Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

En avant la musique !En avant la musique !

Jusqu’à l’âge de la mue, vers mes treize ans, j’aimais beaucoup chanter. C’est pourquoi les cours de musique ne me rebutaient pas, et, malgré les inconvénients qui en résultaient, je ne regimbai pas trop lorsque fut instituée l’éphémère nouveauté de la chorale.

Il faut avouer que je ne connaissais pas grand-chose en musique. Hormis une ou deux séances d’initiation au solfège, que j’avais suivies au moment où ma mère m’avait collé chez les louveteaux et que donnait une dame bénévole et bonne musicienne, mon horizon musical se bornait à l’écoute de la radio, et, je crois l’avoir mentionné au passage, aux chansons populaires et pas toujours très fines qu’on y diffusait alors. C’est aussi l’occasion de faire remarquer que, par exemple, Jacques Brel à ce moment passait pour un fichu emmerdeur, qui débutait – et débitait surtout des chansons pour boy-scouts, détail rigoureusement exact, reportez-vous à sa discographie. Il a beaucoup évolué ensuite. Bref, à quelques exceptions près, c’était l’ère de la chanson idiote... et du jazz, qui remontait le niveau. Le rock and roll n’existait pas encore, il est apparu en 1955, au générique du film de Richard Brooks Blackboard jungle, avec l’orchestre de Bill Haley jouant Rock around the clock.

Et puis, il y a eu cette histoire extravagante : j’avais depuis mes trois ans à Touggourt un air en tête, une chanson probablement, qui me semblait évoquer la neige, les traîneaux tirés par des rennes, le Canada, Maria Chapdelaine et tout ce qui s’ensuit. Et jamais je n’avais su le titre de cet air. Le croiriez-vous ? J’ai interrogé des tas de gens et leur ai sifflé la mélodie, ou leur ai envoyé par courrier la partition griffonnée (pas dans la bonne tonalité). En vain ! Cela a duré plus de soixante ans. Jusqu’à ce que je découvre, tout à fait fortuitement, le site WatZatSong, qui permet de retrouver, grâce à une communauté d’amateurs, le titre d’une mélodie inconnue. Ils l’ont trouvé immédiatement ! Il s’agissait de Donkey serenade... qui provenait d’un film, j’aurais dû m’en douter ! Mais il y a aussi, dans un genre proche, le site Musipedia. Vous pouvez les tester.

Le classique ? Je ne connaissais pas encore, du moins j’ignorais les compositeurs ; mais je suis tout à fait certain d’avoir connu et beaucoup aimé, depuis ma petite enfance, la Polonaise Héroïque de Chopin, sans doute entendue à la radio lorsque nous vivions à Touggourt. Cependant, tout cela était noyé dans un brouillard où rien n’était discernable, une jungle débroussaillée par la suite, grâce à une seule et unique personne qui du reste n’en fut sans doute pas consciente, madame Romain, professeur de musique à l’École Normale, et grâce à un film, The Eddy Duchin story, vu à Constantine lorsque j’eus seize ans et demi. C’était tard, mais le virus de la musique, et surtout du piano, était attrapé. Définitivement.

Cependant, je n’avais pas attendu pour mettre à profit les leçons de solfège que j’évoquais plus haut, et qui recevaient leur complément en classe. Ces cours ennuyaient tous mes camarades, c’est certain, et on le comprend : comment s’intéresser, en dehors de toute pratique, à des notions aussi rébarbatives que « la tonalité de si bémol majeur se reconnaît aux deux bémols à la clé », et autres fa dièze... pardon : fadaises ? (J’ai piqué à Pierre Bouteiller ce calembour à hurler de rire ; merci, Pierre)

Si bien que j’avais appris à me débrouiller seul, grâce à un instrument de musique d’un genre nouveau : un peigne en plastique. J’avais en effet remarqué que ses dents inégales et de longueur décroissante pouvaient produire des sons selon une gamme grossièrement chromatique, lorsque je les pinçais avec un ongle. Et que ce son pouvait être amplifié en touchant avec l’instrument une table, ou un mur – les murs étaient de bois, au chalet. Il m’avait suffi de coller une bande de papier sur le bord, avec le nom des notes, et j’avais, sur ce piano de poche, toutes les gammes possibles. Enfin, toutes... C’est ainsi que je me suis habitué au solfège, et à la redoutable technique des transpositions.

Après cela, les cours de musique étaient facilités. Je ne sais plus qui, au début, enseignait officiellement la musique, au cours complémentaire de Djidjelli (plus tard, on eut un vrai professeur de musique, monsieur Masplat, qui était notre voisin dans le quartier des chalets, et qui dirigeait l’orphéon local, la Lyre Djidjellienne – où mon père tenait tantôt la trompette, tantôt le cor d’harmonie) ; mais, officieusement, ceux qui occupaient le devant de la scène musicale, rue Gadaigne, étaient les joyeux duettistes Siebert et Huillet, pour lesquels j’ai eu, dans une autre page, quelques mots aimables qui ont beaucoup plu, m’a-t-on fait savoir depuis ; surtout aux partisans de la liberté d’expression et aux non-conformistes intransigeants, qui sont la majorité, comme on sait.

