Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Réservé aux catholiquesRéservé aux catholiques

À Djidjelli, deux religions se partageaient la population, la musulmane, évidemment majoritaire, et la catholique. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré des protestants ; quant aux Juifs, s’ils abondaient à Constantine, ils étaient rares à Djidjelli (voir la page sur la mairie).

L’église

La taille de la ville étant ce qu’elle était, elle ne possédait qu’une église, en plein centre, face au Glacier, position idéale ; petite, d’architecture banale mais fort harmonieuse dans les proportions de la façade, bordée sur les flancs par la rue de Montgimont du côté sud, et la rue Paul du côté nord, rue qui longeait aussi l’école des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. C’est la première école que j’aie connue, à cinq ans, mais seulement pour les quelques jours où ma mère était indisponible, fort occupée, à l’hôpital, par la naissance de Gilles, mon premier frère.

Église de Djidjelli

Cette église, photographiée ci-contre depuis le toit du cinéma Glacier, était dédiée à saint Simon et saint Jude, le premier, l’orthographe le dit assez, n’ayant rien à voir avec le chroniqueur du Grand Siècle. En fait, tous deux étaient les frères de Jacques le Mineur (ou Jacques le Juste, frère de Jésus, et véritable premier pape – saint Pierre, ce réac pétochard et menteur, n’ayant été pape en aucune façon, contrairement à la légende). Par conséquent, Simon et Jude étaient deux des frères de Jésus, dont les évangiles affirment qu’il en avait quatre (et deux sœurs, jamais nommées puisque ce n’étaient QUE des filles !). Jude s’appelait aussi Thaddée, mais je vous épargne les multiples calembours que je pourrais fabriquer sur ce prénom, car nous sommes ici entre gens sérieux. Bien entendu, inutile de préciser que jamais on ne fit la moindre allusion, dans l’édifice qui leur était consacré, à ce lien de parenté...

Comme tous les enfants, et en dépit du fait que mon père se proclamait incroyant (mais ma mère, qui était croyante, ne mettait pas plus que lui les pieds à l’église), je fus inscrit au catéchisme et contraint d’y aller, dès mes sept ans et demi. Je dois reconnaître que je ne trouvais pas désagréable la fréquentation de l’église le dimanche matin, à condition que ce fût une messe chantée. Avec le recul, il me faut bien avouer que le spectacle surtout m’attirait, puisque être spectateur – mais pas badaud – est ma seule vocation et mon seul don naturel. À un détail près dont je vous dirai un mot plus loin, m’enchantaient les costumes sacerdotaux, renouvelés chaque dimanche, l’odeur de l’encens, le ballet des enfants de chœur, la sonorité du latin, et, par-dessus tout, la musique de l’orgue, laquelle me donna le goût de la musique classique et m’a préservé de polluer aujourd’hui mes tympans avec du rap, en attendant la prochaine vogue idiote, qui ne saurait tarder. Bref, ici comme ailleurs, je ne goûtais guère les messes basses ! Le summum, je n’ose pas écrire « le hit », de la saison catholique, c’était bien entendu la semaine de Pâques, équivalent liturgique du Festival de Cannes : là, les cérémonies succédaient aux cérémonies, il n’y manquait que les paparazzi, mais nous étions loin de Rome.

L'église de Djidjelli

C’était le temps où l’on ne détestait pas encore les dimanches, sauf si on s’appelait Juliette Gréco. Programme immuable : petit déjeuner, toilette, grand-messe, passage au cinéma pour acheter les billets (de son gros crayon bicolore, le caissier cochait en rouge sur son plan les places achetées, et inscrivait en bleu le numéro du siège au dos du ticket), puis chez le pâtissier, déjeuner avec en fond sonore l’émission de l’oncle Bedos, sur Radio-Alger, quartier libre l’après-midi, cinéma enfin, à quatre heures et demie. On rentrait pour dîner tout en écoutant à la radio La Joie de Vivre, émission rituelle de variétés présentée par Henri Spade, pas tout à fait aussi « brosse à reluire » que les pitoyables druckérades d’aujourd’hui, suivie par Cent francs par seconde, un jeu de Jean-Jacques Vital.

