Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Des Arabes à Djidjelli !Des Arabes à Djidjelli !

Eh bien oui, il y avait des Arabes à Djidjelli ! Étonnant, non ?, comme aurait dit Desproges. On raconte même qu’il y en avait dans toute l’Algérie, et que certains esprits ne se sont jamais faits à cette idée.

Blague à part, quand un pays en colonise un autre, il n’est pas surprenant que les nouveaux arrivants y trouvent quelques prédécesseurs. Ce qui est en cause, c’est la manière de se comporter avec eux. En lui-même, le fait de coloniser un pays est banal, et il n’en existe guère, en dehors du Yemen et de la Thaïlande je crois, qui n’ait pas connu la présence étrangère, disons... « non ardemment désirée », sur son territoire.

Comme cette modeste chronique ne donne pas vraiment dans les leçons de morale ou de géopolitique, on n’y dira rien sur la colonisation elle-même, et seront laissés de côté les grands mots, les grands principes et les grands sentiments. Je me méfie, comme de la peste, des idéologies : faire de l’idéologie, c’est souvent généraliser de manière abusive, et à ce jeu, on ne raisonne plus, on résonne (cher quoique improbable lecteur, ceci était ce qu’on appelle « un mot d’auteur », mais il ne fonctionne qu’à l’écrit ; inséré dans une pièce de théâtre ou lu à la radio, ce serait le bide garanti).

En revanche, aucune raison de s’étonner que la manière dont l’Algérie a été colonisée puis administrée n’a pas inspiré forcément une admiration unanime et sans bornes.

Certes, sur le plan politique, les Arabes et les Berbères qui nous avaient précédés n’étaient pas complètement privés de droits par notre bienveillante administration ; fussent-ils légèrement restreints (je parle des droits), comme le droit de vote, avec ces deux « collèges », invention remarquable et qui allait se révéler riche en potentialités génératrices d’emmerdements majuscules, pour parler net. Et l’Algérie « du temps des Français » n’était pas non plus cette magnifique dictature militaire qui, ensuite, a régné quasiment dès le début de l’indépendance... et qui dure encore ! Enfin, la presse n’y était pas muselée, il existait même un journal « proche du Parti Communiste » – comme il faut dire –, « Alger Républicain ». Quant à la notion de premier occupant, l’une de celles que l’on a le plus souvent lancée au visage des Français d’Algérie (pas encore glorieux de cette injure, « Pieds-Noirs », dont ils surent plus tard se faire un étendard), cette notion est du genre élastique : colonisés par les Français à partir de 1830, les Arabes d’Algérie jouèrent eux-mêmes, auparavant et au même endroit, les colonisateurs ; comme les Romains, entre autres, l’avaient fait longtemps avant. Puis ils se firent souffler la maîtrise du pays par les Turcs ; lesquels, donc, précédèrent les Français, qui n’arrivaient certes pas en terre vierge. Reste par conséquent à trancher ces deux questions : ce qu’on appelle « premier occupant » ne serait-il pas en réalité l’avant-dernier, et vaut-il mieux être dominé par les Français, ou par les Turcs ? Passons, on ne va pas faire un banc d’essais.

Ce que je tentais d’exprimer deux paragraphes plus haut, avant d’être grossièrement interrompu par moi-même (encore une blague de Desproges), c’est que la manière dont le gouvernement français gérait l’Algérie – dont nul sauf lui-même ne lui avait demandé de s’occuper – était un scandale. Et je pense tout particulièrement au système éducatif, d’une indigence qui aurait dû couvrir de honte les responsables politiques.

D’abord, parce que les écoles étaient rares, eu égard au nombre d’élèves qu’il aurait fallu scolariser ; songez que la seule université du pays se trouvait à Alger ! Henri Vincent, un de mes anciens professeurs de l’École Normale, un vrai professeur par conséquent, diplômé et tout, pas comme ceux de Djidjelli, m’a rapporté qu’à l’automne 1961, comme ils se sentaient un peu dans leurs petits souliers, les responsables de l’enseignement à Constantine avait décidé de monter une de ces admirables campagnes de « communication » – entendez, de charlatanisme – qui font aujourd’hui notre bonheur quotidien, et avaient fait fabriquer un magnifique panneau portant la ronflante et fallacieuse inscription « UNIVERSITÉ DE CONSTANTINE », panneau qu’on avait ensuite promené devant les quelques bâtiments neufs de la ville pour prendre des photos, uniquement afin de faire croire urbi et orbi, via quelques journaux complaisants, que ladite université existait ! Comme on voit, la bouffonnerie communicante n’est pas née avec Jacques Séguéla.

