Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Idées reçuesIdées reçues

Des idées reçues, nous n’en manquions pas. Et comme nous, les gosses, ne possédions pas toujours la force de caractère qu’il eût fallu pour contester, voire balancer aux orties, les préjugés de nos parents ou aînés, c’est un monceau de sottises qui se sont ainsi perpétuées.

Ces idées reçues touchaient à tous les domaines. Elles visaient les coutumes, mais aussi les groupes humains.

Je ne compte pas m’étendre sur le chapitre des coutumes, toute communauté a les siennes, et ne dirai qu’un mot concernant le féminisme dans sa version des années cinquante. Sur cette question, et sans généraliser non plus, nous pouvons résumer le point de vue d’une majorité des Français d’Algérie de cette époque en une phrase : les femmes étaient des êtres inférieurs. Le piquant est que, via cette belle maxime, ils avaient adopté la vision – supposée – de ceux qu’ils dédaignaient le plus, les Arabes ! Vision qu’on peut illustrer par cet adage « arabe » qu’on ressassait sans arrêt, que vous connaissez certainement, et dont je soupçonne d’ailleurs qu’il est un peu bidon : bats ta femme tous les jours, même si tu ne sais pas pourquoi ; elle, elle le sait !

Vous me direz peut-être qu’en esprit, c’est ce qu’affirme une célèbre sourate du Coran, la quatrième, dans son verset 34, qu’on nous ressert encore et encore, comme chante Francis Cabrel. Cette sourate est connue, mais elle ne justifie rien, et je refuse de croire qu’un musulman du vingt-et-unième siècle, s’il est doté d’un atome de raison, applique à la lettre les préceptes d’un texte écrit au septième siècle. Nul n’est obtus à ce point. Voit-on toujours les juifs lapider les femmes infidèles ?

Sur le plan personnel, je devais avoir une douzaine d’années lorsque je me mis à tarabuster ma mère pour qu’elle cessât de se considérer tout naturellement comme la domestique de mon père. Le plus étrange était que la principale cause de son mariage, en 1939, fut l’ardent désir qu’elle éprouvait, de ne plus être la domestique de son propre père ! Ce pour quoi, ayant annoncé son intention matrimoniale à son géniteur, elle reçut de lui sa bénédiction sous la forme d’une gifle. Difficile de l’ignorer, car elle me le racontait en toute occasion, en général à la fin d’un déjeuner, quand mon père s’était retiré dans ses appartements. Cette logique très particulière, vouloir échapper à son père pour se mettre sous la coupe d’un mari, et que je n’aurai pas le mauvais goût de qualifier de « féminine », m’échappait ; les garçons, chacun le sait, sont idiots. Idiot, je l’étais, puisque d’avance je savais que j’allais me faire rembarrer, sur le mode « Ça s’est toujours passé de cette façon, et mêle-toi de tes affaires ! »

Toujours est-il qu’à cette époque, on ne voyait pas d’un mauvais œil qu’un mari batte sa femme, et le crime passionnel avait ses adeptes bien au-delà des rivages de la Sicile. En général, ce point de vue d’un humanisme hardi se voyait illustré sans complexes au cinéma, dans une tapée de mélos italiens joués par Yvonne Sanson et Amedeo Nazzari, et il fallut attendre Adam’s rib, film de George Cukor tourné en 1949, et que nous vîmes sous le titre légèrement péjoratif Madame porte la culotte, pour que la lutte des sexes fasse son apparition dans nos univers mentaux. Il est vrai que George Cukor était homosexuel, donc c’était un sale type, infréquentable et suspect, qui ne serait jamais devenu citoyen d’honneur de Djidjelli.

(À ce stade de mon développement, une voix sarcastique me souffle dans mon oreillette qu’après tout, dans ce beau pays des Droits de l’Homme qu’était la France, les femmes n’avaient obtenu le droit de vote qu’en 1944, après, entre autres, les Philippines, la Turquie, la Mongolie, l’Albanie, la Finlande et la Nouvelle-Zélande. Et les Îles Pitcairn... cent six ans auparavant)

Bref, être féministe en ce temps-là relevait de la science-fiction : il eût fallu un voyage dans le temps digne d’Herbert-George Wells. Par conséquent, refermons ce chapitre.

Des groupes humains que l’on voyait d’un mauvais œil, il me semble que les moins supportés étaient, dans l’ordre croissant de rejet, les Français de France et les homosexuels. C’est pourquoi, voulant faire le malin, j’ai cherché pour cette page un titre qui démarquait le célèbre slogan des années soixante, « Métro - Boulot - Dodo ». Pour « Métro » et les Français de France, pas de problème, ça collait, vous avez compris ; pour « Boulot » et les homos, il y avait bien un jeu de mots possible sur ce vocable malsonnant, venu de l’italien culo, vocable malsonnant dont je ne connais pas l’orthographe officielle, si tant est qu’il en ait une, et qui désignait ceux qu’on n’appelait pas encore les « gays ». Mais je n’ai rien trouvé pour aller avec « Dodo », et mon jeu de mots en rafale est mort-né. Tant pis, on se passera d’un titre qui eût été désopilant, vous vous en doutez.

