Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Mes parentsMes parents

Si, prudent, je me suis bien gardé d’avoir une descendance, je n’ai pu éviter d’avoir une ascendance. J’ai donc eu un père et une mère, comme bien des gens. Ils n’ont eu aucun rapport avec Djidjelli avant 1945, et je doute qu’ils aient entendu mentionner auparavant cette petite ville qui ne faisait guère parler d’elle. Néanmoins, ils y ont vécu entre cette année et 1962, par conséquent leur histoire dans cet intervalle de temps se confond avec celle de la ville – d’autant plus qu’ils n’en sortaient jamais.

Je dois dire que leur appréciation de la ville où ils ont vécu si longtemps fut très différente après qu’ils l’eurent quittée. Mon père, qui ne passait pas pour sentimental, fut certainement le plus nostalgique des deux, et revivait volontiers certains événements d’avant 1962. En revanche, ma mère semblait ne rien regretter de sa vie passée, et elle s’est débarrassée de tous ses souvenirs, photos comprises.

Ma mère

Ma mère, née à Constantine le 10 mai 1918, morte à l’hôpital de Saint-Lô le dimanche 19 avril 2009, à trois semaines de son quatre-vingt-onzième anniversaire, était née Alexandrine Jeanne Victorine Bonmarchand. Comme le docteur March, les Bonmarchand avaient quatre filles, une de plus que le roi Lear et Orson Welles, et ma mère était la troisième. Ses sœurs se prénommaient Gilberte, Geneviève, et Gisèle. Cette dernière, la plus jeune, était infirme, elle marchait très difficilement, de plus en plus difficilement avec l’âge.

Mon grand-père se prénommait Alexandre, et je crois qu’il était d’origine savoyarde. Selon ma tante Gilberte, il descendait d’un de ces républicains qui s’opposèrent au coup d’État déguisé en plébiscite que perpétra le futur Napoléon III, et cet ancêtre fut par conséquent exilé en Algérie. Ce grand-père Alexandre, connu comme un tyran domestique – ce qui s’expliquait peut-être par le fait qu’il n’était entouré que de femmes –, fut d’abord viticulteur à Jemmapes, un village qui avait pris un nom belge, entre Constantine et Bône. Ma mère racontait que le père d’Alexandre était l’inventeur du pétrin mécanique, invention qu’il s’était fait voler par un aigrefin. C’est invérifiable, je vous épargnerai donc les plaisanteries sur l’aptitude familiale à se mettre dans le pétrin.

Ma tante Gisèle n’était pas la seule à être malade : la mère des quatre filles était aussi de santé fragile, donc restait alitée la plupart du temps, semble-t-il, et ma propre mère s’est toujours plaint d’avoir dû jouer les domestiques et les garde-malades. Il est vrai que sa sœur Geneviève en disait autant pour son propre compte, donc on ne peut connaître la vérité sur cette domesticité intra-familiale. Ce qui est certain, c’est que j’en ai su le minimum sur les étrangetés de ma famille du côté maternel ; ma mère, qui agrémentait parfois les fins de déjeuner de récits sur sa famille, était très sélective. C’est ainsi que je n’ai pas su avant mes soixante ans quel était le prénom de sa propre mère – encore l’ai-je appris par mon cousin Alain, l’un des fils de Geneviève ! J’avais toujours pensé que ma grand-mère se prénommait Victorine, ce que semblaient indiquer l’un des prénoms complémentaires de ma mère (elle n’aurait pu se prénommer Jeanne, puisqu’elle avait une sœur portant ce prénom), mais non, c’était Henriette. De même, jamais ma mère ne m’a révélé que son père, devenu veuf, s’était remarié. Là encore, c’est mon cousin qui m’a révélé l’existence de cette belle-mère, laquelle a dû être détestée, puisque ses belles-filles n’en parlaient en aucun cas. Hé oui, mon arbre généalogique est plein de trous... Par chance, je ne m’en soucie pas ; non plus que du fait, dont je n’ai aucune preuve, que nous descendrions, par la branche maternelle, d’une illustre voire princière famille maltaise.

Les sœurs de ma mère, nous les voyions peu. Gilberte a dû venir à Djidjelli une fois, en tout et pour tout. Il faut dire qu’elle avait quitté l’Algérie assez tôt, et, devenue institutrice, elle était partie s’installer au Maroc, à Mogador. Elle avait pris la peine d’apprendre l’arabe, et fut, dit-on une enseignante très appréciée. Je ne sais si c’est vrai, mais on racontait aussi que le prince héritier, Moulay Hassan, plus tard le roi Hassan II, lui avait offert d’être sa secrétaire particulière, mais qu’elle avait décliné l’offre. Je la remercie encore, au-delà de la mort, de nous avoir évité le déshonneur de servir le boucher du Maroc.