Plus haut, je vous ai dit qu’un détail me déplaisait à l’église. Comme la plupart des villes, la nôtre comptait ses familles en vue – je veux dire fortement friquées, donc jouissant de la considération générale. Deux surtout dominaient les autres, les Bachelot et les Noël, de très gros commerçants locaux. Il faut croire qu’ils arrosaient généreusement les curés successifs, car les membres de ces familles jouissaient à l’église d’un privilège exorbitant : toute la partie gauche du chœur leur était réservée. Pas la nef, ouverte au vulgum pecus, encore moins le transept, puisque cet édifice n’en comportait pas. Non : le chœur ! Ils y occupaient une demi-douzaine de banquettes vis-à-vis de confortables prie-Dieu rembourrés, alignées perpendiculairement par rapport aux bancs du tiers-état, et séparées du reste de l’assistance par une clôture de fer forgé, symbolique mais que nul ne s’avisa jamais de franchir, fût-ce en leur absence. Faisaient-ils exprès d’arriver régulièrement en retard à la messe, afin de mieux se faire admirer du bas peuple ? En tout cas, ils étaient mieux placés que la famille du prince Salina, dans Le guépard de Visconti, quand, dès son arrivée à Donnafugata après un voyage épuisant, elle se rend à l’office avant même d’aller se rafraîchir au palais familial. Cette position n’était pas sans évoquer ce que l’on disait autrefois de Louis XIV : qu’à l’église, le peuple se tournait vers le roi, et que le roi se tournait vers Dieu. Nous étions conviés à nous tourner vers les Bachelot et les Noël.

« Sœur » Marguerite

Si je me permets de mettre des guillemets au mot sœur, c’est parce qu’elle me sembla toujours pittoresque, chez les membres du clergé, cette manie de s’affubler de titres liés à la notion de famille, quand leur métier, justement, les contraint à n’en pas avoir. Mais « ma sœur » n’est rien, si l’on compare aux désopilants « ma mère » et « mon père », puisqu’une religieuse peut bel et bien être la sœur de quelqu’un. Certes, vous m’objecterez qu’en Afrique noire, ce dernier titre, « mon père », n’est pas forcément QUE spirituel, en tout cas moins que sous nos cieux, puisque la plupart des prêtres catholiques de ces heureux pays sont pourvus de concubines et d’une ribambelle de rejetons, et qu’au fond, il est très chic pour une famille d’obédience vaticanesque de voir ses gosses fréquenter la même école privée que les enfants du cardinal-archevêque.

Mais revenons à nos moutons.

Je fus donc envoyé au catéchisme à la rentrée d’octobre 1948, ayant, comme je l’ai dit, sept ans et demi, âge de raison à ce qu’on raconte. Il ne m’est resté aucun souvenir de la religieuse qui nous enseignait en première année les rudiments de la religion, mais je crois me rappeler que les histoires de Samson, de David et Goliath, et de Dieu chassant Adam et Ève du paradis à la suite d’un abus de confiance commis par un serpent, l’unique animal parlant de toute la Bible, ne manquaient pas d’intérêt sur le plan scénaristique. Elles ont d’ailleurs fortement inspiré Cecil B. DeMille, le réalisateur de cinéma le plus célèbre de l’époque, lequel prenait tout cela avec un sérieux... de pape, comme il le relate dans son autobiographie (non traduite en français, soit dit en passant, ce qui prouve combien les éditeurs français sont gens cultivés, mais dont je possède la version espagnole). En fait, le cher Cecil eût été bien avisé de porter à l’écran une biographie de David un peu moins succincte que le David et Goliath de 1960, qui n’est pas de lui (avec Orson Welles dans le rôle du roi Saül, s’il vous plaît), seul long-métrage sur ce sujet ; car le personnage ne manque pas de pittoresque : ce roi, le plus coté du monde juif après Salomon, se distingua en envoyant à la mort un de ses officiers à seule fin de lui piquer sa femme, la fameuse Bethsabée, et, quelques années auparavant, n’avait pas dédaigné d’être l’amant de Jonathan, fils du roi Saül, ce qui démontre au moins qu’il n’était pas... anti-monarchiste. Moyennant quoi, descendre de David reste un honneur insigne chez le peuple élu, et deux évangiles sur les quatre officiels tentent d’inclure Jésus lui-même dans sa descendance – via Joseph néanmoins, ce qui est un défi à la logique et à la cohérence, et minimise un tant soit peu la solidité du lien familial.

