Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Les plaisirs de la merLes plaisirs de la mer

Pour moi, la mer et la montagne étaient et restent de jolis tableaux qu’il faut contempler de loin, mais dont, par prudence, on ne doit pas s’approcher.

Certes, on pourrait en dire autant de la campagne, à cette différence près qu’on ne peut contempler la campagne de loin : ou bien vous n’y êtes pas, et c’est tant mieux ; ou bien vous avez la malchance de vous y trouver momentanément, et la seule solution à votre infortune est de gagner la gare au plus vite. Routière ou de chemin de fer, peu importe, le seul salut est dans la fuite.

Certes aussi, Djidjelli est entourée de montagnes, mais elles ont le bon esprit de ne pas être à portée. Si vous ne possédiez pas de véhicule – et ma famille avait ce privilège –, vous n’aviez aucune chance d’en approcher assez pour devoir le regretter. En revanche, la mer était proche et omniprésente. Pour l’éviter, il fallait donc une force de caractère peu commune.

Cependant, on aura l’objectivité de distinguer le port et la plage. Le port avait quelques charmes, et pouvait bénéficier de l’indulgence qui s’attache aux êtres mal nés, mais qui ont su s’adapter à leur condition. Nous connaissons tous des exemples dans lesquels un handicap s’est vu transcendé par le travail, ou l’adresse, ou le génie, voire le manque de scrupules. La laideur d’un Michel Simon ne l’a pas empêché de devenir un acteur illustre ; l’absence d’idées de Jacques Chirac ne fut pas pour lui un obstacle dans la course à la présidence de la République ; la naïveté de Steevy Boulay lui a ouvert toutes grandes les portes de la télévision puis du théâtre, voie inévitable (les cons disent « incontournable ») des êtres qui ne sont doués pour rien ; la nature foncièrement droitière de François Mitterrand ne le gêna guère, puisque peu de choses le gênaient, pour prendre la tête d’un parti qui fut naguère – ou se revendiqua – de gauche ; la passion vulgaire de Sarkozy pour tout ce qui touche au pognon a plutôt favorisé le choix qu’en a fait un peuple, abruti par le matérialisme, ébloui par la vulgarité, pour le représenter donc décider de tout à sa place. Et ainsi de suite. En foi de quoi, le port de Djidjelli, QUOIQUE situé au bord de la mer (situation surprenante qui n’est pas sans rappeler le fameux « Fécamp, port de mer et qui entend le rester » qu’inventa De Gaulle), attirait pas mal de gens, dont certains du meilleur goût, comme votre humble serviteur.

En revanche, la plage ne possédait aucun attrait – pour ne pas dire « aucune excuse ». Comme je n’ai jamais cessé de lui vouer une aversion tenace, commençons par elle, histoire de nous en débarrasser.

La plage

Elle commençait au Fort Duquesne, juste après les égoûts de la ville qui se déversaient là, et ce voisinage me sembla toujours symbolique. Puis elle s’étendait au pied du Casino, et continuait jusqu’à l’infini... c’est-à-dire jusqu’au Cap Bougarouni, mais je ne suis jamais allé si loin. On peut donc dire qu’elle était vaste. Mais moins attrayante que Copacabana, car, en compensation, elle était mal entretenue, et toutes sortes de déchets souillaient son sable, qui eût mérité mieux. Bref, Djidjelli aurait pu avoir la plus belle plage du pays, si quelqu’un avait songé à s’en préoccuper. N’y songeons plus, elle a cessé d’exister, puisque toute la partie décrite ci-dessus a été remplacée par un second port, et que le Casino n’a plus de vue que sur le début d’une jetée qui lui obstrue l’horizon. Les Djidjelliens vont à présent se baigner ailleurs, sur la nouvelle plage autrefois déserte, près de l’ancien aérodrome.

