Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Le « bon » vieux tempsLe « bon » vieux temps

Bon vieux temps, ou trous de mémoire ?

En commençant, j’ai annoncé la couleur : dans ces pages, absence délibérée de nostalgie balourde. La myopie, de quelque façon qu’elle se manifeste, y compris au bénéfice de ses années d’enfance, est une infirmité – disons, un handicap. En foi de quoi, et parce qu’on n’y remédie pas en chaussant des lunettes roses, gardons-nous d’enjoliver le passé. Pourquoi enjolive-t-on le passé ? Les décors et personnages de notre jeunesse étaient-ils à ce point séduisants, qu’on regrette leur disparition et veuille les faire revivre ?

Repassons le film au ralenti, si vous le voulez bien.

En ce temps-là, les années entre 1945 et 1962, nous sortions de la guerre pour entrer bientôt dans une autre. Ayant connu la pénurie, voire la faim, et en tout cas les restrictions, nous étions souvent gras comme Don Quichotte ou le défunt Philippe Clay, tandis que nos familles enrichissaient les médecins – quand elles avaient les moyens d’y aller, or la Sécurité Sociale n’était pas universelle. Chacun s’habillait, se chaussait comme il pouvait, donc tant mieux si les ménagères savaient coudre ou tricoter, c’était autant d’économisé, car l’argent non plus ne tombait pas telle une manne. Les appartements n’avaient pas de chauffage, pas d’eau chaude pour se laver. L’hygiène, en public comme en privé, était plus que douteuse : presque partout, la salle de bains brillait par son absence, et l’on devait se contenter d’un unique robinet d’eau froide sur l’évier de la cuisine. Les réfrigérateurs étaient des objets de luxe. Et les voitures encombraient si peu les rues qu’elles pouvaient servir de terrains de football (les rues, pas les voitures).

Devise

L’intendance n’était pas seule à la traîne, les esprits aussi. Au fronton de la mairie de Djidjelli s’étalaient bien les mots sacrés : « Liberté, Égalité, Fraternité », supprimés depuis par un régime qui en ignore le sens – mais nos contemporains et compatriotes de cette époque ne valaient guère mieux. Dans la vie quotidienne, en réalité, fadaises que « ces mythes périmés », comme l’a dit De Gaulle ! Pour les gosses, la liberté se bornait à devoir obéir aux ordres les plus idiots, pourvu qu’ils vinssent des adultes, et à désobéir en douce, bien entendu ; pour les femmes, à servir de domestiques le jour à leurs époux, de repos du guerrier la nuit ; pour les musulmans, à s’en remettre à leur Dieu, sourd et aveugle depuis treize siècles, tout autant que celui des chrétiens et des juifs, puisque c’est le même. L’égalité se démontrait à chaque élection, mais a contrario, via l’admirable invention du double collège, qui délimitait la frontière entre les vrais citoyens et les autres, et ne fut jamais abrogée. Quant à la fraternité, elle relevait de la science-fiction.

En fait, si ! Nous jouissions d’une liberté que nul ne connaît plus, et qu’on oublie de regretter : celle de nous ennuyer. Non, je ne plaisante pas. Ignorants, à notre corps défendant, au point de croire à toutes les sottises qu’on nous faisait avaler, aussi bien dans le domaine historique qu’en politique (et je ne parle pas du domaine scientifique : astrologie, numérologie, radiesthésie, psychanalyse, yoga, métempsycose, homéopathie, publicité subliminale, parapsychologie, biorythmes, médecines « douces », toutes ces sombres âneries existaient déjà et n’étaient remises en question par personne), nous n’avions pas attendu l’invention de la CO-MMU-NI-CA-TION pour nous laisser rouler dans la farine. La publicité s’appelait encore « la réclame », et elle commençait, quoique de façon modeste, à nous en mettre plein la vue : il fallait bien faire les poches des rescapés de la guerre, il eût été immoral et malsain de les laisser s’endormir sur leurs tas d’or. Et ce n’est pas l’école qui pouvait y remédier, elle perpétuait les sornettes qui encombraient les programmes depuis des siècles. Sans cela, où aurions-nous appris que Jeanne la Pucelle, dite « Jeanne d’Arc », entendait des voix émanant de saintes, Catherine et Marguerite, qui n’ont jamais existé ? Et ça, ce n’est pas un mécréant qui le dit, c’est le pape Paul VI, en 1969, qui a exprimé ses doutes, non sur leur sainteté, ce qui serait déjà pas mal, mais sur... leur existence ! En foi de quoi, si je puis dire, on les a rayées de la liste officielle des saints – en compagnie de saint Christophe, pas plus réel.

Certes, par la suite, notre civilisation est tombée dans l’excès inverse. À l’enfant-domestique a succédé l’enfant-tyran, qui ne doit surtout pas être traumatisé, d’une part, et d’autre part ne doit s’ennuyer sous aucun prétexte – si bien que les parents de la dernière génération s’ingénient à bourrer d’activités « d’éveil » les moindres minutes de liberté de leurs gosses, un peu comme le faisaient nos supérieurs, dans l’Armée, sous le prétexte de ne pas laisser se relâcher le moral des troupes. Rions, et tâchons de ne pas nous étonner que ces activités d’éveil anesthésient autant de jeunes...

