Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Installation à DjidjelliInstallation à Djidjelli

Avec la fin de la guerre, l’année 1945 a tout chamboulé dans ma famille. Jusque là, et depuis trois ans, nous habitions à Touggourt, au Sahara. Ma mère et moi, nous y avions vécu seuls sur la moitié de cette période, car mon père avait été rappelé dans l’armée à l’automne 1943, et avait passé tout ce temps à Alger, puis à Paris, dans les Transmissions, où, le croirait-on en dépit de l’époque apparemment peu propice, il mena joyeuse vie. Avant cela, il travaillait aux PTT, comme installateur et réparateur des téléphones, et son retour en Algérie était annoncé, mais son emploi précédent à Touggourt n’était plus vacant, si bien qu’on devait lui donner une autre affectation. Ma mère fit nos paquets, nous quittâmes Touggourt par le train et retournâmes à Constantine, où ma grand-mère paternelle, mémé Louise, nous hébergea, dans sa petite maison de l’avenue Forcioli, à présent dépeuplée puisque ses quatre enfants, tous mariés, avaient quitté le foyer de leur enfance.

C’était l’été, mon père débarqua un matin, sale et dépenaillé, vêtu, en dépit de la chaleur, de l’éternelle capote kaki de l’armée. On l’affecta bientôt à Djidjelli, petit port entre Philippeville et Bougie, ce que vous n’ignorez pas puisque vous lisez ceci. Une route en lacets nous reliait à Constantine, le chef-lieu, à un peu plus de cent cinquante kilomètres. Le voyage était malaisé, il n’y avait qu’un autocar, qu’il fallait prendre à quatre heures du matin ou à une heure de l’après-midi, et le trajet était long, car le véhicule, poussif.

Croix de guerre

En pleine crise du logement, nous nous sommes installés là où nous avons pu, au numéro 3 de la rue Bétancourt, à l’orée du quartier arabe. Cette portion de la rue était partiellement en ruines, car la ville avait souffert des bombardements du conflit qui venait de s’achever. Elle a du reste reçu la croix de guerre, décernée en 1950 par le gouverneur Marcel Naegelen, lors d’une grande fête : on plaça dans le hall de la mairie une immense croix en bois, que vous voyez sur la photo ci-contre, et qui voisina désormais avec une bombe larguée sur la ville mais qui avait oublié d’exploser !

Rue Bétancourt, notre immeuble était l’un des deux bâtiments encore debout, outre la petite manufacture de bouchons, au numéro 1, qui le jouxtait (le 5 n’était plus que gravats et herbes folles). Vous pouvez le voir sur la photo ci-dessous, en bas et à droite (on n’aperçoit que deux fenêtres et demie sur les trois, la demi-fenêtre étant la nôtre, derrière le toit de tuiles coiffant une maison que je n’ai jamais vue qu’en ruines, et qui marquait l’intersection avec la rue de Picardie, laquelle dévalait la colline à partir de cet endroit). En réalité, cette photo est bien antérieure à notre arrivée. Le cliché a été pris depuis la Vigie, qui existait encore, et dont je reparlerai. L’autre bâtiment intact, juste en face de notre logement, invisible ici car il est caché par les arbres, était un petit immeuble propre et coquet, que plus tard on repeignit en rose, et qui appartenait à notre propriétaire, un Arabe aisé. Nous, moins chanceux, nous vivions dans le taudis qu’il possédait : un étage et une cave, quatre appartements fort étroits et insalubres, sans chauffage, peuplés de souris et de cafards. Nous n’avions en tout et pour tout qu’un robinet d’eau froide dans la cuisine. Dans tout l’immeuble, pas de salles de bains, bien entendu. Des quatre appartements, tous occupés par des Français « de souche », comme on disait, et les seuls de toute la rue, le nôtre était le plus incommode : pour accéder au sien, 3 rue Bétancourt à Djidjellila famille de nos voisins de palier, les Danastas, devait traverser un couloir qui coupait en deux notre logement, entre la cuisine et la salle à manger ! Hormis le cabinet du docteur Caligari, je n’ai jamais rien vu d’aussi saugrenu en matière d’habitation. Inutile de dire que cette disposition était source de conflits, et que la famille de quatre enfants qui partageait l’étage avec nous avait mille occasions de nous perturber. Assez vite, ma mère se trouva donc à couteaux tirés avec sa voisine, madame Danastas. Elles se disputaient si souvent que cela finit un jour par des insultes et une convocation devant le tribunal de simple police, où le juge, sans chercher plus avant les tenants et les aboutissants, leur infligea une amende de cent francs à chacune.

Le père Danastas était plutôt paisible, même si, comme tous les hommes du pays, il avait peut-être la main un peu lourde, tout comme mon propre père. Mais pas plus que les autres : en Algérie, les torgnoles administrées aux enfants, et parfois à l’épouse, pleuvaient comme à Gravelotte. Il se prénommait Laurent, et sa femme, Suzanne, était par conséquent « madame Laurent ». Il travaillait à la forge, rue des Gardes-Françaises, à deux pas.

