Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

La mairieLa mairie

Le logo en haut et à gauche de ces pages représente la mairie de Djidjelli, cela n’a pu échapper à personne. Idéalement placé dans l’axe de l’avenue Gadaigne et de la rue Vivonne, visible d’à peu près partout, ce bâtiment d’un discret jaune pâle aurait pu servir de point d’orientation, à supposer que quelqu’un ait eu le rare talent de s’égarer en ville, et son horloge en guise d’œil malin semblait surveiller la ville qui s’étendait à ses pieds. Quelques mètres au-dessous, inscrite sur la tour, la fière devise « Liberté – Égalité – Fraternité », pas encore passée de mode, vivait ses dernières décennies avant d’être remplacée par... rien.

Sauf erreur, la mairie avait été construite en 1935, et ses architectes s’appelaient Bastélica et Guérineau. Alentour, la vaste place où trônait l’édifice, agrémentée d’une jolie statue de pêcheur qui tournait le dos à la mer, statue d’autant plus remarquable qu’elle était la seule de la ville (j’exagère, il y avait celle du Monument aux Morts, et une horreur devant le Glacier), s’était d’abord appelée « Place Louis-XIV ». Puis elle avait été rebaptisée « Place Émile-Morinaud », et je vais m’autoriser quelques mots gentils à propos de ce personnage.

Morinaud et les antijuifs

Cet Émile Morinaud, né à Philippeville en 1865, avait été maire de Constantine à partir de 1901 et pendant trente-quatre ans. Il mourut à Djidjelli en 1952, après avoir publié ses mémoires, dont on dira aussi un mot plus loin. Sa biographie officielle rappelle qu’il avait été député Républicain socialiste entre 1889 et 1902, puis Radical indépendant entre 1919 et 1940. En outre, il fut sous-secrétaire d’État à l’Éducation physique en 1930 dans le gouvernement Tardieu, puis, au même poste, en 1931-1932, dans les trois gouvernements successifs de Pierre Laval. Laval ! Le futur chef du gouvernement de Pétain, tiens-tiens, cela devient plus intéressant... Reprenons au début.

En 1898, le maire d’Alger, connu sous le nom de Max Régis, est... un étudiant en droit de 25 ans issu d’une famille de riches italiens. Son véritable nom est Maximiliano Régis Milano. Il a été l’organisateur de l’émeute de janvier 1898, qui avait commencé comme un monôme étudiant, et qui s’était terminée par un affrontement entre la population et les zouaves. En 1899, alors que se produit à Paris l’affaire du Fort-Chabrol, Max Régis se retranche dans sa villa avec armes, vivres et munitions. En 1900, alors qu’il doit comparaître aux assises en métropole, sa liste est réélue triomphalement, et il est acquitté par le jury de Draguignan.

Mais comment expliquer que la plus grande ville d’Algérie ait choisi pour maire un garçon de 25 ans, d’origine étrangère de surcroît ? La raison en est simple, compte tenu de l’époque, puisque nous sommes en pleine Affaire Dreyfus : l’antisémitisme ! En effet, ce Régis, étudiant expulsé pour deux ans de l’université d’Alger, avait construit toute sa carrière politique autour de la prétendue « question juive » : le journal qu’il fonda s’appelait « L’Antijuif » – on ne saurait mieux afficher la couleur. Cette politique remporta le succès qu’il en attendait, puisque les Algérois l’élirent à la mairie ! Mais on dut suspendre cet excité au bout de deux mois. Il fut réélu, puis démissionna pour éviter une seconde suspension, et multiplia les diatribes contre les Juifs et les autorités. Sa marotte : obtenir que l’Algérie se sépare de la France et devienne un « nouveau Cuba » (sic), avec à la clé, bien entendu, des mesures discriminatoires contre les Juifs. Ce comportement agité le conduisit en prison, devant les tribunaux, puis sur le chemin de l’exil. Mais en 1898, alors que l’Affaire Dreyfus connaissait son apogée, il n’en est pas encore là, puisque, en sa qualité de maire, il réussit à convaincre quatre hommes politiques notoirement antisémites de se présenter aux élections législatives en Algérie, fixées au 8 mai 1898, ce qu’ils acceptèrent. Les quatre, Drumont, Marchal, Morinaud (Parti Radical antijuif) et Faure, furent élus – seuls les députés Étienne et Thompson conservaient leur siège. Ce sera la seule représentation parlementaire antijuive de l’Histoire de France !