Histoire de fixer les idées, voici un exemple de la considération en laquelle étaient tenus les jeunes. En juin 1955, à quatorze ans et deux mois, j’achevai ma troisième, et je passai le B.E.P.C. (Brevet d’Études du Premier Cycle, qui est aujourd’hui le Brevet des Collèges). Deux jours après avoir décroché ce diplôme, je me présentai au concours d’entrée à l’École Normale d’Instituteurs, comme je l’ai raconté dans une autre page, et fus reçu. Du coup, entré par ce miracle administratif dans le corps des enseignants, je fus assujetti à la Sécurité Sociale et inscrit dans une mutuelle, d’ailleurs excellente, la MGEN (Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale), où je suis toujours. Et, comme tous mes camarades, je devins boursier, car il n’était pas question que nous puissions assumer les frais de nos études – c’était même la seule raison qui avait incité mes parents à me présenter au concours. Cette bourse d’État se bornait à cela : nous étions logés, nourris, blanchis, on nous dispensait un enseignement, mais on ne nous verserait pas le moindre franc en dehors d’une petite allocation annuelle. En compensation, il fallut... signer un contrat, dit « engagement décennal », qui nous obligeait à exercer en qualité d’instituteurs, pendant dix ans, après la fin de nos études. C’était cela, ou rien. Eh oui, l’État ne reculait pas à faire signer un contrat de dix ans à un garçon de quatorze. Je m’interroge encore sur la légalité, donc la validité de cet abus...

En réalité, le statut des enfants était simple : ils n’existaient pas. De sorte que les parents pouvaient dire ou faire devant eux ce qu’ils leur interdisaient ensuite, puisque les gosses étaient censés n’avoir pas été témoins des actes et paroles prohibés. Ce statut était du reste renforcé par les admirables coutumes de l’époque, par exemple celle qui consistait à fonder l’essentiel des méthodes d’éducation sur les châtiments corporels, et pas seulement quand on faisait profession d’enseigner : essayez donc de raconter à la jeune génération de ce siècle commençant qu’en ce temps-là, on achetait des martinets à l’épicerie, et non pas dans les sex-shops, et qu’on en faisait usage quotidiennement et en famille, elle vous rira au nez, la jeune génération, et elle aura quelque raison. Or cette belle industrie a perduré, si bien que, fouinant sur le minitel en avril 1995, j’ai pu dénicher l’adresse de la dernière fabrique, en France, qui fournissait les parents nostalgiques du bon vieux temps : l’entreprise Marache, une S.A.R.L. sise à Fétigny, dans la Nièvre, dirigée par une dame prénommée Suzanne, alors âgée de 78 ans, et qui, secondée par son mari André et par deux ouvrières, fabriquait 1000 martinets par an. Le numéro de téléphone de ces braves gens, le 03-86-76-12-89, est toujours en activité, mais j’ignore si cette honorable maison donne toujours dans cette industrie. Peut-être aurez-vous l’idée de vérifier, j’ai personnellement de trop bons souvenirs de leurs produits, et je crains d’apprendre qu’ils ne sont plus sur le marché...

Mais au fond, c’est cela : tout ce qui existait déjà était considéré par nos parents comme légitime et n’ayant pas besoin de justifier son existence. En foi de quoi, et « parce qu’on a toujours fait comme ça », les maris battaient leurs femmes, les pères battaient leurs enfants, les maîtres battaient leurs élèves, la torture n’était guère dénoncée, la peine de mort appliquée sans que l’opinion publique se posât la moindre question, et les vaches étaient bien gardées.

Non, Djidjelli n’avait rien d’un paradis, pas plus que le reste du pays. Néanmoins, tempérons un peu, il me semble que l’époque était moins vulgaire que la nôtre. Nous parlions un meilleur français, pour la simple et bonne raison que nos enseignants connaissaient encore quelques rudiments des règles de base qui fondaient la grammaire et la syntaxe, et tenaient à nous les apprendre – chose inconcevable aujourd’hui : vous avez entendu les conversations dans la salle des professeurs d’un collège ou d’un lycée ? Ou un ministre de l’Éducation nationale à la télévision ? Proférer des grossièretés en dehors de la sphère strictement privée vous faisait mal voir, et vous ôtait tout espoir de devenir un jour président de la République, ce qui, par chance, a bien changé. Et les hommes politiques faisaient attention à leurs fréquentations, du moins en public : on n’aurait pas admis qu’un ministre de l’Éducation nationale en exercice, par exemple, se fasse à la télévision – ou du moins à la radio, puisque nous n’avions pas la télévision en Algérie – le faire-valoir d’une ancienne proxénète sortant de prison, comme ce fut le cas de Jack Lang, honorant de sa présence prétendue officieuse une émission de Patrick Sébastien dont l’invitée d’honneur était madame Claude. Ça n’a l’air de rien, mais ces détails définissent une époque et un pays. Je ne suis pas bégueule, je ne me prétends pas « choqué », mais je me réserve le droit d’en dire ce que j’en pense et de n’être pas économe de mon mépris, en dépit du nombre de nécessiteux (merci à Chateaubriand pour cette vanne inusable).

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.