Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

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D’abord, un de ces petits préambules que j’affectionne et qui ennuient tout le monde : je compte ici parler de livres, et non pas de bouquins ! Ce dernier terme est dévalorisant, et ces individus qui croient « faire populo » en l’utilisant constamment – tel Jean-Luc Hees, naguère, sur France Inter, quand il pilotait une émission qu’il voulait culturelle et qui n’était que vulgaire – me donnent de l’urticaire. Fin du préambule.

Lorsque nous sommes arrivés à Djidjelli au cours de l’été 1945, je n’avais encore que quatre ans et ne savais pas lire – donc pas écrire. Grave handicap ! Je me suis souvent demandé pourquoi on ne tentait pas d’apprendre à lire aux enfants bien avant leurs six ans, alors qu’on trouve naturel – et réalisable – qu’ils puissent parler plusieurs langues. Rétrospectivement, je m’interroge encore : comment ai-je pu tenir trois ans à Touggourt, dans la solitude la plus totale, sans avoir à ma disposition ce dérivatif ? Et comment ai-je pu vivre une année supplémentaire, à Djidjelli, rue Bétancourt, sans aucune occupation digne du moindre intérêt ? Cela me semble ahurissant. Des jouets, nous n’en avions guère, et les seules distractions en cas de mauvais temps consistaient à écouter la radio (en essayant d’oublier les parasites) ou les conversations des adultes. Aucun enfant, aujourd’hui, ne tiendrait le coup sans, au minimum, une console de jeu, un téléviseur, un téléphone portable et un lecteur de MP3 !

Bref, il n’y avait que la radio, l’hiver surtout. J’en parle dans une autre page.

À qui connaît mon horreur du sport, et le fait que j’ai repris à mon compte le fameux principe de Winston Churchill, que vous connaissez comme chacun (on lui demandait le secret de sa longévité, et il avait répondu « No sport »), il paraîtra surprenant que j’avoue une grande passion de ces années-là : le Tour de France ! Surtout si l’on sait que jamais, de toute mon existence, je n’ai posé mes fesses sur une selle de vélo. En fait, l’absence totale chez moi du sens de l’équilibre m’interdit d’espérer tenir plus d’une demi-seconde sur un engin à deux roues, et je le vérifiai bien lorsque, durant mon service militaire accompli dans une unité de transport – puisque l’Armée vous oriente toujours vers le domaine où vous êtes le plus compétent, n’est-ce pas ? –, un moniteur chargé de m’enseigner à piloter une moto et qui devait être un as de la pédagogie m’ordonna de sauter en selle et d’embrayer : un providentiel fossé qui se trouvait là par hasard interrompit tout net ma carrière de motard.

Mais le Tour de France, voilà autre chose, sans doute le seul point de rapprochement avec mon père. À vrai dire, d’une part, cette passion ne fut que provisoire et je l’abandonnai assez vite ; et, d’autre part, je dois avouer que ce qui m’intéressait alors, c’était de... calculer les gains des coureurs ! En effet, le barême des primes était publié par les journaux, et il était facile à cette époque d’en déduire que Tartempion, qui avait remporté telle étape et bénéficié de tel bonus, touchait tant. Mais enfin, ces journaux, je n’étais pas capable de les lire, si en revanche je savais compter ! Cette évidence de mon analphabétisme ne manqua pas de me frapper, et, au début de l’été 1946, alors que mon père venait de prendre son congé annuel, je le sommai de m’apprendre à lire. À petites causes, grands effets. Mon père n’avait aucune vocation d’enseignant, il alla donc droit au but et m’enseigna l’alphabet, n’ayant jamais entendu parler de ces méthodes si modernes qu’on remit en cause par la suite, telle la célèbre méthode globale, pas encore en vogue, et qui, plus tard, faillit saboter l’apprentissage de la lecture chez mes frères. Bref, après m’avoir fourni la liste des lettres et des différentes façons de les écrire et de les associer, il me laissa me débrouiller. Le tout lui prit une heure de son temps, et c’est ce qu’il pouvait faire de mieux.