Parlons donc des Français de France.

Les métropolitains

Quand on voulait être aimable, on disait « les métropolitains », mais c’était rare. Quand on voulait être désagréable, on disait « les frangaoui » (ou « les francaoui », cela variait). Plus tard, on se mit à dire « les patos », ce qui signifie « les canards » en espagnol, mystère sémantique resté inexpliqué. En fait, des Français venus de France, on n’en voyait guère, surtout à Djidjelli, ville trop petite pour connaître une quelconque immigration, même de nationaux. Sincèrement sans doute, la population française d’Algérie, dont les trois quarts n’étaient jamais allés en métropole, croyait dur comme fer que les Français de l’autre côté de la Méditerranée étaient des êtres étranges, beaucoup moins patriotes qu’eux, tous communistes, peu virils, et encombrés de femmes qui couchaient avec tout le monde – critère majeur en pays machiste. En foi de quoi, comme je n’entendais aucune opinion contraire, je le croyais aussi.

Plus tard, à l’École Normale, nous avons eu dans ma promotion un camarade, René Landriq, venu de France parce que son père avait été nommé en Algérie, à Bordj-bou-Arreridj me semble-t-il. Je ne sais ce que faisait ce père dans la vie. René, lui, fut un bon camarade, quoique manquant totalement de sérieux. Néanmoins, il se conduisait en tout comme un Pied-Noir bon teint, et je commençai à me poser quelques questions. Mais c’était le seul spécimen venu de France métropolitaine, et chacun sait que l’exception confirme la règle.

(Au passage, voici que se présente l’occasion – les incultes disent « l’opportunité » – d’une de ces digressions qui me rendent invivable auprès de mes amis, et font que, par exemple, mon ami Didier Porte, grand humoriste que vous connaissez certainement – et sinon, voyez le bas de la page –, me traite régulièrement de « chieur » ; mais occasion que je ne vais pas laisser passer, elle est trop belle, quitte à lire une critique aimable de plus à propos de ma « logorrhée ». Bref, vous ne trouvez pas que cette expression, « exception qui CONFIRME la règle », est une absurdité de la plus belle eau ? Jusqu’à preuve du contraire, une exception INFIRME une règle, non ? Comment une règle pourrait-elle être confirmée par un fait qui la contredit ? C’est comme si on affirmait que la preuve d’un crime confirme l’innocence du meurtrier. En fait, je me suis aperçu que ce paradoxe qui ne semble pas gêner grand-monde avait son origine dans une erreur de traduction à partir du proverbe latin Exceptio probat regulam. Or mon dictionnaire Gaffiot confirme, lui, que le verbe probare, qui a plusieurs sens, a été traduit ici et en dépit du bon sens par « prouve », alors qu’il signifie dans ce cas « met à l’épreuve ». Donc l’exception met la règle à l’épreuve, et voilà pourquoi votre fille est muette. Fin du cours. Rangez vos cahiers, sortez en silence)

Il me fallut donc attendre mon service militaire au CIT 160 pour en rencontrer à la pelle, des métropolitains. Et, ô surprise ! ils me plurent beaucoup. Ceux que je pus côtoyer à Beni-Messous, immense camp militaire sur les hauteurs d’Alger, étaient aimables, ouverts, cultivés parfois, savaient parler de tout, et ne me rejetaient pas en tant que Pied-Noir ; mieux, ils m’admettaient en leur compagnie et me traitaient en égal – alors que, jusque là, même mes égaux ne me traitaient pas en égal : tantôt j’étais trop jeune, tantôt trop fauché, tantôt trop pinailleur, tantôt trop sérieux, tantôt trop railleur, tantôt trop nul en sports, tantôt trop sobre, tantôt trop maigrichon, et une foultitude d’autres excellentes raisons. Si bien que, environnement militaire et guerre d’Algérie mis à part, j’ai failli être très heureux sous l’uniforme. Mais rassurez-vous, je ne ressortirai pas l’affreux calembour de Montherlant, « L’ennui naquit un jour de l’uniforme ôté ».

J’avais eu de la chance pour un début, et me débarrassai ainsi d’un préjugé qui me coûtait cher, comme disait la publicité pour la margarine Astra. Par la suite, je vis que tout cela ne voulait rien dire, et que l’origine des gens importe peu. Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’un Marseillais pourrait être ami avec un Parisien, le contentieux footballistique est trop profond, mais qui sait, peut-être, dans quelques siècles...

