Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Au commencement, et ailleurs...Au commencement, et ailleurs...

Non, je ne suis pas né à Djidjelli. Mes deux frères, oui ; mais pas moi. En réalité, l’année de ma naissance, on peut douter que mes parents – Maurice Lucien Marquet, ainsi que son épouse Alexandrine Jeanne Victorine, née Bonmarchand – aient jamais entendu parler de ce petit port, à cent soixante-cinq kilomètres de leur ville natale, Constantine, où je naquis également.

Attention, digression ! La date de ce prodigieux événement, ma naissance donc, le 29 avril, n’a rien de remarquable. Peu de célébrités, par exemple, sont nées un 29 avril... Les littérateurs, biographes compris, ont en commun avec les astrologues d’attacher une importance peut-être un peu excessive aux dates de naissance. À les en croire, lorsque des évènements peu ordinaires ponctuent l’existence d’un personnage né à une date qui leur paraît remarquable, ils en déduisent un peu hâtivement que c’était un « signe du destin », alors que ce mythe – le destin, donc – n’est jamais qu’un thème littéraire, et rien de plus ; surtout pas une espèce de Grand Livre dans lequel notre avenir est déjà écrit (par qui ?). Les fondateurs de religions, plus futés, ont compris très tôt l’avantage de faire naître leurs dieux à une date symbolique. C’est ainsi que Jésus et Mithra sont « nés », les guillemets s’imposent, à la date du solstice d’hiver, légende qui a beaucoup fait pour leur publicité personnelle dans l’imagination populaire. Ce point commun ne doit rien au hasard, mais tout à la com’ du Vatican de l’époque, où l’on avait cédé aux desiderata du peuple réclamant un dieu né à une date qui frappe les esprits...

Napoléon Bonaparte, personnage à peine moins divin puisqu’il a quasiment inventé le principe du racket familial qui inspira si efficacement la mafia, s’est arrangé pour naître un 15 août, cent soixante-quinze ans avant Sylvie Vartan et deux cent trois ans avant Ben Affleck. Joli coup !

Quant au cinéaste Luis Buñuel, faisant dans la simplicité qui facilite la mémorisation, il est venu au monde un 1er janvier, avec une touche supplémentaire de raffinement : apparaître sur cette Terre, tout un symbole, en l’année 1900, dernière année du dix-neuvième siècle (et non pas première année du vingtième, comme le pensent les gens qui ne réfléchissent pas). Mais que n’a-t-il patienté une année, pour naître avec le nouveau siècle ?

Fort bien, mais où tout cela nous mène-t-il ? Et surtout, que dire d’un individu né un mardi 29 avril 1941 ?

Vous m’accorderez que l’année 1941 brille surtout par sa banalité. Certes, elle s’est quasiment terminée avec l’attaque japonaise de la base de Pearl Harbor, mais le show ainsi offert aux populations locales, « son et lumières » qui ne fut pas sans mérite, n’atteignit pas l’ampleur de celui que les compatriotes de ses bénéficiaires devaient, moins de quatre années plus tard, offrir aux citoyens d’Hiroshima et de Nagasaki, sans doute à titre de remerciement (c’était un peu le principe du concours de l’Eurovision : le pays qui a décroché la timbale devient ensuite la puissance invitante). On peut dire qu’ils y mirent le paquet, et les rares témoins du spectacle, très hollywoodien, qui vivent encore, seraient prêts à jurer que la prestation dépassa leurs espérances.

Bref, 1941, c’est nul, comme disent les djeunz.

Le jour de mon entrée dans cette vallée de larmes, en l’occurrence, ne vaut pas mieux que l’année. Les étoiles nées un 29 avril ne brillent pas d’un éclat excessif au firmament : Hubert Reeves dirait que ce sont des naines blanches. De sorte que j’ai vu le jour à l’occasion du trente-quatrième anniversaire de Tino Rossi et du réalisateur de cinéma Fred Zinnemann, ce qui, en soi, n’est pas considérable. Une actrice états-unienne, Uma Thurman, apparut pour mon vingt-neuvième anniversaire, mais elle n’en a probablement pas conscience, car un océan nous séparait alors, et ce n’est pas près de changer, puisque jamais je ne mettrai les pieds dans son fichu pays. Une autre actrice, Michelle Pfeiffer, naquit pour fêter mes dix-sept ans, le même jour que l’acteur Daniel Day-Lewis. Deux musiciens décédés, dont l’un illustrissime, Duke Ellington et Fred Chichin, et deux autres acteurs, Jerry Seinfeld et le grand Jean Rochefort, naquirent à cette date, le premier en 1899, les deux suivants en 1954, et le dernier en 1930. Un Anglais devenu académicien français en 2016, Michael Edwards, élu au fauteuil de Jean Dutourd, apparut trois ans avant moi dans cette vallée de larmes. Et, semble-t-il, un humoriste, Daniel Morin, d’âge inconnu. À croire, finalement, que ce jour ne naissent que des gens de spectacle, surtout si l’on considère que le sport est également un spectacle, puisque le joueur de tennis André Agassi fête son anniversaire, du moins je le suppose, en même temps qu’eux. Enfin, s’il avait tenu jusque là au lieu de décéder en 1912, le mathématicien Henri Poincaré aurait pu souffler quatre-vingt-sept bougies sur son gâteau, à condition d’avoir conservé la capacité thoracique nécessaire. En revanche, je me me vanterai pas d’être né vingt-deux ans après Gérard Oury, cinéaste exécrable et vulgaire, ni trois ans avant Robert Namias, ancien patron de l’information de Télé-Poubelle. Mais je suis très fier d’avoir vu le jour pour le troisième anniversaire de Bernard Madoff, un aigle de la finance !

