Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Les cinémasLes cinémas

Tarzan l’homme-singe

Certes, j’étais déjà allé au cinéma à Touggourt. J’ai longtemps gardé en mémoire quelques images fugitives d’un film que j’y avais vu à l’âge d’un an ou deux – guère plus tard, mon père était encore à Touggourt, or il en est parti quand j’avais deux ans et demi. Les séances de cinéma avaient lieu dans une sorte de hangar. Sur l’écran, des guerriers noirs parés de plumes d’autruche et d’un bouclier dansaient en agitant une sagaie, pas tout à fait l’image ci-contre, par conséquent. Durant soixante ans, je me suis demandé de quel film il s’agissait, jusqu’à ce que je voie sur Arte le tout premier film de Tarzan avec Johnny Weissmuller, Tarzan l’homme-singe : j’ai instantanément reconnu le film ! Mais mon goût pour le cinéma, en fait, est né puis s’est développé à Djidjelli, puisque j’y ai passé la plus grande partie de mon enfance, entre quatre et quatorze ans.

La ville ne comptait que trois salles : le Glacier, le Rio et les Variétés. Au début de notre séjour, à partir de 1945, ma famille allait au cinéma tous les dimanches après-midi, à quatre heures et demie. On achetait les tickets le matin, avant de passer à la pâtisserie, et c’est souvent moi qui me chargeais de cette agréable corvée. La ville ne connaissait guère d’autres distractions, hors la plage l’été et les matches de football le reste de l’année. Et comme je détestais tout autant le foot que la plage...

Il faut comprendre que, dans ces années-là, le cinéma était encore une distraction de pauvres – notion inconcevable aujourd’hui. Nous nous nourrissions mal, nous nous habillions au décrochez-moi ça, voire avec des vêtements fabriqués par ma mère, qui n’était pas Coco Chanel, nous étions logés dans un affreux taudis, nous n’avions pas le téléphone, aucun véhicule, pas même une bicyclette, n’allions pas au restaurant, cela va sans dire, et ne partions jamais en vacances ; en revanche, nous allions au cinéma. Et les programmes étaient tout autres qu’aujourd’hui, puisqu’ils commençaient par les Actualités (Fox au Rio, Pathé aux Variétés, Actualités françaises au Glacier), suivies d’un ou plusieurs courts-métrages, souvent comiques : Laurel et Hardy, les Movie pests (en français, Une fantaisie de Pete Smith, que j’aimais beaucoup ; Pete Smith était le producteur de ces courts-métrages, il en a produit onze), ou les Trois Stooges, moins appréciés car trop caricaturaux, même pour l’époque peu exigeante : Larry Fine, Moe Howard et Curly Howard, ce dernier surnommé Shemp, se distribuaient force coups de marteaux sur la tête, et le public était censé s’amuser beaucoup. Puis les publicités, moins nombreuses que de nos jours, et l’entracte d’un quart d’heure. Au total, nous restions parfois trois bonnes heures au spectacle.

Mais, au bout de quelques années, mes parents ont cessé de fréquenter les cinémas ; et, beaucoup plus tard, mon père proclamait volontiers qu’il n’avait jamais aimé cela. En compensation de cette désertion parentale, j’ai pris le pli de m’y rendre deux fois par semaine au lieu d’une seule, le jeudi et le dimanche. Devenu interne à Constantine, j’ai conservé ce rythme, et plus tard, adulte, je l’ai accentué, au point qu’à deux reprises, dont une au cours de mon service militaire – un comble ! – , j’ai vu quatre films dans une seule journée ! Le cinéma est vite devenu vite l’une de mes passions, avec les livres, la musique et la radio. Et comme toutes sont nées à Djidjelli, on peut comprendre l’importance que, rétrospectivement, cette ville eut pour moi, et dont, longtemps, je n’ai pas eu conscience.

Voyons plutôt les trois salles de Djidjelli, à présent.

