Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

La guerreLa guerre

On la voyait venir de loin. En fait, depuis le 8 mai 1945...

Cette date aurait dû être un évènement heureux : la fin de la Deuxième Guerre Mondiale (oui, une fois encore, je préfère ne pas écrire « la SECONDE Guerre », ne vendons pas la peau de l’ours). L’Allemagne nazie capitulait, la paix revenait, on allait pouvoir reconstruire le pays, soigner les blessures, penser à l’avenir, et remettre sur pied une vraie république après un État Français fantoche, indigne et sous la direction (une heure par jour) d’une ganache sénile et d’extrême droite.

Pourquoi, dans ce cas, fallut-il que le même gouvernement qui représentait l’espoir prenne la pire des décisions ? Partout l’on se disait que les Arabes algériens, las d’être des citoyens de seconde zone, allaient manifester publiquement leur exigence d’être traités, enfin, en citoyens français, puisqu’on leur serinait depuis des générations qu’ils l’étaient bel et bien. Mais ce même gouvernement, avec à sa tête Charles De Gaulle, voulait sans doute montrer sa fermeté – à contretemps. Ordre fut ainsi donné d’appliquer une répression sans faiblesse, au cas où le drapeau algérien ferait son apparition lors des manifestations de ce 8 mai 1945. Et c’est bien ce qui se produisit. Résultat, des tueries, à Sétif, à Kerrata, en d’autres endroits... Ces « évènements » – mot qui devait bientôt faire fureur – firent le lit de la guerre d’Algérie, si je puis dire, et il faut être bien partial ou franchement stupide pour créditer De Gaulle d’avoir, plus tard, mis fin à cette guerre, alors qu’en quelque sorte il l’avait déclenchée. Tout comme il avait indirectement déclenché la guerre d’Indochine, en nommant l’amiral-moine Thierry d’Argenlieu haut-commissaire de France en Indochine : d’Argenlieu ne trouva rien de mieux que de bombarder le port d’Haïphong, ce qui fit six mille morts parmi les civils et plongea la France et l’Indochine dans une guerre de sept ans et demi, prélude à la guerre du Vietnam où nos anciens alliés allaient se couvrir de gloire...

Mais trève de considérations politiques, et revenons à Djidjelli. Je disais donc que la guerre, nous la voyions venir, et c’est si vrai que, mon plus jeune frère étant né deux mois et demi avant son déclenchement, je n’en avais pas moins entendu une conversation entre mes parents, durant la grossesse de ma mère, conversation de laquelle il ressortait que mon père ne courait aucun risque d’être rappelé dans l’armée, puisqu’il aurait à ce moment quarante ans et « trois enfants » – nous n’étions alors que deux.

Hélicoptère Sikorski

J’avais donc treize ans et demi et j’attaquais ma dernière année scolaire à Djidjelli quand les hostilités commencèrent, le 1er novembre 1954. Et cette guerre qu’on n’osait pas nommer se manifesta dans notre ville de plusieurs façons. D’abord, signe le plus visible, l’armée devint omniprésente : on n’aurait pas cru qu’une si petite ville pût abriter autant de soldats. Il faut dire que le secteur le plus dangereux se situait à quelques dizaines de kilomètres, autour d’El-Milia. Et, en quelques mois, il ne fut plus possible aux « Européens », comme il fallait dire, de se rendre à Constantine par la route. Je fis donc mon dernier voyage en autocar lorsque je rejoignis l’École Normale, en octobre 1955. Dès la Toussaint, c’était terminé, il fallait trouver un autre itinéraire. Comme je l’ai raconté dans une autre page, les autorités mirent d’abord en place une ligne maritime, qui reliait Djidjelli à Philippeville, par le paquebot « Lamartine ». Banane volante Cela dura deux ans, puis on instaura une ligne aérienne entre Constantine et Djidjelli. Pendant ce temps, la ville de Djidjelli était constamment survolée par les avions et les hélicoptères de notre armée, dont nous apprîmes vite à reconnaître les aéronefs, rien qu’au vacarme qu’ils faisaient – en vedettes, les Sikorsky « Pirate » et les célèbres « bananes volantes ». Ces objets volants fort bien identifiés nous devinrent aussi familiers que les rares voitures de la ville.

L’autre aspect de la guerre, et qui nous touchait de près, fut l’établissement des Unités Territoriales, les U.T., composés de civils réquisitionnés pour servir de vigiles dans les quartiers une ou deux fois par semaine. Mon père en faisait partie, comme tous les hommes valides de la ville. Pas d’uniformes, sauf l’encombrante capote de grosse laine kaki que je devais revêtir moi-même très peu d’années après. Et des armes : un fusil MAS 36 (Manufacture d’Armes de Saint-Étienne, année 1936), un pistolet, quelques grenades. Une partie de cet arsenal, sauf le fusil, restait à domicile, à portée des enfants. Et lorsque les U.T. furent dissoutes, beaucoup « omirent » de rendre les armes prêtées, lesquelles furent bien utiles... à l’O.A.S. ! Je me souviens de cet incident, à Bône, lorsque j’avais une vingtaine d’années : alors instituteur, je me rendais au travail, avec un couple de collègues et amis, dans leur voiture, lorsque, devant nous, sur la route de l’aéroport, une autre voiture heurta un chien qui traversait la route. Son conducteur ne prit pas la peine de s’arrêter. Le malheureux animal, frappé de plein fouet, projeté dans le fossé, ne pouvait être sauvé. Mon collègue descendit alors de voiture, examina le chien, revint à la voiture, ouvrit la boîte à gants et en sortit un pistolet, dont il se servit pour achever l’animal d’une balle dans le crâne.

Étrange monde, où un instituteur se rendait à son travail avec un pistolet dans sa voiture et s’en servait, en plein jour, sur une route fréquentée...

Cette guerre, j’y ai modestement participé, de septembre 1961 à février 1963 inclus. L’indépendance de l’Algérie, tombée entre ces deux dates, marqua un changement radical dans ma vie. Mais cela ne concerne plus Djidjelli, où j’ai fait mon dernier séjour en mars 1962, permissionnaire. Après ma libération le 1er  mars 1963, je suis resté sur place, à Oran, puis à Bône, comme instituteur, jusqu’en juillet 1966. Ce ne fut pas l’époque la plus heureuse de ma vie, mais peu importe, ce n’est pas le lieu pour en parler...

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.