Édouard Drumont, le plus connu, c’était cet homme politique devenu célèbre dans les années 1880 avec la publication de La France juive, pamphlet de plus de mille pages qui s’était vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires. Convaincu, donc, par Max Régis de se présenter à la députation dans cette ville, accueilli sur place par une foule qui criait « À bas les juifs ! » et brûlait des effigies d’Alfred Dreyfus, Drumont fut élu à Alger avec Marchal, Firmin Faure l’étant à Oran, et Morinaud à Constantine. Aussitôt après, le 2 juin, est créé à l’Assemblée nationale, à Paris, un « groupe antisémite », comprenant dix-neuf membres dont douze fondateurs (Morinaud en est), de divers partis, et dont le procès verbal, rédigé par le secrétaire de séance Émile Morinaud, dit ceci : « Après une discussion à laquelle ont pris part tous les membres présents, il est décidé : 1) Qu’un groupe antijuif est formé ; 2) Que ce groupe est ouvert à toutes les adhésions ; 3) Que sur le terrain purement politique et religieux les membres du groupe antijuif conservent chacun leur entière indépendance ; 4) Que le groupe se réunira toutes les fois que [sic] qu’il y aura lieu pour ses membres soit d’examiner une question touchant aux intérêts, à l’honneur et à la défense du pays, soit à [re-sic] dénoncer un accaparement, une spoliation, une concussion, une trahison, en un mot chaque fois que la question juive sera en jeu. D’ores et déjà, la réunion décide de se rassembler prochainement pour étudier la question algérienne et les scandales de la domination juive dans notre grande colonie ».

Domination juive dans notre grande colonie...

L’antisémitisme en Algérie

L’antisémitisme en Algérie remontait au début de la présence française, et il avait des racines économiques, religieuses et sociales. Également locales, puisque de nombreux militaires étaient hostiles aux juifs dans l’espoir de plaire aux musulmans : mieux valait se rallier ces derniers, infiniment plus nombreux que les juifs.

Pourtant, la France tenta une politique d’assimilation des juifs, et leur statut se rapprocha peu à peu de celui des Français « de souche », comme on disait joliment. Cette politique se concrétisa le 24 octobre 1870 par le décret Crémieux, qui les naturalisa en masse. Mais ce fut un coup d’épée dans l’eau, puisque l’antisémitisme larvé des Français d’Algérie se radicalisa. Normal : les juifs, qui avaient désormais le même pouvoir de vote qu’eux, pesaient ainsi sur les élections ! Pourtant, ils votèrent assez équitablement entre les divers partis, mais ceux qui se considéraient comme les seuls Français espéraient mieux ; en l’occurrence, davantage de républicanisme. Résultat : on flattait les juifs avant les élections, on les maudissait après s’ils avaient « mal » voté, les extrémistes allant jusqu’à réclamer l’abrogation du décret Crémieux.

C’est ainsi que, autour de 1890, l’antisémitisme progressa et permit l’élection de la liste antijuive d’Émile Morinaud, pas encore député, à la mairie de Constantine en 1896, puis une liste de même tendance à Oran l’année suivante. D’ores et déjà, la première Ligue Antijuive avait été créée à Alger en 1892, à l’initiative d’un certain « Parti Socialiste Révolutionnaire en lutte contre le pouvoir orléaniste et de l’argent » (sic pour la syntaxe acrobatique et pour l’inspiration). Peu de temps après, cette ligue tomba le masque et se rebaptisa « Ligue socialiste antijuive ». Cette fois, c’était clair.

Les anciens Djidjelliens qui se seraient égarés sur cette page se souviennent peut-être de Cagayous. Ce personnage fictif avait été créé par un écrivain d’Alger, Auguste Robinet, dit « Musette » (1862-1930), et il devint l’archétype des antijuifs algérois. C’est précisément à cette époque qu’Alger découvrait son héros antijuif, Max Régis, et en faisait son jeune maire. Mais, comme on l’a laissé entendre plus haut, sa carrière politique fut courte, car son agitation et les troubles que provoquaient ses partisans eurent pour conséquence qu’en 1902, les quatre députés antijuifs Drumont, Faure, Morinaud et Marchal furent battus ; la municipalité antijuive ne perdura qu’à Oran, jusqu’en octobre 1905. Pour comble, les quatre députés se brouillèrent, Drumont et Faure d’un côté, Marchal et Morinaud de l’autre, et perdirent leur influence auprès des électeurs. Quant à Max Régis, il finit par lasser jusqu’à ses admirateurs, qui comprenaient mal ses velléités séparatistes. À la fin de 1901, il quitta définitivement l’Algérie, l’année où Morinaud devint pour la première fois maire de Constantine.

