Vie et opinions de JPM, agitateur inculte – À Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

À votre santé !À votre santé !

Pour avoir été souvent malade, car le climat humide ne me convenait pas, j’ai parfois eu besoin des médecins djidjelliens. En revanche, je ne suis jamais allé à l’hôpital, à l’exception d’une simple visite à ma mère lors de son dernier accouchement : mes deux frères y sont nés.

Le médecin le plus proche de chez nous, avant que nous déménagions pour les HLM de l’avenue Gadaigne, était le docteur Chabriat. Il avait son cabinet rue Vivonne, ce qui passait pour une adresse noble. Mais je dois dire que ma famille n’avait recours à lui qu’en cas d’indisponibilité de notre médecin habituel, le docteur Duband. Le docteur Chabriat, en effet, était jugé « trop vieux », ce qui est assez curieux comme critère de compétence médicale. Par conséquent, nous ne l’avons guère consulté plus de deux ou trois fois.

Docteur Duband

Le docteur Duband était plus jeune, et plaisait beaucoup aux femmes. Disons, pour éviter toute équivoque, qu’il plaisait beaucoup aux mères, lesquelles tenaient à consulter, pour leurs enfants bien sûr, le meilleur médecin possible. Bref, il leur inspirait confiance. Sur lui, ma mère ne tarissait pas d’éloges, comme on dit dans les textes mieux écrits que celui-ci. Il avait son cabinet au bas de la rue La Guillotière, qui séparait l’immeuble du Crédit Foncier et le pâté de maisons où se trouvait la Poste, à deux pas du port. Doté de manières cordiales, il apostrophait volontiers ses patients sur un ton rigolard. On n’aurait jamais entendu le docteur Chabriat plaisanter en accueillant les siens ! Lui était plutôt du genre à porter un nœud papillon.

Nous allions souvent consulter le docteur Duband, puisque je collectionnais les maladies infantiles ; que de « fortifiants » et autres produits inutiles ne m’a-t-il pas prescrit ! Ces mixtures n’avaient aucun effet, mais elles rassuraient ma mère, qui s’expliquait mal mon manque d’appétit – l’appétit me vint plus tard, quand sa cuisine s’améliora de beaucoup, et quand nous avons pu trouver de la nourriture saine dont la guerre avait tari l’approvisionnement.

Et, tout de même, c’était un progrès par rapport au temps de notre séjour à Touggourt, où j’avais eu ma coqueluche obligatoire vers trois ans : comme nous manquions alors de tout et donc de médicaments, le médecin du coin, qui devait être un médecin militaire, avait prescrit de me faire boire... du pétrole ! Je suis certain que vous ne connaissiez pas ce remède, et que votre pharmacien habituel n’a pas ça dans son officine ; devrait-il, pour bien faire, y installer une pompe à essence ? Faut-il déplorer que l’on ne pense pas forcément à traîner les enfants malades à la station-service la plus proche ? L’élixir – nauséabond – me fut néanmoins administré, à pleines cuillerées à soupe, et comme je n’en suis pas mort, on doit admettre que, si le pétrole ne fait pas de bien, du moins ne fait-il pas de mal. Je précise, à toutes fins utiles, qu’on n’avait pas encore découvert les gisements de pétrole sahariens d’Hassi-Messaoud, tout proches, il ne s’agissait donc pas d’écouler de quelconques surplus...

À Djidjelli, pour une raison mystérieuse, nous, les gosses, étions constamment couverts de furoncles – le cauchemar ! En effet, si le furoncle, en soi, est assez anodin, ma mère tenait absolument à le faire disparaître très vite, et elle prétendait en faire sortir ce qu’elle appelait « le germe » en pressant sur les bords jusqu’à ce que le pus en jaillisse, traitement horriblement douloureux et auquel on ne parvenait pas à échapper. La chose faite et l’horreur épongée, elle aspergeait le cratère qui en résultait, ainsi que ses alentours, d’une poudre antiseptique, de l’Exoseptoplix (orthographe vérifiée, et publicité gratuite, pour ce produit qui semble né dans un album d’Astérix). Aujourd’hui, on avalerait une pilule, et tout serait dit.

