Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Quelques camaradesQuelques camarades

En dix ans de séjour, j’ai eu à Djidjelli quelques camarades, connus en classe, ou des voisins. Je ne peux les citer tous. On en retrouvera certains sur cette photo qui les réunit miraculeusement – mais je n’y figure pas (souvent malade, souvent absent...) – ainsi que sur celle-là. À quatre ans, c’était tout nouveau pour moi, après Touggourt et une petite enfance saharienne complètement solitaire : sans exagération, c’était quasiment les premiers enfants que je rencontrais de ma vie !

Les frères Campiglia

Les tout premiers de ces camarades étaient les frères Campiglia, Claude et René. Nous habitions le même immeuble de la rue Bétancourt, et j’avais un peu plus de quatre ans lorsque je les ai connus, à notre arrivée. Avec leurs parents, Joachim et Carmen, ils vivaient au rez-de-chaussée, juste au-dessous de notre appartement, dans un logement qui n’était pas moins bizarre que le nôtre : les architectes de l’époque étaient aussi « fadas » que Le Corbusier, qui sévit notamment à Marseille (dans les quartiers pauvres il est vrai, donc cela n’avait aucune importance) ; de sorte que la chambre des parents ne communiquait pas avec les autres pièces ! L’escalier qui montait au premier étage, débouchant en plein milieu de notre deux-pièces, séparait chez eux la chambre conjugale du reste de leur logement ; auquel, du reste, on n’accédait qu’en sortant dans la cour, tout comme pour gagner la cuisine et les toilettes (à la turque). Par conséquent, leur appartement était en trois parties.

Claude et René étaient des garçons paisibles, surtout le premier, un modèle de placidité, ce qui me convenait à merveille. Claude avait deux ou trois ans de plus que moi – il était de la « classe 57 » – et il a été dans ma classe, on peut le voir sur des photos de CM1 et CM2 publiées en ligne par Suzanne Granger ; René, on ne le voit qu’une seule fois, sur une photo de CM1, alors que son frère et moi étions en CM2. Qu’ils n’aient pas été brutauds n’empêchait pas que nous avions néanmoins des jeux d’action, peuplés de cowboys et d’Indiens, encore à la mode – aujourd’hui, le western est un peu tombé dans l’oubli. René était un peu moins costaud que son frère, mais il eut plus de chance, car le pauvre Claude, lui, fut victime d’un accident, en recevant dans l’œil un piquant provenant, je crois, d’un chardon. Il perdit son œil. Curieusement, cela ne se voyait pas, l’œil atteint semblait intact, mais il ne fonctionnait plus.

Lorsque ma famille a quitté la rue Bétancourt pour s’installer dans le quartier des Chalets, nous sommes restés amis, mais nous nous voyions moins. Le lieu de rendez-vous n’était plus la rue, mais le jeu de boules, que nos pères fréquentaient quotidiennement. Plus tard, monsieur Campiglia perdit son travail à la manufacture de pipes, et la mairie le recasa en le nommant responsable du château d’eau et de la station de filtrage, non loin de l’hôpital ; et leur famille y gagna surtout un meilleur logement sur place, une petite maison pourvue d’un jardin, au milieu des arbres, vrai paradis après le taudis qu’elle put quitter, non sans soulagement : je me souviens que monsieur Campiglia racontait qu’une nuit, rue Bétancourt, un rat lui était passé sur le visage pendant son sommeil. Je ne sais s’il n’avait pas un peu exagéré, mais il est certain qu’à défaut de rats, souris et cafards étaient comme chez eux.

La chance, malheureusement, ne devait pas durer, puisque un nouveau et plus grand malheur devait frapper la famille Campiglia : le père, le meilleur des hommes, qui n’avait jamais fait de mal à quiconque, est mort, assassiné par le FLN.

Je ne sais pas ce que sont devenus aujourd’hui les frères Campiglia et leur mère. Comme beaucoup d’autres, ils ont disparu. J’aimerais apprendre que la suite de leurs existences respectives fut moins tragique.