Le Glacier

Vue du centre de Djidjelli

Il était considéré comme le cinéma « élégant » – toutes proportions gardées. En tout cas, c’était le mieux situé, face à l’église. Le Glacier était partie intégrante d’un ensemble qui occupait la moitié du pâté de maisons entre la place Georges-Clemenceau, que nul n’appelait jamais par son nom, et l’avenue Gadaigne, la voie noble de la ville, tout au long bordée de platanes, qui reliait la mairie au casino. Sur la vue ci-dessus, il s’agit de l’immeuble au centre, avec les six fenêtres arrondies, et qui comprenait donc le cinéma (parfois music-hall), face à l’église, et, de l’autre côté, face au square Dollfus, un café, un restaurant et un cabaret. Le propriétaire était monsieur Sarbil, un homme aimable qui avait une charmante habitude : il accueillait en personne tous les spectateurs de son cinéma le dimanche après-midi, comme s’il s’agissait d’invités à une réception qu’il donnait. Oui, au fond, c’était cela, puisqu’il connaissait toute la ville. Le cinéma Glacier comportait un balcon, où il était de bon ton d’être vu, surtout si l’on occupait l’une des deux loges, en avancée sur les ailes. Le fait qu’alors on voyait l’écran de biais ne semblait avoir aucune importance. La loge de gauche était occupée chaque dimanche par la famille Siebert, celle du directeur de l’école de garçons. Je me suis souvent interrogé sur l’absurdité consistant à ne fréquenter qu’un seul cinéma, quel que fût le film, alors que le programme des deux autres salles n’était pas moins bon ! Mais il était encore trop tôt, chez moi, pour faire l’apprentissage du conformisme et de son frère dénaturé, le snobisme...

Place Georges-Clemenceau

En fait, et dès que je pris l’habitude d’y aller seul, je renonçai au balcon pour prendre une place moins coûteuse à l’orchestre. J’ai dû voir dans cette salle tous les Laurel et Hardy, tous les Fred Astaire, tous les ballets aquatiques d’Esther Williams, tous les films de la patineuse Sonja Henie, sans compter ceux avec Humphrey Bogart, que j’appréciais moins parce que je n’aimais pas encore le cinéma « noir », et les courts métrages des Trois Stooges, ces pitres laborieux cités plus haut. On aimait moins Bud Abbott et Lou Costello. Ces programmes étaient le tout venant, pour nous, et il a fallu, beaucoup plus tard, l’émission télévisée d’Eddy Mitchell et de Gérard Jourdhui, La dernière séance, pour que nous comprenions que ces modestes films étaient en fait le pain béni des cinéphiles !

De temps à autre, quoique rarement, le Glacier accueillait un spectacle de music-hall, et je me souviens d’y avoir vu mon premier illusionniste : il se faisait appeler « le fakir Karmah », grimpait sur un escabeau dont les marches étaient des sabres affutés, et coupait une femme en deux. J’en ai gardé le goût de la grande magie, mais en spectateur seulement.

Le Glacier

C’est encore au Glacier que reviennent le mérite et l’honneur d’avoir le premier adopté les écrans larges (on les disait « panoramiques », ce qui était très exagéré). Le professeur Henri Chrétien venait de voir adopté aux États-Unis son système optique Hypergonar, et Hollywood avait lancé le Cinémascope, nouveauté comprenant tout à la fois un écran large et un son stéréophonique ; le premier film en Cinémascope, sorti en 1953, s’appelait La tunique (en anglais, The robe), et il était dû à Henry Koster, un émigré allemand réfugié aux États-Unis en 1936, où il réalisa en trente ans un nombre respectable de navets. En fait, le Glacier n’avait sans doute pas les moyens de changer à la fois ses projecteurs, son écran et son installation sonore, et la première projection en écran large se fit avec un film ordinaire, dont on avait coupé le haut et le bas, selon une habitude fréquente aujourd’hui chez les éditeurs de DVD, ces marchands de soupe, puis gonflé au moyen d’un objectif agrandisseur sans anamorphose – et avec le son monophonique inchangé. Je ne devais voir le véritable Cinémascope qu’en 1955, au Colisée, le cinéma du Casino de Constantine, lorsque j’allai y passer mon BEPC : ce fut Richard Cœur-de-Lion, une déception.

Et puis, en 1947, j’avais eu l’honneur de paraître sur scène dans cette salle. Pour dire la vérité, il s’agissait d’un spectacle scolaire, et madame Désidéri, la maîtresse du cours préparatoire, nous avait longuement fait répéter la chorégraphie d’une histoire sans paroles, montée sur la musique La marche des soldats de bois. J’étais donc un soldat de bois, et, quatorze ans avant l’armée, je marchais au pas, coiffé d’un shako en carton, avec mes autres petits camarades, tous vêtus d’un uniforme confectionné par les mères. On ne commence jamais trop tôt. Hélas, ma carrière théâtrale n’alla pas plus loin, et je ne remontai sur scène qu’en 1958, pour chanter La Marseillaise avec mes camarades, au théâtre de Constantine, prestation où le trac se faisait peu ressentir.

JPM en soldat de bois

Je suis allé au Glacier pour la dernière fois le samedi 3 mars 1962, peu avant mes vingt et un ans. J’étais alors militaire à Nouvion, entre Oran et Mostaganem, et j’avais demandé une permission pour voir ma famille une dernière fois, avant son départ définitif pour la France. Le film s’intitulait Le chat miaulera trois fois, avec Francis Blanche. Il ne devrait jamais y avoir de dernière fois, fût-elle troisième...