La deuxième année de catéchisme était confiée à « sœur » Marguerite, qui devait être la doyenne de l’école, et ne se déplaçait jamais sans un accessoire que je n’ai vu employé que par elle, un bidule qui ressemblait à un étui à lunettes mais tenait plutôt de la castagnette géante, et dont j’ignore, jusqu’à ce jour, comment il se nomme. Disons que c’était un claquoir, dont la religieuse se servait à tout bout de champ pour émettre de péremptoires signaux à destination de ses troupes de gosses : CLAC – levez-vous ! CLAC – asseyez-vous ! CLAC – à genoux ! Elle avait dû estimer que le gadget était plus digne que le sifflet à roulettes des agents de la circulation. À part cela, méchante comme une teigne, et sournoise comme le montrera l’épisode que je relate un peu plus bas, elle avait dû être kapo dans un camp de prisonniers en Prusse Orientale, et regretter sa reconversion sous la cornette, à la Libération.

Le curé Cutajar

Je n’ai connu que deux curés durant mon séjour à Djidjelli. Le premier se nommait Cutajar (prénom : Antoine, il me semble), et le second, Curmi (prénom : Joseph, il me semble). « Cutajar » est un nom maltais, et j’ai moi-même des ancêtres maltais, du côté des Ellul, sauf erreur. C’est bien le seul point lointainement commun que j’ai eu avec cet homme, que toutes les bigotes de la ville vénéraient, peut-être parce que c’était un homme à poigne, comme le fut à l’occasion son seigneur Jésus (mais si, souvenez-vous comment il a chassé les marchands du Temple à coups de fouet). Lorsqu’il partit pour une autre affectation – Cutajar, pas Jésus –, elles dirent pis que pendre de son successeur Curmi, sur lequel je n’ai aucune opinion, car je ne l’ai jamais vu que de loin.

Cutajar se chargeait de la troisième année de catéchisme, et il prodiguait les cours, non pas à l’école des sœurs, mais dans l’église même. C’est donc là qu’eut lieu le drame. Un beau jour, ou plutôt un sale jour, il me gratifia d’une punition écrite, pour je ne sais quel crime, sans doute une leçon mal sue, ma grande spécialité. J’avais donc à faire une page d’écriture – voire d’Écritures. Je la fis sur mon cahier de brouillon, mais, le pensum achevé, je renversai par maladresse sur la page ma bouteille d’encre violette, agrémentant ainsi mon chef-d’œuvre d’une enluminure non prévue par les canons de l’Église. Naïvement, je crus pouvoir présenter néanmoins le résultat, considérant, d’une part, que ce n’était pas de ma faute, et, d’autre part, que j’avais bel et bien accompli ma peine, fût-ce avec un supplément non prévu.

Grave erreur stratégique ! Lorsque le curé eut sous le nez mon torchon de pénitent, il entra dans une fureur digne de celle d’Achille, et m’enjoignit de tout recommencer. Cette fois, c’en était trop. Nous supportions déjà ses coups de gueule et les baffes qu’il nous administrait encore plus généreusement que les osties à la messe du dimanche, dans le style « Je t’en colle une, et le mur, il t’en donne une autre », pas question que, à l’instar de Pénélope, je remette sur le métier mon ouvrage. Et pourquoi pas vingt fois, tant qu’on y était ? Bref, je refusai, et fus illico jeté à la porte de l’église – faute de l'être de l'Église. Si si !

Il faut vous souvenir qu’à cette époque bénie, les parents avaient une politique immuable à l’égard de l’autorité enseignante : l’enfant avait toujours tort. Vous plaindre d’une gifle donnée par un professeur, fût-il ensoutanné, cela équivalait à en recevoir une seconde de la part de votre père. Oui, mais... dans le cas présent, c’était impossible, puisque mon père faisait profession d’athéisme, sans toutefois connaître ce mot. Et, pour une fois, ma mère fit chorus : « Puisque c’est comme ça, il ne LA fera pas ! » (sous-entendu, la communion). En fait, le mal n’était pas grand, j’avais l’année précédente fait ma communion privée, je pouvais donc me passer de la communion dite « solennelle ». Avantage supplémentaire, nous évitions les frais vestimentaires, costume, brassard, souliers, et ceux du repas de communion.

Hélas, l’histoire ne finit pas là.