Cependant, je dois tout de même reconnaître que ces personnages ne sont rien, comparés à l’empereur du Japon Hiro-Hito, né le 29 avril 1901, quoique un peu tard dans la journée, puisque deux heures seulement avant minuit : cette communauté d’anniversaire et la fierté qu’elle m’inspire et qui en découle ont failli m’échapper de peu, comme on voit. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que c’est en mon honneur que le dieu vivant (à l’époque, ce titre ne revenait pas encore de droit à l’immense Alain Delon) lança ses avions sur Pearl Harbor, étant donné qu’à cette date, le dernier allié d’Hitler était fort occupé à coloniser la Chine après avoir, à sa manière, civilisé la Mandchourie et la Corée. Le grand homme justifiait par avance l’hommage unanime rendu lors de ses obsèques par une foule de chefs d’État et de gouvernement, qui tinrent à se montrer lors de la cérémonie évidemment solennelle : ce n’est pas tous les jours qu’un dieu passe l’arme à gauche. Parmi eux, notre propre président, François Mitterrand, émérite donneur de leçons et qui n’avait que les Droits de l’Homme à la bouche – les jours où il n’était pas occupé à donner un coup de chapeau à René Bousquet, à lui éviter le tribunal, ou à le recevoir à sa table.

En revanche, je m’enorgueillis fort de partager mon prénom avec des hommes aussi illustres que Jean-Pierre Foucault, Jean-Pierre Raffarin, Jean-Pierre Coffe, Jean-Pierre Jeunet, Jean-Pierre Elkabbach, Jean-Pierre Bacri ou Jean-Pierre Chevènement. Pour ceux qui goûtent peu la raillerie, effacez les noms qui précèdent et remplacez-les par ceux de Jean-Pierre Léaud, de Jean-Pierre Marielle ou de Jean-Pierre Melville, et ne m’écrivez pas pour me demander quel est mon prénom.

Mais la date de naissance n’est pas tout. Encore faut-il choisir avec soin son lieu de naissance. Là, je dois reconnaître que mes parents furent plus avisés. Ils élurent Constantine, la troisième ville d’Algérie. Le fait qu’ils y étaient nés tous les deux, comme précisé plus haut, pesa sans doute de son poids. À première vue, la ville est bien laide ; à seconde vue aussi. Mais le site est extravagant. Imaginez un énorme rocher planté au milieu d’un plateau désertique et rocailleux, et fendu en deux, comme d’un coup d’épée gigantesque, par un ravin de quatre cents mètres de profondeur, inexplicablement creusé au fil des siècles par le Rhumel, simple ruisseau dans lequel on n’eût pas noyé un vélo (merci à René Fallet pour cette image), et qui, au lieu de contourner l’obstacle, s’était ingénié à foncer droit dessus pour y creuser, des millénaires durant et avec un acharnement dont on décèle peu la cause, ce prodigieux ravin qui rendrait la future ville impraticable sans ses trois ponts et sa passerelle réservée aux téméraires, ouvrages du haut desquels on avait une vue plongeante et vertigineuse. Ajoutons que les amateurs de suicide à grand spectacle lui trouvaient, de ce fait, un attrait particulier, la Tour Eiffel étant, pour sa part, bardée de garde-fous dès son premier étage, donc peu pratique.

