Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Les ChaletsLes Chalets

À 57 kilomètres à vol d’oiseau et au sud-ouest de Djidjelli se trouvait le barrage de Kerrata, dont la construction avait pris quelques années. L’ouvrage était terminé, et l’on avait mis en vente un lot de chalets devenus inutiles, où logeaient auparavant les responsables du chantier. La municipalité de Djidjelli avait acheté une douzaine de ces petites maisons de bois, qu’on avait démontées pour les reconstruire dans le prolongement de la rue des Gardes-Françaises, au sud-ouest du cimetière. La crise du logement sévissait partout, et ces douze maisons n’étaient pas chères. Ma famille fut l’une des bénéficiaires de ces nouvelles habitations à loyer modéré, et, vers 1951-1952, nous déménageâmes. Modeste expédition : un saut de puce de trois cents mètres, de l’autre côté de la Vigie, qui restait en vue, quoique sous un autre angle plus morne. Désormais, pour aller au centre-ville, deux chemins s’offrait à nous, soit emprunter sagement la rue où nous habitions à présent, contournant la Vigie – c’était le chemin des adultes –, soit prendre le raccourci et couper par la colline, ce que je préférais car on n’y rencontrait personne.

Après l’horrible taudis de la rue Bétancourt, c’était presque le luxe. Non seulement nous n’avions plus de voisins narquois qui traversaient notre logement pour gagner le leur, mais nous disposions désormais de deux chambres, une salle à manger, une cuisine, une salle de bains pourvue d’une douche (à l’eau froide, tout de même), et un jardin.

Mon père, une fois qu’il eut installé les volières qui lui avaient tant manqué depuis Touggourt – il avait la manie d’élever des pigeons –, se mit très vite à délimiter des plates-bandes pour le jardin, construisant de petits murets afin de retenir l’eau des arrosages quotidiens, dont je me chargeais. Et ma mère, prise d’une inexplicable passion pour les zinnias, planta partout ces affreuses fleurs qui ont l’air d’être en papier et n’ont aucune odeur. Je préférais de loin les œillets, qui avaient eux aussi leur place dans notre nouveau jardin. Puis on garnit le grillage séparant la cour de la rue avec des plantes grimpantes, essentiellement des volubilis, et quelques végétaux typiquement méditerranéens, les « lavettes kabyles » (des sortes d’éponges naturelles, dont je n’ai jamais su le vrai nom) et les gargoulettes, des plantes qui ressemblent à s’y méprendre à ces cruches poreuses, et dont l’écorce, une fois desséchée, remplit le même office, garder au frais l’eau dont on les remplissait. Mon grand plaisir, comme chez beaucoup d’enfants, était d’arroser le jardin, après le coucher du soleil.

Notre nouvelle maison était peinte en bleu, avec des volets rouges. C’était la deuxième à partir du croisement où la rue des Gardes-Françaises bifurquait vers le sud-ouest. La première maison fut occupée quelque temps par monsieur Masplat, qui enseignait la musique à l’école de l’avenue Gadaigne, et dirigeait aussi l’orphéon local, la Lyre Djidjellienne – où mon père jouait de la trompette et du cor d’harmonie. Un jour, alors que j’avais douze ou treize ans, monsieur Masplat me demanda si je n’avais pas envie d’apprendre le piano, car il donnait également des cours privés. Je n’étais pas encore dingue de piano, passion qui me prit vers mes seize ans, et je répondis non. Il faut dire que nous n’aurions jamais eu les moyens de payer ces cours ; quant à posséder un piano nous-mêmes, autant parler d’avoir « un hélicoptère ou un éléphant blanc » – pour citer une chanson de Line Renaud qu’on entendait beaucoup à ce moment-là, Ma petite folie.