Ensuite, parce que les enseignants, pour ce que j’en ai vu à Djidjelli, n’étaient guère contrôlés, et faisaient ce qu’ils voulaient. Parfois bien, mais parfois d’odieuse façon. Nous verrons cet aspect dans une autre page.

On aurait passé sur ces défaillances (après tout, les écoles coraniques ne sont pas non plus des exemples sur le plan du respect de la personne), si les Français ne se gargarisaient sans cesse d’être citoyens du « pays des Droits de l’Homme », prétention qui doit bien faire rire les Britanniques – lesquels ont inventé ces fameux droits deux siècles avant nous ! Voir la Grande Charte et l’habeas corpus...

Les responsables politiques dont je parlais plus haut, ceux « de Paris », comme on dit, se bornaient, le mot est bien choisi, à désigner un Gouverneur général, qui s’installait à Alger, au G.G. (le Gouvernement Général), et ne lui demandaient qu’une chose : ne pas déranger le gouvernement, le vrai, celui de Matignon. En foi de quoi, la loi française, pour sacrée qu’elle fût, s’appliquait à l’africaine et connaissait de nombreux accommodements, qui eussent fait le ravissement de Tartuffe. Et c’est ainsi que, laxisme, corruption et favoritisme aidant, du néant, on fit surgir une nation algérienne qui n’avait jamais existé.

Oh ! le beau scandale que la fin de la phrase précédente, « une nation algérienne qui n’avait jamais existé » ! Non, je ne fais pas de la provoc’ débile, et ce n’est pas moi qui le dis, c’est le premier chef de l’insurrection algérienne, Ferhat Abbas, un pharmacien de Sétif : il avait écrit quelques années plus tôt un livre dans lequel il rapportait en substance qu’il avait interrogé les cimetières d’Algérie et n’y avait pas trouvé trace d’une quelconque « nation algérienne ». Parole d’expert...

Mais trève de politique, et revenons à nos souvenirs personnels.

J’ai déjà raconté que mes parents restreignaient autant qu’ils le pouvaient le champ de mes fréquentations, et peu de mes camarades auraient trouvé grâce à leurs yeux. Ce pour quoi je leur en disais le moins possible, comme tous les enfants sains d’esprit. Mais il est tout à fait certain que j’aurais pris la raclée de ma vie si je m’étais avisé d’avoir des copains arabes, et surtout d’en parler à la maison – car il en va de cela comme du reste, ce qu’on ignore ne fait pas de mal, et mes parents usaient abondamment de la menace, courante à l’époque, du « Que je ne te VOIE pas faire ça ! ». Moyennant quoi, quand on ne se faisait pas prendre... Le racisme de notre milieu, tant social que familial, était ce qu’on appela plus tard un racisme « ordinaire », pas virulent, non, mais solidement implanté, non moins qu’appuyé sur d’excellentes raisons, telles que « Ils ne se lavent jamais » ou « Chez eux, les femmes cachent leur figure mais montrent leur cul ». Arguments aussi imparables qu’élégants, renforcés par d’horrifiques anecdotes sur des émeutes survenues avant ma naissance, et dont on ne parlait jamais qu’en baissant la voix – comme faisait ma grand-tante Jeanne Largeau lorsqu’elle disait d’un voisin « C’est un Juif ! », et elle aurait collé le rectangle blanc sur cette obscénité, si elle avait pu. Sans compter le fameux « travail arabe », qui justifiait si commodément qu’on ne payât guère les travailleurs locaux. Sur ce point, Henry de Montherlant, dans son roman La rose de sable, fait remarquer avec perfidie que le travail des Français d’Algérie ne valait guère mieux, mais je n’ai aucune opinion sur le travail en général, me bornant à noter qu’il nous fait suer, ce que la Bible confirme (« Tu gagneras ton pain à la SUEUR de ton front »).