Un dimanche, en chemin pour le cinéma Glacier, ma mère et moi tombâmes nez à nez avec la « sœur » Marguerite, sur la place Clemenceau. Les deux femmes se connaissaient un peu, et se mirent à échanger quelques propos banals. Puis la conversation vint sur le sujet de la communion solennelle, et il s’avéra que la religieuse ignorait tout de l’incident dont vous avez eu le bonheur de lire le compte-rendu ci-dessus. Lorsqu’elle apprit que je ne fréquentais plus le catéchisme depuis des mois et que je ne ferais pas ma communion, elle « offrit » de s’entremettre pour arranger la situation. Personnellement, je ne voyais aucune situation susceptible d’être arrangée, n’avais aucun contentieux avec Dieu, que je persistais à respecter nonobstant le comportement de ses bras armés, et ne désirais rien, mais ma mère eut un de ses accès de faiblesse et accepta de me laisser, le lendemain je crois, entre les mains de la diplomate improvisée.

Pour ce qui est d’arranger la situation, la mégère ne lésina pas : elle me traîna dans le bureau du curé, on me fit mettre à genoux, et les deux sadiques m’obligèrent à demander pardon. Je vous informe, en vue de prévenir toute critique sur ma lâcheté, que Cutajar, comme Depardieu, mesurait au moins deux mètres et pesait cent trente kilos (j’exagère, mais comparez plutôt avec l’enfant chétif d’à peine dix ans que j’étais alors). Juge et partie, m’ayant humilié à souhait, le curé joua les généreux et me réintégra au catéchisme. Je dus faire ma communion... et mes parents réglèrent les frais de la cérémonie qu’ils pensaient éviter !

Moralité ? Vous plaisantez.

L’abbé Grima

Grima n’était pas un notable de Djidjelli, car il exerçait à Constantine. Son petit commerce, je n’oserais écrire « son turbin », c’était les colonies de vacances en France, activité plutôt saisonnière, inconvénient compensé par le fait qu’en ce temps-là, les grandes vacances duraient trois mois – heureuse époque pour les enfants, gros problème pour les parents !

Lorsque j’eus neuf ans (c’était en 1950), les miens envisagèrent de m’expédier pour un mois en colonie, juste histoire de souffler un peu, j’imagine. Eux-mêmes ne sortaient jamais de Djidjelli, et les congés annuels de mon père consistaient à aller à la pêche le matin et au jeu de boules le soir. Quoi, ma mère ? Des vacances pour les mères ? Ne me faites pas rire.

Ce beau projet de colonie ne se heurtait qu’à un seul obstacle : la question financière. Or je suppose que les colonies de l’abbé Grima étaient les moins onéreuses du marché départemental. Son entreprise enleva donc l’affaire, et je fus inscrit pour un séjour d’un mois dans les Alpes, à Valloire, village entre Saint-Jean-de-Maurienne et Saint-Michel-de-Maurienne. Perspective : quitter l’Algérie pour la première fois.

Je dois dire que je détestais ce projet. Non seulement il me forçait à quitter mon environnement familier, à lâcher mes livres, à voyager (je souffrais horriblement du mal des transports et vomissais à la seule vue d’un autocar), mais il annonçait aussi ce châtiment terrifiant que le colonel Lawrence appelait, je crois, « les réjouissances obligatoires » et naturellement collectives. J’en avais eu un avant-goût lorsque, quelques mois auparavant, ma mère m’avait placé chez les louveteaux, sorte de scouts en modèle réduit, évidemment placés sous la férule du curé de Djidjelli : ne voyant vraiment pas pourquoi je devrais faire semblant d’aimer la nature, les arbres, les fleurs, les petits oiseaux et apprendre la technique permettant de faire des nœuds avec une ficelle puisque je ne serais jamais matelot (voir plus haut), je m’y étais férocement ennuyé et n’y avais passé qu’un après-midi, pour ne plus y retourner. Déjà, mon esprit retors appliquait à la lettre ce principe pas encore énoncé par le cher Brassens, que je vénère : « Le pluriel ne vaut rien à l’Homme et sitôt qu’on / Est plus de quatre, on est une bande de cons ». Mais enfin, à huit ans, je n’avais pas le droit de vote dans ma famille, fût-ce pour décider de mon propre sort.