Siebert et Huillet avaient en commun de savoir jouer de la clarinette ; bien ou mal, je n’en sais rien et ne m’en souviens pas. Disons qu’ils ne faisaient pas trop de fausses notes perceptibles à nos oreilles inexpérimentées. Mais enfin, ils aimaient ça, et on ne peut pas leur en faire grief : c’est plutôt en leur faveur, et j’admire qu’ils aient su jouer d’un instrument aussi difficile, quand je saurais à peine utiliser un triangle, et pas du tout des castagnettes. On peut même admettre qu’ils aient voulu avoir un public, fût-il un peu contraint, et ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre. Après tout, la musique adoucit les mœurs, et Dieu sait si, parfois, certaines mœurs ont besoin d’être adoucies. Quoique... J’ai lu en effet, dans Histoires d’urgences, le livre du célèbre médecin urgentiste Patrice Pelloux, que la nuit la plus cauchemardesque, pour les urgences des hôpitaux de Paris, était celle de la Fête de la Musique ! C’est à ces petits détails qu’on vérifie ce que je pense depuis belle lurette : que la vie est une farce, et Jack Lang un apprenti sorcier – restons dans le domaine musical.

Toujours est-il que les cours de musique voyaient fréquemment Siebert, ou Huillet, ou les deux, débarquer avec leur instrument à vent, et c’était de bon augure : sur une heure, il y aurait moins de solfège au menu. Mais, bien entendu, il nous fallait aussi chanter. Comme je l’ai dit, l’exercice me plaisait assez, s’il ne plaisait pas à tous mes camarades, et il me semble que je chantais juste, à défaut de produire des sons harmonieux.

Et puis, Siebert se mit en tête de donner une chorale à son école. Malheureusement, il en fit trop, en décrétant que les répétitions auraient lieu durant une heure supplémentaire, ajoutée de sa propre autorité à l’emploi du temps, tout comme il ajoutait une année supplémentaire au cursus des candidats au concours d’entrée à l’École Normale. Et cette heure supplémentaire, sans trop de considération pour la vie de nos familles, il la casa entre midi et demi et une heure et demie, un jour par semaine. Il ne nous restait plus, ce jour-là, qu’à manger avec un lance-pierres.

J’imagine que quelques parents traînèrent les pieds, cela se comprend.

Si bien que la chorale, dont on ne sait où et quand elle se serait produite en public, eut une durée de vie éphémère. On finit par la supprimer, au grand soulagement de tous, et sans la moindre tournée d’adieu, car Aznavour n’avait pas encore mis à la mode ce très rentable système. Est-ce à dire que l’Art y a perdu ?

Par la suite, trop vite, je perdis ma pure voix cristalline, et tout espoir d’entrer chez les Petits Chanteurs à la Croix de Bois. D’autres croix m’attendaient, peut-être. Je n’ai plus chanté, pas même sous ma douche, adoptant l’attitude de Desproges et son fameux « Je ne comprends pas qu’on chante ».

Et pas une fois, pas une seule, devenu instituteur, je n’ai fait chanter mes élèves, en dépit de l’obligation : ils m’auraient lancé des tomates. Mieux, lorsque je fus coopérant à Bouaké, en Côte d’Ivoire, en 1983, et après une grève massive dans l’enseignement public, Félix Houphouët-Boigny, président de la République et chef du parti unique (le PDCI-RDA), avait nommé un ministre à poigne, lequel avait décrété que désormais, chaque heure de cours devait commencer par le chant de l’hymne national, sous la conduite évidemment du professeur officiant à ce moment-là, fût-il étranger, donc a priori exempt de patriotisme à usage local. Et cela devait être suivi par un triple hourra : « Vive le PDCI-RDA ! Vive le président Félix Houphouët-Boigny ! Vive la Côte d’Ivoire ! ». Quoique non ivoiriens et donc susceptibles de décliner cette aimable incitation au nationalisme obtus, mes collègues coopérants français, avec un bel ensemble, se sont courageusement pliés à cette oukase idiote, qui n’a duré que quelques mois. Et mes élèves de quatrième se sont beaucoup étonnés que je m’abstienne d’exécuter la consigne ; un jour, interrogé par eux, je les laissai libres de chanter seuls pendant que j’allais faire quelques pas dans la cour, et ils ne récidivèrent plus.

Bien entendu, mise au courant par les surveillants-espions, la direction n’ignorait rien de mon comportement scandaleux. Mais on ne me fait pas chanter, moi, monsieur !

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.