Les frères et sœurs Danastas

Si j’ai peu fréquenté les frères Faux, qui vivaient également au 3 de la rue Bétancourt (au point que je me souviens seulement du prénom de Claude, mais pas de celui de son frère), j’ai bien connu les frères et sœurs Danastas, nos voisins de palier. Comme je l’ai dit dans une autre page, nos mères se détestaient cordialement, mais cela n’avait aucune influence sur leurs enfants : nous prenions les choses comme elles venaient, on ne contestait pas davantage cette situation qu’on ne remet en cause le vent ou la pluie. Les deux garçons, plus âgés que moi, se prénommaient Tino et Jojo (Joseph, évidemment, mais il y avait un autre Joseph dans la famille, son cousin Mana, dont je parle un peu plus loin). Ils avaient deux sœurs ; Marie-Claire était d’un an ma cadette, mais l’aînée, Paulette, était en âge de se marier, ce qu’elle fit d’ailleurs bientôt. Je me souviens que je préférais la compagnie des deux filles à celle des deux garçons, bien que Marie-Claire fût parfois horripilante, car les frères avaient, me semble-t-il, des manières un peu rudes, de sorte que mes parents ne me permettaient pas de jouer avec eux. « Des voyous ! », prétendaient-ils, ce qui, avec le recul du temps, est assez pittoresque, sachant comment mon propre père avait occupé sa jeunesse à Constantine (lorsque j’eus dix-sept ans, un de ses anciens camarades de classe, qui dirigeait une agence de transports aériens, m’a tout raconté ; son seul copain acceptable était René Bianco, devenu un chanteur d’opéra passablement connu, et qui est mort en 2008, alors qu’il allait avoir cent ans !). Dédain d’un fonctionnaire, pourtant au bas de l’échelle sociale et travaillant de ses mains, à l’égard de fils d’ouvriers ? Bien que ne partageant pas cet avis plutôt tranché quoique complètement injuste – Tino et Jojo étaient comme tous les garçons –, je passais donc davantage de temps avec Marie-Claire, mais j’étais aussi devenu le chouchou de Paulette, qui était une fille adorable. Hélas, dans l’année qui a suivi son mariage, elle est morte en accouchant de jumeaux. Une mort d’un proche parmi tant d’autres...

Les garçons Campiglia et Danastas étaient mes pourvoyeurs de bandes dessinées, car je n’en achetais pas, faute du moindre centime à dépenser : il était admis une fois pour toutes, dans ma famille, que la monnaie des « commissions » qu’on me permettait parfois de garder devait servir uniquement au cadeau annuel de la fête des mères – originale conception de l’argent de poche. Notre terrain de jeux ? La rue, comme de juste, et les ruines des immeubles alentour, ainsi que la Vigie, qui était un lieu magique pour tous les garçons de Djidjelli – fait d’autant plus remarquable qu’elle... n’existait plus depuis 1942 ! Seule subsistait une plate-forme cimentée, où il a toujours été question de reconstruire quelque chose, un jour, aux calendes grecques. J’imagine parfois que tous ceux de mes camarades qui ont quitté cette vallée de larmes se retrouvent là-haut, sur les vingt mètres carrés de béton, et y font un pique-nique. C’est peut-être cela, le paradis...

Jacky Mateu

Du cours préparatoire jusqu’à la sixième, j’ai conservé à peu de choses près les mêmes camarades de classe. Le plus souvent, mon compagnon de table était Jacky Mateu, et nous nous entendions très bien. Pas très chahuteurs l’un et l’autre, nous n’étions pas forcément très attentifs non plus. Je crois que la plupart des cours étaient assez ennuyeux, et je n’ai pas souvenance qu’ils occupaient l’essentiel de nos discussions ! Il faut dire qu’ils étaient du genre « cours magistral » aujourd’hui honni, ces cours, si bien que les classes devaient être assez peu vivantes. Jacky, lui aussi, était un garçon paisible, et j’ai de lui le meilleur souvenir. Hasard, il a fait plus tard le même métier que moi. J’espère que lui, au moins, l’a choisi, car ce ne fut pas mon cas !

Ce tandem était complété par Norbert Manche, et, me semble-t-il, par Alain Aymard, bien que celui-ci fût d’abord dans la classe supérieure, si on en croit les archives photographiques. Ce dernier, le pauvre, est décédé en 1991. À nous quatre, nous ne frayions guère avec les garçons plus brutaux que comptent toutes les classes.

À partir de la sixième, nous avons été séparés, car il y avait au moins deux classes du même niveau, et les dieux de l’Olympe avaient réparti les élèves sans les consulter, bien entendu. De sorte que, de notre petit groupe, je me suis retrouvé seul.