C’était donc réglé, je prendrais le bateau pour Marseille. Le départ se ferait depuis Philippeville, où je n’étais jamais allé, et qui, depuis Djidjelli, était difficile d’accès ; en fait, rien n’était simple, on devait faire un détour par Constantine – tout comme, sept ans plus tard et juste retour des choses, pour aller à Constantine, on devrait faire un détour par Philippeville. À Philippeville, on embarquait sur le « Gouverneur-Général-Chanzy », un très vieux paquebot dont les mauvaises langues prétendaient que les plaques de tôle ne tenaient plus ensemble que par la peinture. Tout comptes faits, la blague n’était pas excessive, le rafiot ayant été construit en 1922 ! Après trois changements de nationalité et une désaffectation, ce cercueil flottant avait néanmoins été remis en service, et jugé assez bon pour transporter des petits colons d’Algérie. Vous en trouverez une description plus complète à cette adresse, si cela vous chante, et pouvez l’admirer ci-dessous :

Gouverneur-Général-Chanzy

Sachant que la vitesse maximale de cette épave ne dépassait pas les 33 kilomètres à l’heure (et pardon de ne pas m’exprimer en nœuds, c’est moins parlant), il lui aurait fallu vingt-quatre heures pour traverser la Méditerranée à pleine vitesse ; en fait, le trajet lui en prenait trente-six. J’ai donc vécu à bord deux nuits, mais me souviens surtout de la seconde. Je dois préciser que la première nuit, je l’avais passée... à fond de cale ! Non, pas aux fers, tout de même. En effet, nous n’avions évidemment pas de cabines, et un dortoir improvisé avait été installé, si l’on peut dire, dans le trente-sixième dessous, où nous étions censé dormir sur des chaises-longues. La chaise-longue, c’est sans doute très agréable sur la plage du Lido, à Venise ; mais dans la cale du « Chanzy », c’est autre chose. Il n’y avait pas au monde un endroit aussi puant que cet endroit-là – exception faite, peut-être, de cette décharge d’un abattoir où je suis allé un jour, avec des copains, ramasser des asticots pour la pêche, qui grouillaient par millions sur des carcasses d’animaux morts. Je suis persuadé qu’en comparaison, les effluves qui flottent à la morgue, dans la salle où se pratiquent les autopsies, évoquent davantage les mille parfums de l’Arabie.

Ah, Les jolies colonies de vacances ! Puisque telle était l’atmosphère de la cale, j’avais résolu de passer ma seconde nuit maritime sur le pont. Et j’avais installé une chaise longue en un endroit que j’espérais tranquille, sur le pont avant. C’était compter sans Neptune. Si vous avez déjà traversé la Méditerranée, vous connaissez de réputation le golfe du Lion. Cet endroit, pour n’atteindre certes pas les fureurs des célèbres Quarantièmes Rugissants, n’en est pas moins un tout petit peu plus agité que le bassin des Tuileries. Et, au milieu de la nuit, une tempête se manifesta, balayant le pont, donc votre serviteur, de vagues qui semblaient gigantesques, et surtout très humides. En un rien de temps, je ne sus plus où était l’horizontale, ma chaise longue fut renversée, traînée sur la moitié du pont, et je faillis passer par-dessus bord. Ce n’était pas le baptême du feu, mais celui de l’eau. Logique, dans cette ambiance ecclésiastique.

Dans la solitude la plus totale, puisque tout le monde était à l’abri dans les entrailles du rafiot, inutile d’appeler une cheftaine à l’aide, alors qu’elles se trouvaient à trois étages au-dessous. D’ailleurs, pas une ne s’était avisée que j’avais disparu du troupeau confié à leur garde. Comme quoi, on n’avait pas attendu l’abbé Cottard pour innover dans le domaine de la sécurité des gosses.

Si je suis encore là pour en parler afin de rendre un hommage mérité à la vigilance des prêtres catholiques, c’est grâce à un matelot. Il m’avait aperçu, affalé contre le bastingage, me débattant dans soixante centimètres d’eau, et suffoquant ; il m’attrapa au passage alors que j’entreprenais une glissade en diagonale à travers tout le pont, un peu comme Eleanor Powell et Fred Astaire au début de Mariage royal (mais eux, c’était dans le grand salon du paquebot, donc au sec), et m’entraîna dans une cabine, la sienne, un étroit réduit d’un mètre sur deux. Trempé jusqu’aux os, comme on dit, j’étais encore plus mouillé que le fils d’un président de la République chargé à l’Élysée des Affaires africaines. Le marin charitable me déshabilla en-tiè-re-ment et m’étendit sur sa couchette, sous une pile de couvertures.

S’il m’y a rejoint ? Je repousse d’un pied dédaigneux cette supposition perfide.

Et puis, les couchettes de matelot sont bien trop étroites.

Au matin, mes frusques enfin sèches, le brave garçon me renvoya, remis de mes frayeurs, aux « responsables » de la colonie. Et personne ne se soucia de ce qui s’était passé !

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.