Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Nos chers maîtresNos chers maîtres

Avant de commencer à enseigner, j’ai passé douze années de l’autre côté de la barricade, et, aujourd’hui, je me demande encore lequel nous offre les sensations les moins pénibles.

Je n’aimais pas l’école. Plus tard, j’ai souvent prétendu, avec la mauvaise foi la plus révoltante, que j’avais appris davantage en lisant « Tintin » et « Le Journal de Mickey » que sur les bancs rugueux de l’école qu’on qualifiait encore de « primaire », adjectif qui aujourd’hui donne des boutons aux intoxiqués du politiquement correct, cette vision de la vie – qui fit rebaptiser la moitié des mots compris de tous – n’ayant pas fait les ravages que nous avons constatés, voire subis, par la suite. Évolution que Desproges résumait ainsi : nous avons résolu tous les problèmes en appelant un chat « un chien ».

Je n’aimais pas l’école, parce qu’on y apprenait peu, mal, et rarement ce qu’il nous fallait. Parce qu’on n’y avait pas droit à la parole. Parce que certains de nos maîtres estimaient qu’ils étaient là de droit divin. Parce qu’ils ne répondaient pas à nos questions, et pouvaient nous tabasser en toute quiétude, puisque les parents ne remettaient guère les abus en question, ne levaient pas un doigt pour nous défendre, et qu’il n’existait aucune inspection à Djidjelli (les inspecteurs venaient de Constantine, et ils étaient annoncés bien avant leur arrivée). Pour ne rien arranger, le conformisme faisait des ravages dans le contenu de leur enseignement, et je suis toujours ébahi, par exemple, au souvenir des idioties qu’on nous apprenait sur Jeanne la Pucelle, dite « Jeanne d’Arc » (un nom que, de son vivant, nul n’a jamais employé pour la désigner) : ainsi, on pouvait être un instituteur laïc, et raconter aux gosses que Jeanne avait identifié le roi au milieu de ses courtisans, sans l’avoir jamais vu, ou qu’elle « entendait des voix », celles de saint Catherine et de sainte Marguerite... qui ont été supprimées du calendrier par le pape Paul VI, lequel a reconnu que, comme saint Christophe, elles n’avaient jamais existé !

Non, tous les instituteurs n’étaient pas incompétents ou brutaux. En fait, très peu m’ont battu, raillé ou insulté à propos de mon physique ingrat et de ma chétivité, dont évidemment j’étais responsable. Mais certains, si. Et ils s’en sont pris à d’autres camarades, bien entendu, surtout ceux qui réussissaient mal et subissaient leur mépris – ah ! le triste sort du « cancre ». Je donnerai des exemples.

Aussi, je ne vois vraiment pas pourquoi on jouerait les Pangloss et ferait semblant de croire que tout allait au mieux dans le meilleur des mondes possibles.

À l’école de la Gare

Ma première maîtresse d’école, au cours préparatoire, en 1946-1947, fut mademoiselle Désidéri. Elle était jeune, jolie, charmante et gentille. J’en ai le meilleur souvenir. Elle a passé des mois à nous faire répéter un spectacle que nous avons joué, en fin d’année, sur la scène du Glacier, au son d’une musique populaire, La marche des soldats de bois. C’était très amusant. Pour une première année, mademoiselle Désidéri était idéale, car elle vous faisait aimer l’école. Si tous ses successeurs lui avaient ressemblé !... Dès cette première année, j’eus mes premiers copains en dehors de ma rue. Je les ai cités dans une autre page. Il aurait été heureux que ma scolarité se déroulât tout entière dans une même ambiance. Mais je suis vite tombé de haut.

En comparaison, l’institutrice du cours élémentaire première année, en 1947-1948, faisait figure de dragon. Madame Destrem n’était ni jeune, ni jolie, ni charmante, ni gentille. En fait, et en dehors de ma mère qui était une passionnée du martinet, c’est la seule femme qui m’ait jamais administré une raclée. Pourtant, je ne faisais rien de répréhensible : pendant une séance de lecture, j’étais un peu distrait, parce que je lisais tout à fait couramment et que, vraiment, je n’avais pas besoin d’être très attentif à ces séances soporifiques où je n’apprenais rien. De sorte que, lorsqu’elle me donna l’ordre de continuer le passage qu’un camarade était en train de lire, je me trouvai un peu perdu et incapable d’enchaîner. Jaillit le fameux « Tu ne suis pas ! » qui est la terreur des élèves proches du radiateur (nous n’avions pas de radiateur). Ce crime abominable la mit dans une rage folle, et elle me flanqua une fessée devant tout le monde. Merci à cette dame, elle m’apprenait par la pratique la loi du plus fort, en même temps que les mœurs de l’époque et d’une fraction de la corporation enseignante de l’après-guerre.