Les homos

« Je suis gai, soyons gais, il le faut, je le veux », chante Pâris dans La belle Hélène. Gai, peut-être, mais gay, point trop n’en fallait ; c’était, comme on dit, « contre-nature ». Et il eût été malséant de faire observer, en rigolant bien entendu, qu’entre nature et contre-nature, il n’y a pas plus de distance qu’entre amiral et contre-amiral. Si bien qu’officiellement, il n’existait à Djidjelli qu’un seul homosexuel, et je vous ai raconté de quelle façon a fini ce malheureux.

Mais Mary-Lou, spécimen unique ? Difficile à croire ! Le rapport Kinsey sur la sexualité des États-uniens, dont le premier volume fut précisément publié en 1948, quand je vivais à Djidjelli, et dont les journaux parlèrent beaucoup, laissait entendre un autre son de cloche ; ce tome ne concernait que la population mâle, et affirmait que 37 % des adultes de sexe masculin avaient eu, au moins une fois, une expérience homosexuelle ; que 20 %  pouvaient être considérés bisexuels, ayant eu plusieurs expériences hétérosexuelles et homosexuelles complètes ; et que 10 % avaient été exclusivement ou presque exclusivement homosexuels pendant au moins trois ans de leur vie adulte. Si l’on extrapolait vers la population de Djidjelli, d’environ trente mille habitants vers la fin de mon séjour, il pouvait donc y avoir trois mille homosexuels quasi-endurcis dans cette ville. De quoi remplir l’église, la mosquée, le cours complémentaire de l’avenue Gadaigne, le stade et les trois salles de cinéma ! Le pudique « On n’a pas ÇA chez nous » y gagnait illico une vraisemblance de béton.

Sur mes neuf années de scolarité à Djidjelli, je n’ai donc rencontré aucun camarade homosexuel. Certes, des soupçons ont pesé sur un duo de nos condisciples, deux jeunes Arabes que l’on voyait inséparables, et sur lesquelles il se chuchotait par conséquent des horreurs. Je revois très bien leur visage, mais j’ai oublié leur nom, que de toute façon je n’aurais pas transcrit ici, que croyez-vous ?, et il n’existe aucune photo d’eux.

Chez les adultes, rien, vous vous en doutez !

Plus tard, lorsque je partis faire mes études à Constantine, toute la ville désignait en rigolant un journaliste de « La Dépêche de Constantine », qui semblait ne pas trop se cacher. Mais à l’École Normale, rien non plus, ou si peu que cela ne vaut pas la peine d’en parler. Il y avait bien deux ou trois amitiés assez tendres, mais ce n’était que de l’amitié, voyons ! Et il était quasi-obligatoire d’afficher une hétérosexualité ostentatoire, en se rendant les dimanches dans une accueillante maison située derrière le théâtre municipal, dont l’enseigne était un nombre compris entre 6 et 8. De sorte qu’on peut affirmer que, pour la totalité de mes camarades, homophobes en bloc, c’était comme pour Claudel : la tolérance, il y avait des maisons pour ça.

D’ailleurs, Djidjelli ne tarda pas trop à posséder elle aussi son temple de l’amour : vers 1954, la Villa des Roses ouvrit ses portes, ou plutôt les ferma, sur la route de Bougie, un peu au-delà de l’aérodrome. Ce qui confirmait, à l’évidence, la vocation hétérosexuelle de la ville. Mais fut-elle jamais mise en doute, voire par le biais d’une de ces exceptions dont je parlais plus haut ?

En fait, l’Algérie entière offrait le même visage, chantait le même credo : on vous eût pardonné plus volontiers d’avoir tué père et mère, voire prostitué votre grand-mère, plutôt que d’avoir manifesté une attirance pour quelqu’un de votre propre sexe. Et il semble que rien n’ait changé, si j’en crois un article récent du « Canard enchaîné », paru dans le numéro 4525 du mercredi 18 juillet 2007, en page 5, et intitulé « Mieux vaut être travelo à Paris que pédé à Alger » : la journaliste Dominique Simonnot y conte les mésaventures horrifiques de deux jeunes Algériens, réfugiés clandestins à Paris, prostitués par la force des circonstances, mais qui préfèrent vivre sans papiers chez nous que réprouvés chez eux. En Algérie, le Code pénal interdit toujours l’homosexualité, la punissant de deux ans de prison...

Le « socialisme » algérien, et les politiciens qui en portent la responsabilité, ont donc des méthodes d’extrême droite. Précisément ce qu’on reprochait jadis aux Français d’Algérie.

Et vous ne trouvez pas ça désopilant ?

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le dimanche 27 mai 2012.