Ce manque d’entretien de l’ancienne plage m’a valu de connaître un incident sans doute unique dans l’histoire de l’Humanité : me faire piquer par une abeille morte. Ce qui rappellera aux cinéphiles ce film où Lauren Bacall rencontrait pour la première fois Humphrey Bogart, Le port de l’angoisse : un épisode analogue, mais entièrement inventé, y est rapporté. En effet, un après-midi où mes parents m’avaient traîné en ce lieu où sans cela je n’aurais jamais risqué un orteil, j’eus la mauvaise idée de poser un genou à terre, c’est-à-dire sur le sable. Or je ne portais aucun autre vêtement que mon maillot de bain, donc mes jambes nues n’étaient protégées par rien. Je ressentis une très vive douleur dans un de mes genoux, et y portai instinctivement la main... pour découvrir le cadavre d’une abeille qui gisait là, et qui, pour être décédée en ce lieu où elle n’avait rien à faire (pas la moindre fleur à des hectomètres), n’en avait pas moins conservé son dard, pointé vers le haut, sur lequel j’étais tombé malencontreusement. Le croirait-on ? C’est la seule fois, de toute ma vie, où je me suis fait piquer par un insecte, moustiques mis à part bien entendu. Mais sachez que, même mort, sa piqûre reste virulente.

Cet incident douloureux ne m’évita pas la contrainte de me baigner deux ou trois fois en dix ans sur cette plage que je fuyais pourtant avec obstination. On ne saurait toujours échapper à ses parents.

Évitez les plages !

Le port

Ce n’était ni Rotterdam ni New York. À partir d’un document existant, débarrassé de détails superflus, j’avais obtenu un plan, que voici :

Le port de Djidjelli

 

Pour les habitants de la ville, et surtout pour les jeunes, c’était un lieu de promenade. On ne cédait pas encore à l’espionnite qui fit ultérieurement, des ports de l’Afrique du Nord, des lieux interdits au public – ainsi que je l’ai constaté à Casablanca lorsque j’y vécus. Et, bien que le port accueillît parfois des navires de guerre (un sous-marin y fit escale, un jour), l’endroit jamais ne passa pour un endroit stratégique à protéger du regard inquisiteur des espions.

Cela posé, toutes les parties du port ne possédaient pas le même attrait. Ainsi, le court prolongement de la jetée nord, entre le phare et le feu vert, ne remportait pas un grand succès, si bien qu’au-delà du phare lui-même, on ne s’aventurait guère : les lieux n’inspiraient que l’ennui, car il n’y avait rien pour attirer le regard. Parfois, un pêcheur à la ligne s’y égarait, mais il devait alors s’agir d’un émule d’Alceste. En revanche, la jetée proprement dite était un but de promenade et un endroit relativement propice à la pêche. Ainsi, je me souviens d’un énorme mérou pêché là par mon père ; j’avais six ans, et le poisson était si gros qu’il semblait sorti d’une histoire de Pagnol ; il m’effraya, et je pris le large.

Entre les deux, le petit terre-plein au pied du phare attirait les jeunes, qui venaient parfois s’y baigner, loin des parents, ces dictateurs qui auraient sans doute exigé le port superflu du maillot de bain. Il faut dire que, d’une façon générale, en ces temps bénis, on ne couvait guère les enfants, et je ris volontiers au spectacle de ces gosses d’aujourd’hui, qui ne peuvent faire un pas sans avoir père et mère sur le dos ; certains, à quinze ans, ont encore une baby-sitter ! Nous, à six ans, nous allions à l’école tout seuls, et nous faufilions partout durant nos heures de liberté ; les parents, on les voyait aux heures des repas, c’était bien suffisant.

La grande jetée entre le phare et le quartier de la Marine possédait sa propre attraction, car un mystère planait sur les lieux. Il faut dire d’abord que la jetée avait été édifiée en reliant une série d’îlots, que l’on peut voir sur les cartes anciennes, et que la chaussée cimentée qui conduisait au phare était protégée de la houle du nord par une sorte de muraille composée d’un alignement plus ou moins régulier d’énormes blocs de béton, tous à peu près semblables. Chaque bloc devait mesurer au minimum quatre mètres de long sur trois mètres de large et deux mètres de haut, donc peser pas loin de cinquante tonnes. Or, aux deux-tiers de la jetée, un de ces blocs avait eu l’audace de sortir du rang. Et il n’avait pas fait les choses à moitié, puisqu’il reposait en porte-à-faux, d’une part, sur l’un de ses camarades plus docile et resté partie prenante de la digue, et, d’autre part, sur la chaussée elle-même, par une de ses arêtes. Le mystère de cette situation insolite n’a jamais été percé. Avait-il été installé dans cette position inconfortable par le concepteur de la jetée, pris d’un coup de folie ou farceur dispendieux ? Aucune autre explication ne tient la route, si j’ose dire. La photo ci-dessous, communiquée par un correspondant, et qui est sans doute unique (la photo, pas le correspondant, car j’ai la chance d’en avoir plusieurs), est malheureusement prise du phare, à cent soixante mètres de là, de trop loin par conséquent.