Le Rio

Rue de Marsan se trouvait le cinéma Rio. Il ne payait pas de mine, avec ses allures de hangar, lui aussi. Quelques marches, un portail encadré d’affiches, un hall peu spacieux, et l’entrée dans une salle tout en longueur et sans balcon. C’était la salle des jeunes et des gosses, et les parents n’y mettaient quasiment jamais les pieds. Les places les plus chères se trouvaient les plus éloignées de l’écran, mais on avait vite fait de comprendre qu’il valait mieux être installé sans confort, si cela permettait d’aller au cinéma deux fois par semaine au lieu d’une. Vers le milieu des années cinquante, cela coûtait 85 anciens francs... Les mauvaises langues prétendaient qu’on y attrapait toutes sortes de parasites, mais en fait, nous étions déjà gâtés à l’extérieur, point n’était besoin d’aller au cinéma pour cela.

Le Rio était mal vu, et, comme je l’ai dit, les adultes étaient rares à y mettre les pieds, mais ils avaient tort, car la programmation ne déméritait en rien. Hormis les inévitables westerns et les non moins inévitables aventures de Tarzan (j’y ai vu plusieurs fois Tarzan et les sirènes, seule tarzanerie réalisée par un Français, Robert Florey), c’est dans cette salle que j’ai découvert les films qui, à l’époque, m’ont le plus excité, comme le fameux Samson et Dalila, de Cecil B. DeMille (on prétendait que ce « B » était l’abréviation de « billet » ; en fait, il était l’initiale de Blount), film que j’osais, en classe de cinquième, relater dans une rédaction illustrée d’un dessin que j’avais fait moi-même, avec un soin inhabituel. Bref, déjà, je cassais les pieds de tout le monde avec « mon cinéma ». Mais le professeur de français, un certain Poirier, me donna une mention élogieuse... pour le dessin.

Au Rio également, je vis le chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock, Vertigo, bêtement rebaptisé Sueurs froides dans sa version française. Et là, aucun doute, je sus immédiatement qu’il s’agissait d’un chef-d’œuvre, l’un des plus beaux films du monde. Mais enfin, j’avais quitté l’enfance, j’avais dix-neuf ans, je ne venais plus à Djidjelli qu’en vacances puisque j’habitais Bône, et j’étais un cinéphile déclaré depuis Les quatre cents coups, de François Truffaut, l’année précédente (vous ne le croiriez pas, en février 1968, dans la fameuse manif pour le retour d’Henri Langlois à la tête de la Cinémathèque Française qu’il avait fondée, et d’où Malraux l’avait viré, j’ai défilé entre Truffaut et le héros de ce film, Jean-Pierre Léaud, leur donnant le bras). Il n’empêche, aujourd’hui encore, quand je revois Vertigo, je l’associe au cinéma Rio, et c’est pour toujours.

Je suis allé au Rio pour la dernière fois le mardi 22 août 1961, neuf jours avant de partir pour l’armée. Le film s’appelait Esclaves des Amazones (en anglais, Love slaves of the Amazons), film de Curt Siodmak, lui aussi émigré allemand, comme le réalisateur de La tunique !

Les Variétés

Les Variétés était (ou étaient) une salle excentrique, au sens propre : pas vraiment au centre-ville, mais rue Vivonne, au-delà du monument aux morts de la place Foch. Le décor y était vieillot, et la salle dégageait une bizarre odeur de désinfectant. On y allait plus rarement, et jamais au balcon, en ce qui me concerne. Les programmes n’étaient pas affriolants, mais la direction faisait un effort de publicité en placardant l’affiche du film de la semaine sur un panneau posé au centre d’un rond-point, à l’intersection de la rue Vivonne et de la rue de Picardie, point stratégique idéal, face au café Régnier.

Il arrivait que la salle donnât, comme le Glacier, un spectacle de music-hall, et je me souviens d’y avoir vu, en 1952, les chansonniers parisiens Christian Vebel et Georges Bernardet. Ils étaient accompagnés d’une chanteuse, Clairette May, et c’est par elle que j’ai entendu pour la première fois une chanson de Brassens, Brave Margot.

J’ai très peu de souvenirs des Variétés, l’un des plus vivaces étant un film du très oublié Maurice Cloche, Moineaux de Paris, de 1952, avec les Petits Chanteurs à la Croix de Bois. Une séquence se passait au Mont-Saint-Michel, que j’ai visité bien des années après. Je suis allé pour la dernière fois aux Variétés le mardi 20 septembre 1960, voir La nuit de tous les mystères, avec le grand Vincent Price (en anglais, House on haunted hill), et pour une fois, le réalisateur, William Castle, n’était pas un émigré allemand !

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le vendredi 28 juillet 2017.