Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

ÉcrireÉcrire

C’est à Djidjelli encore que naquit chez moi, non pas tout de suite le goût d’écrire, mais l’absence de répulsion pour cette occupation. C’était un début...

Durant toutes ces années, en aucune occasion cependant je n’ai cédé à la tentation ridicule d’écrire des poèmes, ce dont j’étais et demeure incapable, et n’ai jamais, non plus, pris de notes avec l’intention d’« en faire quelque chose plus tard », comme on dit : la mémoire suffit, et si elle ne retient pas certains faits, c’est qu’ils ne valaient pas la peine d’être mémorisés. En revanche, les rédactions imposées par nos instituteurs n’induisaient en moi aucune angoisse de la page blanche, et j’en venais à bout sans trop de peine. Ce qui me répugnait, je le dis dans une autre page, c’était plutôt cet affreux pensum ingligé aux malheureux collégiens, les cartes de géographie à reproduire sur du papier calque, occupation absurde et anti-pédagogique. En fait, mes véritables premières armes en matière d’écriture, ce fut le résumé que je fis, pour le professeur de français M. Poirier, du film de Cecil B. DeMille, Samson et Dalila. Déjà, j’y cédais à ce penchant malicieux mais déplorable de « raconter la fin », qui défrise tant l’animateur de France Inter, Jérôme Garcin, dans son émission Le masque et la plume (où il m’est arrivé de prendre la parole et de semer un peu la pagaille).

Personne à Djidjelli, pas plus nos parents que nos maîtres d’école, ne tentait de nous donner le goût étrange d’écrire, mais l’instruction que l’école nous dispensait n’en dissuadait pas, c’était déjà quelque chose. Il faut reconnaître que nos instituteurs connaissaient leur métier, enseignaient ce qu’il fallait. Des leçons de madame Siebert au CM1 notamment, je n’ai rien oublié, non plus que des exercices fastidieux quoique indispensables, analyse grammaticale et analyse logique, disciplines dont il semble qu’elles soient tombées en disgrâce, allez donc savoir pourquoi. Et puis, on ne laissait guère passer des fautes grossières comme l’abominable et récurrent « Je m’en rappelle » qui orne si joliment les propos tenus de nos jours à la radio, à la télé, au cinéma (je l’ai entendu, à deux reprises dans un même film, sorti de la bouche d’Isabelle Huppert, actrice qui passe pour cultivée). Siebert lui-même, qui enseignait le français en quatrième et en troisième, ne transigeait pas, et je lui dois de savoir qu’on ne dit pas malgré que et surtout que ! Le bougre, que j’étrille un peu dans une autre page, avait tout de même de bons côtés, dont une compétence certaine.

En fait, le goût d’écrire mûrissait, mais lentement. Il se manifesta d’abord durant quelques semaines, lorsque je vivais à Bône, et que je m’avisai de rédiger quelques notes sur un cahier (dans les romans, vous avez remarqué qu’on dit toujours griffonner pour rédiger, et que c’est invariablement sur « un cahier d’écolier », comme si seuls les écoliers utilisaient des cahiers, tout comme on dit toujours « le tableau noir » pour désigner le tableau tout court qui sert aux institutrices ? Des termes que jamais, jamais, JAMAIS je n’ai entendus dans la vie réelle ! C’est drôle, la littérature...). Mais j’abandonnai très vite ce projet sans avenir décelable, et une autre lubie du même ordre me reprit une semaine avant mon départ pour le service militaire, en août 1961 : je me mis en tête d’adapter pour le théâtre, avant d’endosser l’uniforme de nos glorieuses armées, un roman policier de Craig Rice, et ce fut une vraie course contre la montre... que je remportai de justesse ! La pièce existe, je l’ai toujours et je me suis bien gardé de la montrer à qui que ce soit. Ce pari n’était qu’un galop d’essai, prélude à mon grrrrrrrand projet : raconter quotidiennement et in-té-gra-le-ment mon service militaire à venir. Avec la vague idée, qui sait ?, de publier cela, en triomphe bien entendu, à mon retour de l’Armée. Ce projet absurde (la rédaction, pas la publication) a été mené à bien, chaque jour jusqu’au dernier, et je remplis d’une écriture totalement illisible neuf gros cahiers, au vu et au su de mes camarades et de quelques supérieurs hiérarchiques... lesquels me prédisaient que je jetterais tout cela au feu dès le lendemain de ma libération. Et le jour où, pour une autre raison ayant d’ailleurs à voir avec l’écriture, ils me flanquèrent en prison pour indiscipline, j’eus la joie d’entendre un de mes camarades, alors qu’on m’escortait vers ma cellule, me souffler au creux de l’oreille : « Avoue, Marquet, tu as fait ÇA pour ton livre ! ». J’eus la bonté de le lui laisser croire.

Juste après le service militaire, alors que j’avais quitté Djidjelli définitivement, j’écrivis encore deux pièces. La première, rédigée à Oran, et qui adaptait un autre film de DeMille, Les dix commandements, fut lue par deux ou trois personnes qui firent la grimace, et je la rangeai au fond d’une malle où elle est toujours ; c’était une farce où je prenais le parti de Ramsès II contre Moïse ! La seconde était entièrement originale, macabre et grinçante, et je la déposai au secrétariat du théâtre que dirigeait alors Jean-Louis Barrault. Comme aucune réaction ne vint, je téléphonai chez lui, avenue d’Iéna, et tombai sur Madeleine Renaud, qui me dit de rappeler le lendemain, ce que je fis, mais Barrault me dit qu’il n’avait rien reçu. Mon texte avait été égaré, sans doute à la suite d’un noir complot... Je me consolai en pensant que tout le monde n’a pas eu une pièce perdue par Jean-Louis Barrault.

Entendons-nous : des études, même supervisées par des enseignants qui connaissent leur métier, comme nous en avions quelques-uns à Djidjelli, ne donneront jamais le talent d’écrire. Elles confèrent tout au plus une connaissance passable de la langue, et c’est indispensable. Le reste vous vient d’autres sources. Je ne me prends donc pas pour un écrivain, ne me reconnais aucun talent littéraire, et, lucide, je connais mes faiblesses, que vous pouvez constatez ici : trop de logique, pas assez d’imagination, et lyrisme inexistant. Avec cela, on peut rédiger quelques pages pour un site Internet, ou se faire engager dans un journal puis le quitter avant de se faire virer, pas écrire un livre.

Encore moins le publier ! Quelques-uns de mes amis ont publié des livres, et je sais trop la galère, comme on dit aujourd’hui, qu’il faut subir pour ce mince frisson de vanité, voir imprimés ses petits écrits. Quant à les vendre en librairie, ne rêvons pas. La vie est trop courte pour se battre contre des moulins à vent...

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le jeudi 25 juin 2015.