Constantin

Cela mis à part, la ville de Constantine ne recèle pas le moindre monument, pas le moindre édifice ancien ni moderne qui offre quelque intérêt. Aucune originalité là-dedans, il en est de même de toutes les villes d’Algérie, à l’exception peut-être d’Alger, la capitale, qui servit longtemps de laboratoire d’essai aux architectes en mal de modernité, tel Fernand Pouillon : ayant eu quelques ennuis « en métropole », comme on disait alors, il avait préféré se faire oublier en exerçant ses talents « aux colonies », comme... euh, bis et voyez plus haut. Ce trait, la médiocrité de l’architecture, donc, n’est pas en faveur des princes qui nous ont toujours gouverné de si éblouissante façon, et qui semblent avoir traité l’urbanisme algérien avec autant d’indifférence que l’éducation des populations locales, mais on est davantage étonné de ce que les Romains n’y aient rien laissé non plus, hormis quelques sculptures et mosaïques, ces dernières remarquables, les plus belles qu’on ait dénichées, dit-on, et qui ont trouvé refuge au musée de la ville – guère fréquenté néanmoins. Sans compter une statue de l’empereur Constantin, qui trônait toujours devant la gare lorsque j’y vins pour la dernière fois en 1965. L’empereur qui fit au monde romain le cadeau empoisonné de le transformer en empire chrétien après la vision d’un fameux slogan, In hoc signo vinces (écrit sur la voûte du ciel sans l’aide du moindre trucage numérique), empereur dont le nom servit à rebaptiser cette ancienne ville de Numidie appelée auparavant Cirta, y adopte une posture assez grotesque, brandissant un objet disparu depuis, peut-être un bâton, peut-être un parchemin, que des plaisantins de la ville, au nombre desquels se trouvait, dit-on, mon père, remplacèrent un jour par un parapluie ouvert.

Des trois ponts constantinois, le plus élevé de la ville est un pont suspendu, la fierté de la ville, jeté par-dessus un gouffre vertigineux. Tout près de là se trouve l’hôpital civil, une bâtisse dépourvue de grâce mais surmontée de deux coupoles couvertes de tuiles rouges, et qui, pour peu qu’on soit un observateur inattentif, tentent de donner à l’édifice un petit quelque chose de Florence. C’est ici que votre humble serviteur est venu au monde ; en dépit de cela, vous seriez surpris de constater qu’aucune plaque commémorative n’a été apposée sur la façade du bâtiment.

Hôpital de Constantine

Tout comme la date de ma naissance n’est partagée que par un petit nombre de personnages sans réelle importance, ma ville natale inspira peu de géniteurs de futures célébrités. Seuls deux anonymes mirent en chantier le futur Smaïn, un comique intéressant à ses débuts, aujourd’hui tombé dans le feuilleton télévisé, né de parents inconnus. Il y eut aussi un général, en garnison durant quelques mois, et dont la fille devient l’actrice Françoise Arnoul, née là tout à fait par hasard, par conséquent. Le chanteur Enrico Macias, qui cite Constantine à tout propos, en fait n’y est pas né, mais ne le répétez pas, il serait capable de larmoyer une fois de plus – tout en jetant des regards de côté afin de vérifier qu’il est bien le point de mire.

C’est encore à Constantine que je revins faire mes études lorsque j’atteignis mes quatorze ans. Contraint et forcé, car la petite ville où vivaient mes parents, Djidjelli donc (vous voyez, j’y arrive !), n’offrait, en dépit de ses trente mille habitants, aucun établissement scolaire permettant d’aller au-delà de la classe de troisième – d’où les quelques mots gentils pour nos gouvernants, que vous avez pu lire trois paragraphes plus haut. J’avais eu le choix, qui n’en était pas un, entre le lycée d’Aumale à Constantine, avec internat payant, ou l’École Normale d’Instituteurs, entièrement gratuite – gratuite à un détail près, dont je parlerai dans une autre page, et qui se révélait assez sordide (le détail, pas l’École, dont je garde le meilleur souvenir). Pour y entrer, il fallait passer un concours, ouvert aux candidats du département. J’aurais pu saboter les épreuves, et obliger ainsi mes parents à me mettre au lycée, qui avait mes préférences, Satan seul sait pourquoi. Mais j’eus la faiblesse, certains diraient « la vanité », de faire de mon mieux, et donc d’être reçu. Faiblesse de caractère et vanité, renforcées par une bêtise d’essence quasi-surnaturelle, quelques-uns de mes nombreux défauts se révélaient en cette occasion. J’en fus bien puni, puisque je fis à Constantine mes études, y passai mes deux bacs, et devins instituteur, malédiction suprême quoique prévue : comme dans la tragédie grecque, on n’échappe pas à son « destin » (voir plus haut). Pour compenser, cette formation acquise, je m’empressai de solliciter une affectation dans une autre ville, Bône en l’occurrence. Je revins très rarement à Constantine, ville ennuyeuse, au climat pénible, et que je n’aimais pas, donc fus tout heureux de voir d’autres horizons.

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le lundi 20 juin 2016.