Nos autres voisins était la famille Gallisa, qui occupait le troisième chalet. Je ne me souviens que des deux garçons, Paul, le premier, d’un an plus âgé que moi, et le second, le beau Bernard, plus jeune et plus déluré que votre humble serviteur ; mais ils avaient aussi des sœurs, j’en suis certain. En face habitait la famille Mattéra, dont le père était coiffeur.

Le quartier était tranquille, car la rue était pratiquement un cul-de-sac, et il n’y passait jamais de voitures. Je peux affirmer que nous y avons été heureux quelques années, le seul inconvénient, pour moi surtout, étant l’allongement de la distance à parcourir pour aller faire les courses dont me chargeait ma mère, tâche qui était un de mes cauchemars. Mais la compensation était la baraque installée dans le jardin près de la porte de la cuisine : il s’agissait d’une ancienne cabane à outils que mon père avait dû se procurer à la Poste, et qui, prévue pour faire office de débarras, me servit surtout de refuge. À la saison chaude, s’y enfermer pour lire était un délice, et je me fichais bien du désordre et de la poussière ! J’ai conservé cette habitude, l’été. Allongé par terre, sous la lumière tombant d’une fenêtre, une bouteille d’eau à portée de la main, je lis, et j’oublie le reste, souhaitant qu’il ne vienne pas se rappeler à moi.

Soit dit en passant, mon père rapportait beaucoup de choses, de la Poste. Lorsque nous vivons à Touggourt, où, contrairement à ce qu’on pourrait penser, il fait assez froid lors des nuits d’hiver, il rapportait... des poteaux télégraphiques, évidemment pris dans le stock des objets désaffectés. Le bois brûlait très bien, quoique un peu trop vite. Tant que mon père fut à la maison, il sciait lui-même le poteau – qui en fait n’était pas entier, mais déjà débité en piliers d’environ trois ou quatre mètres de long –, opération qui avait lieu dans la cour du garage Citroën où nous habitions. Cela donnait des tronçons de cinquante centimètres, qui entraient dans la cheminée (eh oui, il y avait des cheminées au Sahara) ; mais, lorsqu’il fut rappelé dans l’armée, ma mère s’avéra incapable de faire ce travail de force. Elle traînait alors le poteau dans la salle à manger, le posait à terre et en diagonale à travers la pièce, et enfonçait l’extrémité dans le foyer. Au fur et à mesure que le bois se consumait, elle poussait le poteau, qui rapetissait ainsi peu à peu. Je ne sais plus combien de temps il nous faisait, ni ce qu’elle devait faire pour arrêter la combustion lorsque nous allions nous coucher !

Le chalet fut la seule maison individuelle que ma famille ait occupé, si l’on excepte l’horrible bicoque de HLM où mon père a terminé sa vie, à Granville, la veille de son quatre-vingt-dixième anniversaire. Un luxe, la maison individuelle ! On n’y a pas de voisin au-dessus de soi, c’est presque la garantie qu’on pourra dormir la nuit.

Quelques années plus tard, la double rangée de chalets fut étoffée, on rajouta d’autres habitations dans un style identique. Mon deuxième frère avait eu le temps de naître, et la guerre d’Algérie, la même année, de commencer. Au bout de quelque temps, on créa des sortes de milices, les Unités Territoriales, et mon père reprit l’uniforme quelques jours par mois, essentiellement pour des gardes de nuit. C’est la seule époque où nous avons eu des armes à la maison : outre le fusil de mon père, une grenade et un pistolet se cachaient (mal) sur le dessus d’une armoire. Mais à nous, les enfants, cela paraissait banal.

Le chalet était accueillant, et cette fois, nous y avions des visites d’amis de mes parents, surtout les Giudicelli. Cependant, je n’y ai vécu que par intermittence, car j’ai quitté Djidjelli à quatorze ans et cinq mois, pour l’internat. Je n’y revenais que pour les vacances. Et, quand j’eus dix-huit ans, la famille déménagea une nouvelle fois. Seul changement : à ce déménagement, je n’assistai pas.

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.