C’était en effet le temps de la douleur salvatrice, funeste héritage chrétien. Temps où nos parents nous abreuvaient d’histoires horrifiques, parfois vraies, parfois inventées, sur les remèdes de cheval de leur époque à eux ; histoires fort propres à nous flanquer des cauchemars – mais flanquer des cauchemars à leurs enfants étaient l’un des sports les plus pratiqués par les parents de ce temps-là ; par exemple, à grands renforts d’histoires de revenants, fort en vogue chez les commères de cette heureuse époque. Ainsi, la rage : ma mère racontait que, cette affreuse maladie étant sans traitement connu, on se résolvait autrefois à... euthanasier le malade, en l’étouffant entre deux matelas ! Il y avait aussi ce traitement de l’otite : on perçait le tympan avec une vrille, puis on enfonçait une mèche dans l’orifice pour aller y éponger le pus, ou je ne sais quoi, qui remplissait l’oreille interne. Hélas, l’histoire devait être vraie, la chose m’a été confirmée par un oto-rhino-laryngologiste lorsque j’eus moi-même une otite, voici quelques années. Il va sans dire que j’étais terrorisé, liquéfié, mais le médecin ne sortit aucune vrille, aucune mèche, et me prescrivit des cachets et des inhalations. Un plaisir d’être malade ! Comment, après cela, regretter le prétendu bon vieux temps ?

À l’école, il existait deux sortes de rite, la visite médicale annuelle, et les vaccinations. J’ai gardé peu de souvenirs des premières, qui ne devaient pas être vraiment aussi annuelles qu’il eût fallu, mais enfin, passer à la radioscopie était assez amusant. En revanche, j’ai l’impression qu’on nous vaccinait sans arrêt. La maladie vedette de l’époque, c’était bien sûr la tuberculose. On commençait par le test, pas très douloureux, car il consistait à vous égratigner le haut du bras au moyen d’un objet qui ressemblait à une plume sergent-major en plus gros, et imprégné d’un produit contenant la toxine atténuée. On attendait quelques jours, puis une infirmière venait relever les compteurs, c’est-à-dire constater si nous étions « positifs » (une rougeur constatée sur la peau) ou « négatifs » (pas de rougeur) : il FALLAIT être positif ! Sans cela, vous aviez droit au troisième acte de la pièce, la vaccination proprement dite. La véritable, la piqûre, avec une vraie seringue qui faisait mal. Nous étions tous morts d’appréhension. Dois-je préciser que la même aiguille servait à tous les vaccinés ?

Et puis, il y avait le dentiste. L’hygiène buccale étant alors ce qu’elle était, les caries couraient les rues, si je puis dire... Quand bien même vous n’aviez pas de caries, vous perdiez de toute façon vos dents de lait vers sept ans (consolation, l’histoire de la petite souris, qui venait nuitamment chercher la dent placée sous votre oreiller), et ce n’était pas si simple, car elles regimbaient parfois à tomber toutes seules. Il fallait, dans ce cas, aller se faire extraire par le dentiste la dent récalcitrante. Perspective terrifiante, car l’anesthésie chez les dentistes était encore à l’état embryonnaire, et les malheureux praticiens avaient la réputation méritée de faire souffrir leurs patients. Cela ne m’est arrivé qu’une fois, mais je me souviens encore de mes peurs. Le dentiste s’appelait Amiri, et je crois ne l’avoir vu que cette fois-là.

Finalement, rougeole, coqueluche, varicelle, et tout une collection de rhumes, j’ai tout eu à Djidjelli, sauf les oreillons et les plaisanteries grasses qui vont avec. Je n’ai eu les oreillons qu’à 23 ans ! Et sans aucune complication, si la chose vous inquiète.

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.