Christian Massaré

Christian a fait office d’étoile filante, à Djidjelli : pas plus de deux ou trois ans. J’ai oublié d’où il venait. Son père était directeur dans une chaîne de quincaillerie, les Comptoirs Numidiens (un nom très évocateur), et il changeait pédiodiquement d’affectation. Christian a donc atterri dans ma classe, au CM2, en 1950, sauf erreur, et nous sommes devenus copains pour la durée de son séjour. Or en voilà un que mes parents n’ont jamais songé à traiter de « voyou » ! En effet, sa famille avait de l’argent... Moi, son argent, je m’en fichais, mais il était agréable de savoir que, lorsque j’allais le voir chez lui, c’était dans un appartement vaste, propre, agréable, en plein centre-ville (dans une rue perpendiculaire à la rue de Picardie, mais je ne sais plus laquelle, probablement la rue de Marsan). Au surplus, Christian, comme sa jeune sœur Colette, avait sa propre chambre. Un luxe inimaginable. Pas snob, il venait aussi bien chez moi, au chalet, mais on se rencontrait surtout à l’extérieur.

Christian n’était pas sans défaut, néanmoins. Un certain dimanche, mes parents m’avaient traîné au Glacier (mais non, je plaisante, on n’a jamais eu besoin de me « traîner » au cinéma, j’y aurais plutôt précédé tout le monde), et nous avions vu un film qui pouvait, à l’époque, passer pour le comble de l’audace, car il ne montrait, sous un prétexte bidon, que des spectacles de nu dans les cabarets parisiens. Rétrospectivement, je soupçonne mes parents d’avoir fait le complot de me montrer ce film afin de me « dégourdir »... Cela s’intitulait Les nuits de Paris, cela datait de 1951, et le personnage central était Raymond Bussières, le cher Bubu – qui ne se déshabillait pas, lui (trois ans plus tard, il jouait dans Ah ! Les belles bacchantes, film du même genre, en plus rigolard, car conçu par Robert Dhéry et les Branquignols, et y faisait un début de strip-tease parodique). Bref, j’avais regardé ce film sans déplaisir, et, sans y voir malice, j’en avais fait, le lundi matin, le récit à Christian... qui s’est montré tout à fait scandalisé qu’un « élève aussi studieux » ait consenti à souiller ses yeux avec un pareil spectacle. Mon récit était très innocent, et j’avais été un peu surpris de cette réaction. Puritain ? Il faudrait donc, désormais, faire attention, et surveiller mes paroles, ce que je n’ai jamais su faire.

Christian lisait, collectionnait les timbres – une manie qu’il m’a refilée pour un temps, mais que j’ai vite abandonnée –, et suivait volontiers mes lubies. Une année, je m’étais mis dans la tête de construire un volcan fait de terre glaise, parce que je m’étais passionné pour un feuilleton de Radio-Alger, qui se déroulait précisément dans un volcan (oui, à l’intérieur !).

Nous aurions pu rester amis très longtemps, car nous nous complétions plutôt bien, mais son père eut une promotion et fut nommé dans une agence de Philippeville, cité bien plus importante. La famille Massaré quitta la ville, et je n’en ai plus eu de nouvelles. On ne s’écrivait guère, à ce moment-là. Si je le regrette ? Mais les disparus se comptent par dizaines !

Joseph Mana

Joseph, qu’ensuite on appela couramment « Jo », était et reste un personnage étonnant. En fait, de tous les garçons de la ville, il était sans doute le plus respecté, y compris par les adultes – une disposition d’esprit qui ne court pas les rues, s’agissant d’un enfant. En dépit de cela, il ne frimait jamais.

Jo était le cousin des Danastas, nos voisins, ainsi que des Mattera, la famille de notre coiffeur. Sa mère, veuve, élevait six enfants, dans une petite maison sur le port, le quartier de la Marine. Une femme d’un courage inouï, parfaitement exemplaire. Joseph n’était ni l’aîné ni le plus jeune, mais on voyait bien qu’il différait des autres membres de sa famille, par la volonté qu’il avait de s’en sortir, comme on dit, exclusivement à sa manière. Le plus fort, c’est qu’il y a réussi. On ne voit cela qu’au cinéma, et de son histoire, aujourd’hui, Hollywood ferait un film, avec Matt Damon dans le rôle, probablement.

La première étape qu’il gagna fut de se faire des muscles. Nous étions quasiment tous chétifs, en ce temps-là, parce que la guerre était passée aussi sur l’Algérie, et que le ravitaillement reprenait à grand-peine. Disons-le, on se nourrissait très mal. Mais ce « très mal » diffère de la célèbre malbouffe d’aujourd’hui, et l’on ne voyait aucun obèse chez les mal nourris, car, à cette date, les États-Unis ne nous avaient pas refilé leur way of life. En tout cas, je ne sais comment Joseph s’y est pris, car la culture physique ne suffit pas, je pus le vérifier quelques années plus tard par mes échecs répétés ! Toujours est-il qu’il ne tarda pas à devenir costaud, et faillit se servir de sa force en une circonstance que je raconterai dans une autre page, contre un adulte qui aurait bien mérité la raclée à laquelle il échappa – ce que nous avons tous regretté.