Paulette

En dépit du caractère de leur mère, je n’étais pas en froid avec les enfants Danastas : c’était ainsi, on ne cherchait pas les complications, on pouvait être copains quand les mères se détestaient. Les garçons s’appelaient Tino, aujourd’hui décédé, et Jojo, et je retrouvai ce dernier dans ma classe, lorsque je commençai à fréquenter l’école, en octobre 1946. J’étais davantage lié avec les deux filles, Marie-Claire, un peu plus jeune que moi, visible ci-contre, et surtout sa sœur aînée, Paulette (Istella de son second prénom), qui fut ma grande amie jusqu’à son mariage. La pauvre, qui avait épousé André Brandy, est morte en 1954, après avoir accouché de ses jumeaux Gérard et Patrick. Elle était très gentille avec le petit garçon un peu solitaire que j’étais, et c’est elle qui m’a prêté mes premiers livres. Les autres garçons prêtaient plutôt des bandes dessinées : Tarzan, Robin des Bois, Big Bill le Casseur, Gus et Gaëtan. Sur la photo ci-contre, Paulette figure tout à gauche, vous vous en doutiez, la main sur l’épaule de mon frère Gilles. La fille d’une dizaine d’années est ma cousine Yvette, celle qui a épousé un général, et que je détestais cordialement. Cette image est à la fois symbolique et représentative : je me tiens à l’écart du groupe, appuyé contre la fenêtre des Faux, et je me marre, sarcastique et grimaçant. J’ai alors sept ans, et je ne changerai plus, moralement parlant.

Les deux appartements de l’étage étaient séparés par un second couloir, tout en longueur et encombré d’un bric-à-brac insensé, qui servait de débarras aux deux familles, et où il fallait presque se frayer un chemin à la machette. Nous avions également, sur l’arrière de l’immeuble, une terrasse commune, où débouchaient les toilettes à la turque, et qui offrait une vue plongeante sur le rez-de-chaussée ainsi que sur l’escalier qui conduisait à la cave, endroit où l’on entreposait surtout du charbon, et qui servait également de buanderie... et de salle de bains aux deux garçons de la famille Faux, au rez-de-chaussée : chaque samedi après-midi, ils y batifolaient tout nus et semblaient s’amuser beaucoup. L’autre famille du rez-de-chaussée s’appelait Campiglia. La mère se prénommait Carmen – « Mémène » pour son époux –, et le père, Joachim. Il était obèse, très cordial et doté à la fois d’une voix de stentor et d’un cœur d’or. Ses deux fils Claude et René étaient mes meilleurs copains. Au début, le père Campiglia travaillait à la fabrique de pipes, puis elle fit faillite, et la mairie lui confia en remplacement un poste de confiance : le château d’eau, sur la colline, près de l’hôpital, avec la station d’épuration annexe. De sorte que leur famille déménagea, mais nous-mêmes n’habitions plus la rue Bétancourt, et je n’ai pas connu ceux qui les ont remplacés dans notre ancien immeuble. Nous sommes restés en bonnes relations avec les Campiglia, et nous allions parfois leur rendre visite – trop rarement, car ils habitaient un endroit enchanteur pour mes yeux qui, hormis le Sahara, n’avaient encore rien vu. D’ailleurs, le père Campiglia était un habitué du jeu de boules, il voyait donc mon père tous les soirs au boulodrome, près de la mairie. Ma mère et moi, nous allions aussi au boulodrome pour terminer la journée avant le repas du soir. Il faut dire qu’avec la radio, c’était la seule distraction, hors le cinéma du dimanche.

Monsieur Campiglia a fini tragiquement : il a été assassiné par le FLN. Il paraît que son exécution a été « une erreur » de la part des terroristes, qui se seraient trompé de cible – explication difficile à croire, compte tenu de sa silhouette, qu’on ne pouvait confondre avec aucune autre. Et, en effet, il n’avait vraiment rien à se reprocher, n’ayant aucune activité politique. La crème des hommes, comme on dit. Je devais voir mourir ainsi un certain nombre de mes proches, à Constantine et à Bône, au cours des années suivantes. Et des deux bords, inutile de le souligner ; peu à Djidjelli, bien que la ville fût proche de la zone considérée comme la plus dangereuse. Il y eut pourtant ce malheureux, un jeune homme connu de tout Djidjelli sous le surnom de « Marie-Lou » (nul ne semblait connaître son véritable nom), très efféminé, pantalon très collant, les cheveux décolorés, qui se baladait avec un sac à main, détail fort incongru pour l’époque et le lieu. Il a fini sa jeune vie, égorgé par le FLN. Il paraît qu’il donnait « une mauvaise image de l’islam »... Mais assassiner quelqu’un incapable de se défendre, évidemment, c’était beaucoup plus conforme à la morale et aux dogmes religieux.

Notre appartement était rudimentaire. Je passais beaucoup de temps dans la cuisine, car c’était là que je faisais mes devoirs. Ces fichus devoirs, j’aurais difficilement pu les faire dans la pièce où je dormais, la salle à manger, car elle était trop sombre, faute de posséder la moindre fenêtre. La chambre de mes parents ouvrait, par une porte-fenêtre unique, sur un balcon qui donnait une vue imprenable sur la Vigie et les ruines environnantes. La fenêtre de la cuisine n’offrait au regard que quelques toitures anonymes, et une vue plongeante sur un ancien immeuble détruit, qui était devenu un terrain en friche où poussaient quelques figuiers de Barbarie. Le tout n’évoquait que peu le Ritz, on s’en doute, et nous ne recevions quasiment personne. Quel soulagement, quand on nous offrit d’aller habiter ailleurs, vers 1952 !

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 2 février 2013.