Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

La posteLa poste

Lorsqu’il eut 17 ans, mon père, qui vivait encore chez ses parents à Constantine, obtint un emploi aux P.T.T. (rappelons, à ceux qui ne connaissent pas le sens de ce sigle un peu tombé dans l’oubli, qu’il signifiait « Postes - Télégraphes - Téléphones », trois services publics dépendant alors du même ministère, et le tout au pluriel, allez donc savoir pourquoi). On disait couramment « la poste », mais les services du télégraphe, alors très utilisé, et du téléphone, qui l’était moins chez les particuliers, s’abritaient dans le même bâtiment. C’était assez archaïque : pour téléphoner de chez soi, on tournait une manivelle qui envoyait un signal sonore au standard du téléphone, où les « demoiselles du téléphone » prenaient votre appel, notaient le numéro que vous désiriez appeler, et faisaient manuellement la connexion à l’aide de cordons souples terminés par une fiche qu’elles enfonçaient dans un tableau placé devant elles ; il n’y avait plus qu’à attendre, longtemps parfois. Ou alors, on se rendait sur place et l’on demandait d’utiliser une cabine. Pour envoyer un télégramme, les guichets de la poste étaient les mêmes que pour les lettres : on remplissait un formulaire avec un porteplume que l’administration mettait généreusement avec votre disposition, en se tachant les doigts comme à l’école en le trempant dans un encrier généralement bouché, voire plein de saletés diverses. Il fallait écrire le texte du message en lettres capitales et sans ponctuation, et le prix était calculé selon le nombre de mots, de sorte que, par économie, on utilisait ce qui, tout naturellement, fut appelé « le style télégraphique ». S’il fallait absolument un point dans le texte, on écrivait le mot STOP, c’était donc plus cher !

Mon père, lui, avait été engagé au service du téléphone, et son travail consistait à installer et à réparer ces engins, ainsi que les lignes téléphoniques, ce qui l’obligeait fréquemment à sortir de la ville, avec un ou deux collègues. On escaladait les poteaux, les pieds s’y agrippant au moyen de crochets pareils à une mâchoire de requin. Une façon comme une autre de prendre de la hauteur...

En 1942, alors que j’étais né depuis un an, mes parents émigrèrent à Touggourt, où mon père avait été nommé. Il y resta jusqu’à l’automne 1943, date à laquelle il fut rappelé dans l’armée, et je restai seul avec ma mère jusqu’à l’été 1945, où mon père, démobilisé, fut rapatrié à Constantine. Ma mère et moi avons alors abandonné Touggourt et l’avons rejoint, en attendant sa nomination à un nouveau poste. Ce fut Djidjelli, comme vous vous en doutez.

Ancienne poste de Djidjelli

La poste de Djidjelli était autrefois située à l’extrémité de la rue Vivonne qui débouchait sur la place de la mairie. C’était un immeuble assez modeste, puisqu’il n’occupait pas, et de loin, la totalité d’un bloc. Mais nous n’avons pas connu cette ancienne poste, et mon père prit ses fonctions dans le nouveau bâtiment, avenue Gadaigne, dont je crois savoir qu’il existe toujours et a peu changé. Petit employé, il disposait cependant d’un bureau avec une entrée indépendante, débouchant sur une cour à laquelle on descendait en quelques marches, cette cour ouvrant aussi sur l’avenue Gadaigne. Sur la photo ci-dessous, on devine cet escalier, tout à droite, dissimulé derrière un de ces poteaux de bois tel que ceux qu’on brûlait dans la cheminée, à Touggourt, ou que mon père escaladait pour réparer les lignes. J’y suis allé deux ou trois fois. De ce bureau, on pouvait gagner l’intérieur du bâtiment, et je me souviens de ma visite à l’étage, où se trouvaient les batteries électriques alimentant les télégraphes et les téléphones, des aquariums en verre emplis d’acide et qui dégageaient une forte odeur. On se serait cru chez un savant fou.

Le bureau de poste proprement dit donnait sur l’avenue Gadaigne, par une porte majestueuse sommée d’une marquise, mais j’avais peu d’occasions de m’y rendre. Il y régnait cette odeur spéciale, une « odeur de poste », à base d’encre et de colle, qu’on retrouvait alors dans tous les bureaux de poste, et que je retrouvai beaucoup plus tard au Maroc et en Afrique noire.

 

La nouvelle poste de Djidjelli

 

Mon père rapportait parfois à la maison des gadgets désaffectés, comme ce dérouleur de bandes qui servait au télégraphe. L’engin contenait une génératrice miniature, composée d’une bobine et de quatre gros aimants peints en rouge, et j’étais très curieux de ces aimants, qui ont été mon premier contact avec les sciences physiques. Malheureusement, ladite génératrice a aussi été mon premier contact avec le courant électrique, puisqu’elle comportait bien entendu deux bornes de sortie où devaient se brancher les fils conducteurs du courant. Or mon père ne craignait pas l’électricité, et je l’ai souvent vu, afin de vérifier si telle prise ou telle douille délivrait bien le courant, mettre carrément deux doigts dedans et y prendre une décharge, ce qui ne semblait pas le gêner le moins du monde ! Certes, c’était encore du 110 volts, à ce moment-là, mais tout de même... Dans sa grande générosité de père, il dut vouloir me faire partager ce délice, et m’invita un jour à placer mes doigts sur les deux bornes, avant de donner un bon coup de manivelle, ce qui me fit faire un bond de trois mètres. On s’amuse comme on peut, en famille. Depuis, j’ai la phobie du courant électrique, et ce type de torture suffirait à me faire avouer n’importe quoi : que j’ai brûlé Jeanne d’Arc, cassé le vase de Soissons, trahi Roland à Roncevaux, voté pour Chirac, ou tout ce que vous voudrez.

Je connaissais quelques-uns des collègues de mon père, car il ne fréquentait guère qu’eux, et les voyait chaque soir au jeu de boules, l’unique distraction de la ville, en dehors des cafés. Il y avait Marcel Louis, dont ma mère connaissait bien l’épouse et dont les fils avaient à peu près mon âge. Il y eut aussi M. Dubourgeal, qui habitait, comme les Louis, le plus bel immeuble de la ville, face au restaurant Le Glacier et près du square Dollfus, mais qui ne resta pas à la poste et reprit la gérance de la buvette du boulodrome. Puis aussi M. Giudicelli, encore le chef d’une famille que nous voyions souvent. Et quelques autres. Une de mes correspondantes m’a rappelé le nom de son père, M. Roda, mais il avait dix ans de moins que mon père, et je ne me souviens pas de lui, mais les deux ou trois personnes qui ont pu s’égarer sur la présente page l’ont peut-être connu. Et je pense qu’il y eut ce M. De Méritens, qui a peint un tableau que, par une sorte de perversion, j’ai toujours, et que j’ai reproduit ici. Mais, comme l’a dit Picasso, le bon goût n’a rien à voir avec l’art.

Mon père a fait toute sa carrière à la poste. Rapatrié en métropole, il a suivi plusieurs stages à Paris et gagné quelques grades. Lorsqu’il a pris sa retraite, il avait atteint un niveau assez élevé, mais je suis incapable de dire lequel !

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.