Cela ne signifie pas que les juifs étaient devenus des citoyens comme les autres, puisque l’on continua de les ostraciser : dédain, voire mépris, et portes fermées. Plus grave, en 1934, Morinaud étant toujours maire, il y eut un pogrom à Constantine, du 3 au 5 août : « Les magasins juifs furent incendiés et des familles juives furent égorgées dans leurs maisons. On guettait les véhicules qui circulaient sur les artères principales de la ville, ainsi que par ses issues, afin d’attraper des juifs qui tâchaient d’échapper au carnage », et l’on compta « vingt-huit morts – pour la plupart des femmes, des enfants et des vieillards, ainsi que les dizaines de blessés, victimes de toute sorte de violences barbares. Les habitants français et européens s’étaient bien gardés d’intervenir de quelque façon que ce fut ».

Et, bien entendu, l’antisémitisme revint au premier plan avec la Deuxième Guerre Mondiale et l’accession de Pétain au pouvoir, lequel Pétain, le 7 octobre 1940, abrogea le fameux décret Crémieux, ramenant les juifs d’Algérie au statut d’« indigènes », et promulgua des lois d’exception antijuives appliquées avec rigueur en Algérie comme elles le furent en France, avant même que l’occupant nazi ait réclamé quoi que ce soit ! Ainsi, 12 000 enfants juifs d’Algérie furent expulsés de l’enseignement public (primaire, secondaire et professionnel) à la rentrée de 1941, le nombre d’enfants écartés se montant à 18 000 l’année suivante. Seize camps, de vocations diverses, souvent gardés par d’anciens légionnaires ouvertement pro-nazis, furent ouverts en Algérie, dont certains regroupaient les soldats juifs algériens de la classe 1939, contraints à des travaux forcés.

Et Morinaud ? Voici un extrait de son livre Mes Mémoires, publié en 1941, après la promulgation par Pétain des lois antijuives : « Heureusement pour nous Français, un gouvernement résolu, celui du maréchal Pétain, est venu qui, par l’acte courageux et indiqué que fut de sa part, en octobre 1940, l’abrogation du fameux décret Crémieux, nous a délivrés à jamais de l’électorat juif. Par là, il a définitivement assuré la prédominance française dans notre chère Algérie. C’en est donc fini de la domination juive dans notre pays. Nous n’aurons pas lutté contre elle en vain. »

Pas de repentance, donc.

Quelques sources

Je remercie Geneviève Dermenjian, maître de conférences habilitée en histoire contemporaine à l’IUFM d’Aix-Marseille, pour la documentation dont elle est l’auteur (Alger 1860-1939 – Le modèle ambigu du triomphe colonial  – publication de mars 1999), ainsi que Gilles Manceron et Hassan Remaoun (D’une rive à l’autre  – La guerre d’Algérie, de la mémoire à l’Histoire), et Marc-Olivier Gavois, historien de la franc-maçonnerie. Dans cette page un peu moins personnelle donc un peu plus objective que les autres, ils m’ont permis de clarifier pour moi l’histoire de Morinaud, et peut-être de la rappeler pour d’autres. Dont quelques égarés, persistant à croire qu’il était blanc comme neige... alors que, dès son premier mandat de maire de Constantine en 1901, il licenciait les employés municipaux juifs ; et, en 1935, créait les Amitiés françaises pour « organiser la défense contre les Israélites de Constantine ». Son antisémitisme n’était donc pas uniquement verbal.

Pas verbal, non. Passager, alors ? Mais que mes lecteurs (éventuels) considèrent plutôt les dates : en 1898, Morinaud est élu député de Constantine alors que, âgé de 33 ans seulement, il appartient au Parti Radical antijuif. Il est donc antisémite, et sans doute pas depuis la veille. En 1941, âgé de 76 ans, ayant pris sa retraite politique et rédigé ses mémoires, il adresse un coup de chapeau à Pétain pour sa politique antisémite, et on peut douter qu’il ait changé d’avis ensuite, car on ne change pas d’opinion politique à cet âge. Conclusion, l’antisémitisme chez lui n’est pas temporaire, ce n’est pas une foucade, c’est une conviction de toute une vie !

Question de mauvais goût

Et maintenant, posons-nous la question : pourquoi la municipalité de Djidjelli a-t-elle cru bon d’honorer cet individu en donnant son nom à la place principale de la ville, celle où trônait la mairie ? Est-ce parce que, au contraire de Constantine où les juifs étaient nombreux, ils étaient rarissimes à Djidjelli ? Et parce que, en conséquence, il n’y avait pas à se gêner ?

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.