En même temps, il apprenait le judo, où il collectionna toutes les ceintures qu’il fallait, et se plongeait, non seulement dans l’écologie, mais aussi dans le culturisme psychique – si j’ose dire avec un brin d’ironie. C’est d’ailleurs le principal point sur lequel nous avons divergé, puisque je ne crois en rien, et que je le soupçonne d’avoir prêté l’oreille, un peu naïvement, à des marchands d’illusion. J’en suis même certain, ayant appris que l’un de ses gourous par correspondance avait été condamné par la justice : ancien gendarme, il se faisait passer pour médecin, ou quelque chose du même tonneau. Mais enfin, ni Jo ni sa famille n’en ont pâti, puisqu’il l’ignorait ! Tout au plus a-t-il cru, un temps (que j’espère révolu), à des fadaises comme la physiognomonie. Erreur de jeunesse, et votre humble serviteur, parangon de bêtise, a fait bien pis...

Jo n’étalait pas son intelligence, très réelle, ne recherchait pas la popularité, ne courait pas les plaisirs faciles, y compris lorsqu’il fut admis en 1956 à l’École Normale d’Instituteurs de Constantine, et ignorait les éventuels sarcasmes – rares, car nul ne se serait frotté à lui. Je n’ai pas su où il avait exercé comme instituteur, mais je sais qu’il a réussi dans son travail : l’un de ses élèves, Stéphane Moucha, est devenu un compositeur de musique de films assez apprécié. En réalité, j’imagine mal Jo ratant quelque entreprise que ce soit.

Nous nous sommes revus par hasard, durant nos services militaires dans l’Oranais, fin 1962 ou début 1963. Il était sergent, j’étais resté simple soldat (de première classe, tout de même !). Puis, plus tard, chez lui, dans l’est de la France. Il a eu trois enfants, tous enseignants comme leur père.

Il m’envoie un message de temps à autre, toujours empreint de la même gentillesse et de son attention aux autres. C’est l’une des rares personnes que j’admire.

Ahmed Kouras

Encore un de mes bons souvenirs. Pendant deux années environ, en quatrième et en troisième, nous avons partagé la même table, en classe, et nous chahutions beaucoup. Il était un peu plus âgé que moi et se montrait assez moqueur, avec des blagues que je ne comprenais pas toujours, mais je l’envoyais vivement sur les roses quand il poussait le bouchon trop loin.

Ce parfait camarade est devenu médecin et a dirigé plusieurs hôpitaux, tel celui de Philippeville. Son fils Othman a suivi la même voie, et il est médecin dans cet hôpital.

Ahmed a pris sa retraite à Djidjelli. Je lui souhaite d’en profiter pleinement et longtemps, et je pense souvent à lui.

Mokhtar Kaoula

Un garçon tout à fait à part. Il était grand, beau et sérieux, il incarnait la dignité ; en fait, je ne l’ai jamais vu rire ou plaisanter, et c’est peut-être ce qui le rendait différent.

Chose extraordinaire, tout le monde le respectait ; je veux dire, y compris les professeurs – or ce n’était pas leur genre, de respecter les élèves ! Dans une autre page, je raconterai deux ou trois petites histoires qui en donneront une illustration...

Kaoula était si sérieux que le directeur en personne lui avait confié une mission sacrée, donner le signal des débuts et fins de cours. Notre camarade avait une montre, ce qui n’était pas si répandu, on avait par conséquent complété son équipement avec un sifflet de policier. Et, aux heures prescrites, Kaoula, quoi qu’il fût en train de faire, quoi que le professeur fût en train de dire, sortait de la classe, se campait au milieu de la cour, et sifflait la fin des hostilités. Il a fait cela plusieurs années de suite. En fait, j’ai quitté le cours complémentaire un an avant lui, je suppose, et j’ignore ce qui s’est passé après mon départ en 1955.

Ahmed Kouras m’a fait savoir qu’il était mort vers 1997. Mais parfois, je me dis qu’il est toujours là et ponctue les journées, avenue Gadaigne, de ses coups de sifflet. C’est étrange, nous ne nous sommes jamais parlé, sauf défaillance de ma mémoire, mais je l’associe toujours à cette école.

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.