Au cours élémentaire deuxième année, en 1948-1949, nous avions commencé avec madame Martini, elle aussi très jolie jeune femme (elle ressemblait un peu à ma mère dans sa jeunesse), bonne institutrice, mais elle prit un long congé, que je suppose de maternité, car on la remplaça par mademoiselle Tochon. Je crois que celle-ci débutait. Curieusement, je l’ai revue quelques années plus tard, à Constantine, quand je devais avoir seize ou dix-sept ans. Elle était lointaine cousine d’un de mes camarades, je crois, et nous étions allés au café ensemble. Mais elle m’agaça un peu lorsque nous avons parlé de George Gershwin, compositeur que j’admirais fort, et qu’elle prétendit qu’il « était un peu prisonnier de ses thèmes », langage de cuistre qui ne veut rien dire et n’épate que les snobs !

Les Cours Moyens à Gadaigne

L’école de la Gare n’avait que trois classes, par conséquent  nous la quittions pour passer au cours moyen, dans le grand bâtiment de l’avenue Gadaigne.

Classement du CM1 Madame Siebert

Le cours moyen première année, que j’ai suivi en 1949-1950, était piloté par une excellente institutrice, madame Siebert, la femme du directeur. Elle était douce et compétente, faisait son métier avec conscience, et semblait en même temps malheureuse. Je ne l’ai jamais vue autrement que triste, même si la photo ci-contre prise au cours d’une petite fête paraît sous-entendre le contraire. Son mari la trompait abominablement, il faut le dire. Alors que j’ai tout oublié de l’enseignement du cours élémentaire, je me souviens très bien du sien. Peut-être parce que nous avions beaucoup de devoirs à faire à la maison ! Ce que le règlement n’interdisait pas encore. Pas toujours très amusant, tout ce travail, mais cela nous apprenait la rigueur, et, sans ses analyses grammaticales et ses analyses logiques, nous nous exprimerions aujourd’hui, horreur !, comme des journalistes de France Inter. Les dictées n’étaient pas moins rigoureuses, et ceux de ses anciens élèves capables de ne pas faire cinq fautes d’orthographe dans un mot de quatre lettres lui doivent sans doute cela.

Pour lui rendre hommage, et faute de mieux, voici un document portant son élégante signature et un échantillon de son écriture, dans l’appréciation du bas. Au-dessus, l’autre échantilllon d’écriture, qui semble de la main d’un malade mental sans doute obsédé par les poignards, c’est la mienne à neuf ans. La signature de gauche est celle de mon père.

Saramite

Tout autre était son collègue Raymond Saramite, au cours moyen deuxième année, en 1950-1951. Lui ne faisait pas dans la douceur féminine, il aurait eu du mal avec son physique de maître Capelo pas fini. Pour soigner sa silhouette, il exhibait une canne, seulement destinée, semblait-il, à nous caresser les côtes en cas de déviance, puisqu’il n’en avait aucun besoin pour se déplacer. Nous l’appelions inévitablement « Sale Marmite ». En fait, il ne devait pas être aussi brutal qu’il en avait l’air, et peut-être qu’au fond, c’était une sorte de Merlusse, comme le personnage de Pagnol. Mais il ne brillait certes pas par l’érudition, comme je l’expérimentai sans le vouloir : au hasard de mes lectures, j’avais péché un mot qui ne plaisait beaucoup, « derechef », et, négligeant d’en vérifier la signification dans un dictionnaire, je l’avais inséré avec imprudence dans une de mes rédactions. Or je l’avais employé à contresens ! Alors qu’il signifie « de nouveau », je pensais qu’il voulait dire « directement » ou « tout droit » : il était question, je crois, d’un chapeau emporté par le vent, et qui « filait derechef sous une voiture » (sic). Cette phrase était absurde, mais monsieur Saramite ne vit aucune faute et ne corrigea pas ! Il ignorait donc ce mot. Quand je compris ma bévue, je ris sous cape, mais gardai ma découverte pour moi. Seulement, après cela, comment prendre certains enseignants au sérieux ?

Cela mis à part, je n’ai aucune opinion sur Saramite, et n’ai conservé aucun souvenir de cette année-là, hormis la mort, durant les vacances de Noël, d’un de nos camarades, un beau et charmant garçon de dix ans, Kamel Fergani, le fils d’un pharmacien. Ce fut le premier de mes camarades qui mourait. Nous l’avons bien regretté.

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le dimanche 1er mai 2011.