Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Les amis de la familleLes amis de la famille

En Algérie, mes parents ont eu davantage d’amis que plus tard, en France. Question d’âge, sans doute. Détail curieux, pour moi, ce fut l’inverse. Mais ne faisons pas de psychanalyse de supermarché, et n’en concluons pas que je me suis évertué à être le contraire de ce qu’ils étaient – je n’ai pas eu besoin de m’évertuer.

En fait, les amis de ma famille étaient tous issus du milieu professionnel de mon père. Là encore, je fis le contraire, n’ayant aucune affinité avec le milieu enseignant. Si bien que, de mes anciens collègues, je n’ai gardé comme ami qu’un de mes voisins connu en Côte d’Ivoire, me liant plus volontiers avec des personnes venues d’horizons et d’âges bien différents. Mais faute de connaître d’autres univers, mon géniteur ne fréquentait guère que ses collègues, bien qu’il eût la réputation d’être assez liant avec tout le monde. Ma mère, elle, n’était pas liante et ne le fut à aucun moment de sa vie.

Mes parents n’ont été amis qu’avec trois familles de Djidjelli, dont deux habitaient le seul bel immeuble de la ville, celui du Crédit Foncier, avenue Gadaigne, à côté du square Dollfus, face au « palais » de justice – autorisez-moi ces guillemets, ledit palais n’était qu’un petit immeuble modeste avec seulement quelques bureaux, qui jouxtait le Glacier, avec moins de pompe architecturale. Le bâtiment du Crédit Foncier, lui, comprenait trois étages, et dominait le port et l’école de la Gare. Là résidaient nos amis Dubourgeal et Louis, au deuxième et au troisième étage.

Les Dubourgeal avaient deux filles plus âgées que moi, et dont je n’ai aucun souvenir. Nous avons fêté chez eux un ou deux réveillons de Noël ou du Nouvel An. Puis monsieur Dubourgeal a laissé tomber son travail à la Poste, car il avait trouvé mieux : reprendre la buvette du jeu de boules, qui était la seule distraction de la ville pour ses habitants désargentés. La buvette, elle, ne désemplissait pas, et il n’y a guère de doute que son nouveau gérant a gagné au changement. Madame Dubourgeal, à l’instar de la plupart des femmes, n’avait aucun métier et tenait son ménage – on aurait dit en ce temps-là qu’elle « ne travaillait pas», une expression qui m’agaçait particulièrement, car je voyais bien que ma mère travaillait, en fait, autant que mon père, et plus longtemps : lui, lorsqu’il rentrait du travail vers cinq heures de l’après-midi, il se mettait au lit, disant « Je m’adonne à mon sport favori ». Mais il se relevait plus tard pour aller au boulodrome.

Les Louis étaient très différents des Dubourgeal. Le père, Marcel Louis, qu’on s’obstinait à appeler « Louis Marcel », travaillait donc à la Poste lui aussi. C’était un homme assez rond, affecté d’une élocution qui rappelait celle de Gabriello, un acteur dont on comprenait un mot sur dix, et dont le public disait en rigolant qu’il avait une pomme de terre dans la bouche, ou de la purée, selon les jours. Mais enfin, nonobstant ce petit défaut, monsieur Louis était un très brave homme. Non moins que sa femme, dont je n’ai plus en tête le prénom, et qui était d’une tristesse à fendre le cœur d’un agent immobilier : on ne pouvait l’imaginer que contant ses malheurs. Ils avaient deux enfants, deux garçons, à peu près de mon âge, dont l’aîné se prénommait Robert, et le cadet Christian.

Nous avons fini par ne plus fréquenter les Dubourgeal, et assez peu les Louis, mais ma famille voyait fréquemment les Giudicelli. C’était ce qu’on n’appelait pas encore une « famille recomposée », phénomène plutôt rare en ce temps. La fille aînée, Liliane, venait d’un premier mariage du père, tout comme chez les Dubourgeal d’ailleurs ; c’était une grande et jolie jeune fille, et elle fut choisie comme marraine de l’un de mes frères ; la fille cadette, plus jeune que moi, se prénommait Mylène ; et il y avait aussi une grand-mère, madame Florin, la mère de madame Giudicelli. Nous allions chez eux de temps en temps, ils étaient ouverts et peu mélancoliques, et quelques repas de Noël se sont passés dans leur appartement, au centre-ville, rue de Marsan je crois.

Madame Giudicelli avait une sœur plus jeune, dont j’ai oublié le prénom, qui s’était mariée avec un Britannique, et s’était installée au Pays de Galles. À la longue, elle avait attrapé l’accent anglais et dérapait sur le vocabulaire français. Venue en visite à Djidjelli, accompagnée de son mari Gwen, elle m’avait pris suffisamment en amitié pour me promettre de m’envoyer des magazines anglais. Le croirait-on ? Elle avait tenu parole, et m’avait, dès son retour en Grande-Bretagne, abonné pour six mois à un petit journal illustré pour collégiens de là-bas, où je m’initiai à l’humour anglais ; j’ai même retenu le premier calembour anglais découvert alors, un jeu de mots sur examination / eggs, ham and bacon ! C’était l’année où Elisabeth II a été couronnée – alors qu’elle était reine depuis plus d’un an – le grand évènement de l’année, donc en 1953 (non, il n’y a pas de faute d’orthographe dans « Elisabeth », on n’écrit « Elizabeth » qu’au Canada).

Madame Giudicelli est la seule personne qui ait gardé le contact avec ma mère après l’exode en France, mais uniquement par courrier : elles ne se sont pas revues. Il me semble que les Giudicelli, à l’instar de beaucoup de Pieds-Noirs, se sont installés à Marseille, une ville que je n’aime guère, et où atterrit aussi ma propre grand-mère, définitivement puisqu’elle y est morte.

Les familles de mes propres camarades, mes parents ne les fréquentaient pas, j’ignore pourquoi. Mais, comme je l’ai mentionné, ma famille ne se liait quasiment avec personne. Plus tard, installés en France, hormis un couple assez jeune, leurs voisins de paliers à Rodez, nul n’est jamais venu leur rendre visite, et en aucun cas ils ne sont sortis avec des amis, pas plus au restaurant qu’ailleurs. Leur famille ne venait pas non plus, à l’exception du frère aîné de mon père, Louis, qui, depuis Nice où il habitait (sur la Promenade des Anglais, il était riche !), est venu en visite une seule fois à Clermont-l’Hérault, accompagné de sa femme Inès. Ces mystères m’échappent. Par chance, mes frères et moi avons été un peu plus sociables.

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le lundi 30 avril 2012.