Je me mis à lire tout ce qui me tombait sous la main, mais vraiment TOUT, même ce qui « n’était pas pour moi » – mais ma mère n’était pas une flèche en matière de surveillance –, et accomplis des progrès rapides. Désormais, c’était acquis : quand on voulait m’offrir un cadeau, c’était un livre. Deux mois plus tard, à cinq ans et cinq mois, j’entrai au Cours Préparatoire, et je savais lire presque couramment. Si bien qu’à six ans, j’étais abonné à deux journaux enfantins, et lisais dans la foulée le magazine sentimental qu’achetait ma mère, « Rêves », et l’hebdomadaire plutôt trash qui avait la clientèle de mon père, « Détective » (je me souviens d’y avoir lu un reportage sur la mort du torero Manolete, juste après la victoire de Jean Robic dans le Tour de France, au cours de l’été 1947 – curieuse lecture pour un enfant de six ans). En supplément, un quotidien que tout le monde lisait, « La Dépêche de Constantine », qu’on allait souvent acheter au bureau de tabac qui se trouvait au croisement de la rue Vivonne et de la rue de Navarre, près du monument aux morts, parce que c’était plus près que la librairie Vidal, rue de Picardie. Dans ce journal, je retrouvais certes le Tour de France, mais je commençais rituellement, comme tout le monde, par la bande dessinée, Les aventures du professeur Nimbus. Je me faisais aussi prêter des journaux, tel « Radar », qui, en guise d’illustrations, ne publiait que des dessins, jamais de photos. Et des bandes dessinées, naturellement. En revanche, j’ai très peu lu « L’Impartial », journal publié à Djidjelli dès 1889, et qui n’avait d’impartial que le titre, soit dit en passant, puisqu’il servait surtout à embêter le maire – ou son opposition, je ne sais plus. Ni l’autre journal, « Le Réveil djidjellien », sans doute pas plus affriolant.

Une de mes tantes, puis ma mère, m’offrirent des livres. Faute du moindre argent de poche, je ne pus en acheter moi-même avant d’avoir commencé à gagner ma vie, à dix-sept ans. Je reçus ainsi, dans la collection Rouge et Or, des versions abrégées des Voyages de Gulliver, de Robinson Crusoe, du Capitaine Fracasse et de Don Quichotte. Je les ai toujours, même si, depuis, j’ai lu les versions complètes ! Plus tard, je reçus en cadeau Cyrano de Bergerac, et le sus vite par cœur, à force de le relire. Celui-là, malheureusement, égaré ! J’ai dû le racheter en format de poche. C’est drôle : aujourd’hui, je vis à moins d’un kilomètre du lieu de naissance de Cyrano (il n’a strictement rien à voir avec le Bergerac situé en Dordogne, il est né à Paris), et encore plus près de l’Hôtel de Bourgogne, où se place le premier acte de la pièce d’Edmond Rostand. Il y eut encore la Bibliothèque Verte, avec plusieurs volumes de Jules Verne, le premier étant Vingt mille lieues sous les mers, offert par ma tante, et que je trouvai un peu ennuyeux. Je préférai de loin L’île mystérieuse, qui me donna une sorte de vocation pour les sciences exactes. Mais ce ne fut pas sans mal : en effet, ma mère n’avait pas pris garde, en achetant ce roman, qu’il comptait trois tomes, et elle acheta seulement le tome 2 ! Je dus patienter des années avant de reconstituer le corps de la victime... Eh oui, des livres, on n’en achetait pas tous les jours. Je me suis rattrapé plus tard, et, aujourd’hui, j’ai plusieurs mètres cubes de lecture en retard.

Si je me souviens assez bien de la librairie Vidal, toute proche de l’église, boutique obscure et tout en longueur, mais endroit paradisiaque malgré cela, je n’ai aucun souvenir d’une bibliothèque municipale. Néanmoins, j’ai appris, par un ancien Djidjellien qui avait lu les présentes pages – voilà bien un exemple de feedback –, qu’une bibliothèque existait à la mairie, au premier étage, et que la bibliothécaire était madame Virollet. Bien que cette dame ait habité avec son mari dans ces mêmes HLM de l’avenue Gadaigne où ma famille a eu son dernier domicile algérien, je ne l’ai pas connue, puisque je venais très peu souvent à cet endroit. Mon correspondant me dit qu’il a été hébergé par les Virollet, avec son frère, et que ses hébergeurs lui ont fait découvrir, non seulement les livres, mais aussi la musique et la peinture. J’aurais sans doute aimé connaître ces personnes, mais je ne vivais plus à Djidjelli à cette époque.