Le bloc mystérieux

Certains prétendirent que le bloc était tombé d’un camion, tel un vulgaire appareil électro-ménager, à la suite d’une fausse manœuvre d’un chauffeur ; mais il eût fallu que le camion roulât à tombeau ouvert, événement peu probable entre 1904 et 1909, époque de la construction de la jetée ; outre cela, étroite et rectiligne, la route se prêtait peu aux dérapages contrôlés. Et puis, comment expliquer que la chute n’ait fait aucun dégât, et que le bloc soit tombé à cet endroit et dans cette position, plutôt qu’au milieu de la route ? Un bloc d’une cinquantaine de tonnes qui s’écrase sur la chaussée doit y creuser une sacrée ornière, or ladite chaussée restait intacte. On eût dit que l’objet avait été posé là, délicatement, tel une pomme dans une corbeille de fruits. Par des extraterrestres ? Ce fut, après bien des questions, l’hypothèse la plus raisonnable, imaginez donc les autres... Néanmoins, on m’a proposé une autre hypothèse, que voici : en 1928, un cyclone s’est abattu sur Djidjelli, et a ravagé la jetée ; plusieurs blocs qui la composaient furent arrachés et tombèrent ici et là. Pourquoi ne reste-t-il aucune trace des dégâts, dans ce cas ? Parce que la municipalité a fait faire des réparations à la jetée forcément endommagée. Mais, et là c’est moi qui le suppose, on a conservé un bloc dissident, comme cela, en souvenir, dans la position où le cyclone l’avait placé, en effaçant tout autour les vestiges de sa chute qui n’a pu être que brutale.

Et les bateaux, me direz-vous ?

Faute de paquebots, restaient les cargos et les chalutiers. Djidjelli vivait en partie de la pêche, ce qui n’est pas rare pour une ville maritime. Le symbole en était cette statue en bronze de pêcheur ravaudant son filet, placée en 1888 dans le petit jardin en face de la mer, et qui, étrangement, tournait le dos à la mer. La même ocupation, en vrai, pouvait s’observer à deux pas, sur la darse du commerce.

À l’époque où j’ai quitté Djidjelli pour entrer à l’École Normale de Constantine, on y comptait 180 inscrits maritimes pêcheurs, travaillant sur quatre chalutiers, huit lamparos, huit palangriers, et dans des activités annexes appelées « petits métiers », interdites d’octobre à décembre (il s’agissait de ne pas épuiser le nombre de langoustes et de homards – eh oui, on pratiquait déjà l’écologie). Tout cela variait selon les saisons, les chalutiers travaillant toute l’année, sauf en cas de mauvais temps.

Pour nous les gosses, le spectacle était double : ravaudage régulier des filets sur le quai de la darse, et vente du poisson, ce qui se faisait aux enchères sur le port. La coutume voulait que l’acheteur qui remportait l’enchère prît livraison de toute la pêche du bateau. Si la quantité était trop importante, il avait priorité sur les autres acheteurs pour emporter la quantité qu’il voulait ; le reste du poisson était vendu aux autres acheteurs, au même prix. Ne riez pas, cette dérogation ne s’appliquait qu’à la vente des sardines. Les autres poissons, le plus souvent, étaient achetés par des groupes d’acheteurs, qui s’associaient par quatre ou cinq et s’entendaient ainsi pour lutter contre la concurrence et la baisse des prix. Cette association de mareyeurs était bien sûr illégale, et la municipalité a vainement tenté de lutter contre, en achetant le poisson elle-même, et en le revendant à des prix assez bas dans une autre pêcherie.

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.