Aurais-je dû faire preuve de davantage de courage ? Me révolter ? Affronter les opinions courantes, dont je ne savais pas encore qu’elles étaient des préjugés ? Sans aucun doute. Mais je n’étais qu’un enfant. Comme tel, et déjà suffisamment pourvu en occasions de prendre ma quotidienne ration de baffes parentales, je la bouclais et n’en pensais pas moins. Cependant, remarquait-on autour de moi que je ne prononçais jamais certains mots malsonnants pour désigner les Arabes, mots que donc je ne vais pas transcrire ici ? Bref, je ne faisais pas chorus. C’est peu, j’en conviens et ne cherche pas d’excuses.

J’ai eu néanmoins un camarade arabe, en quatrième et en troisième. Il s’appelait Ahmed Kouras, et nous partagions presque toujours la même table durant les cours. Ensemble, on riait bien. Mais ce n’est pas allé plus loin, et je ne crois pas l’avoir jamais rencontré en dehors de l’école. Il est devenu médecin, et vit toujours à Djidjelli, après avoir dirigé plusieurs hôpitaux, dont celui de Philippeville. Plus tard, à l’École Normale, il y eut l’équivalent, en la personne de Kamel Zerdazi. Nous sommes devenus instituteurs en même temps et avons été nommés dans la même école, à Sidi-Salem, près de Bône, dont il était originaire. Je l’ai retrouvé après mon service militaire et l’indépendance une fois acquise ; il était devenu inspecteur départemental de la Jeunesse et des Sports. Encore plus tard, j’ai eu des amis arabes au Maroc, et me suis particulièrement lié avec certains. Bien entendu, tant au Maroc qu’en Algérie, la totalité de mes élèves étaient arabes, et je les aimais beaucoup – bien davantage que la plupart des élèves français que j’ai pu avoir en Normandie et dans le Nord !

Mais tout cela, au fond, ne signifie rien. Juste quelques mots en passant...

Il n’empêche, dans l’exercice de ma profession, en Algérie et au Maroc, j’ai eu plusieurs directeurs arabes, et certains ont été aussi compétents que les directeurs européens que j’ai pu croiser. Le tout premier, à l’école de Sidi-Salem, était M. Djabali. Il était aussi député-maire de ce village de regroupement, et il avait sur son bureau une photo qui le représentait en compagnie de De Gaulle. Je ne l’aimais pas beaucoup, car il était assez imbu de son autorité, mais c’était un homme droit, et il me rendit un jour un service important, en usant de son influence pour faire reculer de six mois la date de mon départ au service militaire. Il est mort assassiné, quelque temps après mon incorporation sous les drapeaux.

Que l’on comprenne bien : je ne fais pas de l’angélisme, je ne mets pas d’un côté ceux qu’on appelait les « Européens », et de l’autre, les porteurs de ces étiquettes pittoresques, les « Français musulmans », ou, encore plus poétique, les « Français de souche nord-africaine », FSNA en abrégé. Au fait, les Juifs, on les mettait dans quelle catégorie ? Il faudrait avoir la débilité mentale d’un lecteur d’horoscope ou d’un électeur du Front National pour croire qu’un être humain est déterminé par le lieu (ou la date) de sa naissance. Et donc, elle est toujours valide, cette histoire qui figurait en préambule d’un roman, La mousson, que j’avais lu vers mes seize ans, et que l’auteur, Louis Bromfield, attribuait à Erich-Maria Remarque ; je n’ai pas sous la main ce livre perdu depuis longtemps, et cite de mémoire :  « Vous aimez les Anglais ? – Non. – Et les Russes ? – Non. – Et les Italiens ? – Non. – Et les Français ? – Non. – Et les Allemands ? – Non. – Mais alors, qui aimez-vous ? – J’aime mes amis. »

C’est la grâce que je vous souhaite.

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le lundi 30 avril 2012.