Mes parents, eux, n’achetaient aucun livre pour leur compte, et il fallut attendre leur installation en métropole avant qu’ils s’inscrivent à une bibliothèque de prêt. En compensation, il existait une modeste bibliothèque à l’école de l’avenue Gadaigne, mais qui n’avait rien de la Bibliothèque d’Alexandrie, puisqu’elle tenait tout entière dans une armoire vitrée, au fond de la salle occupée par les sixièmes. C’était le professeur de français des sixièmes, M. Eyrignoux, qui la gérait, tâche qui devait l’occuper un bon quart d’heure par semaine. Amusant quand on y pense, car, vers mes vingt ans, je suis devenu le bibliothécaire de la Maison des Jeunes et de la Culture nouvellement créée à Bône : ce centre culturel venait d’hériter d’une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes, venue de je ne sais plus où, mais en vrac, et que j’ai dû réorganiser. Bénévolement, cela va sans dire, et je vais sous le sceau du secret vous confier pourquoi je m’étais proposé pour ce poste : il y avait un piano dans la pièce voisine de celle où je travaillais. De temps en temps, j’allais y massacrer Chopin ou Rachmaninoff, puisque je m’étais enfin décidé à prendre des leçons avec le meilleur professeur de la ville, Gisèle Canapa.

J’avais pourtant hérité de quelques livres, laissés par ma tante Gilberte. De sa famille, ma mère avait emporté une minuscule commode qui servait de table de nuit, et n’avait de remarquable que la belle plaque de marbre noir qui la recouvrait. On appelait ce petit meuble « le petit meuble », et il contenait quelques vieux livres de classe de ma tante, devenue institutrice au Maroc, ainsi qu’une collection d’opuscules classiques  : Hamlet, Macbeth, Le paradis perdu de Milton, La chanson de Roland, un extrait de La divine comédie, Les bestiaires de Montherlant, Le lutrin de Boileau, quelques livres de Mérimée et d’Alfred de Vigny, etc. J’ai donc eu cette chance de commencer par des classiques et d’échapper aux romans de gare. Les livres de classe qui les accompagnaient, eux, touchaient aux mathématiques et à la physique, et, vers quatorze ans, je me plongeai dans l’optique, l’acoustique et les logarithmes. Une délectation... et une source de frustration, puisque ces matières étaient à peine effleurées par le programme des classes secondaires du deuxième cycle ! Même pour le bac, on n’enseignait rien de tout cela.

Ainsi, je passais le plus clair de mon existence à lire, et à estimer que l’école empiétait fâcheusement sur cette occupation délicieuse. Mes meilleurs moments, c’était pendant l’été : je me réfugiais dans la cabane à outils, près de la porte de la cuisine, et lisais pendant l’heure de la sacro-sainte sieste, alors que rien ne pouvait me déranger, allongé par terre, au milieu des outils et autres trucs inutiles mais qu’on n’osait pas jeter parce qu’ils « pouvaient servir un jour » ; sans me soucier de la poussière, comme je crois l’avoir mentionné, et dont j’avais moins que ma mère l’obsession. J’ai conservé cette habitude de lire, les après-midis d’été, couché sur le sol, adossé à un mur, sous une fenêtre dont la lumière arrose mon livre, savourant le relatif silence du voisinage, que troublent seulement quelques bruits familiers, et pas du tout le grondement de la circulation, puisque ma fenêtre donne sur une cour. Mais « à l’époque », comme disent les vieillards, cette occupation exclusive ne plaisait qu’à moitié à mes parents, et j’ai dû entendre mille fois le fameux « Tu vas t’abîmer les yeux ! », auquel on croyait dur comme fer en ces temps éclairés. Mon père surtout aurait préféré me voir jouer au foot ou faire du vélo (nous n’avions pas de vélo), tout comme lui au même âge, et ma mère n’était pas loin de partager son avis, quoique avec davantage de modération. C’est pourtant elle qui, un jour, excédée, me mit à la porte du chalet et « m’enferma dehors », si je puis dire. Elle donna un tour de clé à la porte d’entrée, et je me retrouvai dans le jardin, désœuvré, désemparé, sans rien à lire. Furieux, je donnai un coup de poing dans une vitre, qui vola en éclats et me blessa superficiellement. J’eus droit, bien entendu à la raclée qu’entraînait en ce temps toute tentative d’indépendance d’esprit... Mais je ne fus plus jamais mis à la porte de chez moi (le verre à vitre coûtait cher).

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 11 février 2012.