Ma tante Geneviève aussi est venue en visite à Djidjelli, avec son mari, mon oncle Marcel Beauregard, qui vit toujours, et ses trois enfants, Alain, Patrick et Anne-Marie – celle-ci décédée en avril 2012. Et, comme ils avaient une automobile, une de ces fameuses « traction-avant » Citröen, nous avions pu aller camper aux Aftis, un endroit réputé, dans les bois, près de la mer, entre Djidjelli et Ziama-Mansouriah, sur la route de la Corniche. Leur famille s’était installée à Fès, au Maroc (les personnes pudiques prononcent « Fèz », mais c’est bel et bien « fesse » qu’on doit dire, puisque cela s’écrit ﻓﺎﺱ et non ﻓﺎﺯ), avant de choisir son point de chute définitif, Toulouse. J’avais des disputes homériques avec Alain, et m’appliquais à le faire enrager sur ses lubies, l’aristocratie en particulier. Je dois dire que ces affrontements continuent aujourd’hui, mais au téléphone, car Alain, en mauvaise santé, toujours célibataire, ne quitte pas son appartement du quartier Saint-Cyprien, où il rédige ses livres, et je ne sors jamais non plus de Paris ; cela dit, ces « affrontements » n’ont rien de sanglant, j’aime beaucoup mon cousin, un homme cultivé, qui a de l’esprit, et nous nous comprenons parfaitement. Son frère Patrick travaillait à la mairie de Toulouse avant de prendre sa retraite, et s’est marié dans la bourgeoisie locale ; je ne connais pas sa famille. Leur sœur Anne-Marie avait été infirmière, et elle a eu un fils, Jean-Marc, docteur en chimie et... dessinateur de bandes dessinées. C’est lui qui a fait le dessin que vous voyez sur ce site, à la dernière page. En collaboration avec un ami, c’est aussi l’auteur d’un livre, qui ne s’est pas du tout vendu, sur le mystère de Rennes-le-Château.

Ma tante Gisèle n’est jamais venue à Djidjelli, et je l’ai connue tardivement, pendant mon service militaire. Elle tenait une petite épicerie dans un village proche d’Alger, au bord de la mer, Aïn-Taya, et j’étais allé la voir durant une permission du Jour de l’An, en 1962. Elle était mariée à un pétrolier qui travaillait au Gabon et que je n’ai vu qu’une fois, et elle avait deux enfants. Sur la fin de sa vie, Gisèle, qui marchait de plus en plus difficilement, a eu la douleur de perdre sa fille, retrouvée noyée dans sa baignoire. Elle reportait l’essentiel de ses préoccupations quotidiennes sur une armée de chats qu’elle élevait, animaux envahissants qui décourageaient toute visite. Elle avait aussi un fils, Gérald, qui avait treize ans quand je l’ai connu. Je ne l’ai revu qu’une seule fois, adulte, mais je ne sais pas ce qu’il est devenu.

L’aînée des quatre sœurs, Gilberte, a eu du mal à se marier, car elle était très difficile. Puis, l’âge venant, elle a dû s’affoler face au temps qui passait, donc elle a fait le pire mariage possible, en épousant un percepteur, Henri Garcia, qu’on disait au début « très gentil », avant de comprendre qu’il était complètement fou. Ils ont quitté le Maroc pour s’installer à Éauze, dans le Gers, puis de prendre leur retraite à Toulouse, où Henri a fini par disparaître – littéralement. On suppose que sa famille l’a enlevé pour qu’aucune part de l’héritage n’aille à sa veuve. Il est mort depuis, c’est certain, et ma tante Gilberte également.

Des quatre sœurs Bonmarchand, aucune n’est encore en vie, et ma mère fut la dernière survivante.

Mon père

Mon père, décédé dans son sommeil la veille de son quatre-vingt-dixième anniversaire, s’appelait Maurice Lucien Marquet. Il était né à Constantine le 14 janvier 1914. Son père se prénommait Jean, mais tout le monde l’appelait Félix, je ne sais pourquoi ; et sa mère était Louise Cometti, née, je crois, en 1887. Ce grand-père Félix est mort avant ma naissance, mais Louise lui a survécu très longtemps, car elle morte à Marseille bien après l’indépendance de l’Algérie. De mes quatre grands-parents, mémé Louise est la seule que j’ai connue, en fait. J’aimais bien aller la voir, dans sa petite maison de Constantine, un endroit tout simple qui m’enchantait par son jardin, mais elle s’entendait assez mal avec ma mère, de sorte que ces occasions étaient rares. Néanmoins, lorsque je fus devenu interne à l’École Normale de Constantine, cette grand-mère était ma correspondante légale, et j’allais alors lui rendre visite presque chaque dimanche et chaque jeudi, au début tout au moins. Chose étrange, je n’ai jamais tenté de la revoir après son installation en France, car, à cette époque, ma mère pratiquait le bourrage de crâne, me racontait sur elle des horreurs, et je fus assez bête pour les croire. Rétrospectivement, cela m’a servi de leçon et incité à penser par moi-même. Aujourd’hui, j’ai passé l’âge et n’ai plus l’occasion de subir quelque influence que ce soit.

Louise et Félix ont eu quatre enfants : trois garçons et une fille. L’aîné, c’était Louis, celui qui s’est le mieux débrouillé, comme on dit. Devenu commerçant à Batna, il a gagné suffisamment d’argent pour s’installer à Nice après avoir quitté l’Algérie, et pour y acheter un appartement sur la Promenade des Anglais ! Je n’ai dû voir cet oncle lointain que deux fois, la première, quand j’avais quatre ans, juste après notre départ de Touggourt, et la seconde, en France, bien après l’indépendance de l’Algérie, lorsque lui et sa femme Inès sont venus rendre visite à mes parents, alors installés à Clermont-l’Hérault. Ils avaient deux fils, Jean-Claude et Pierre, que j’ai beaucoup regretté de ne pas voir plus souvent. Jean-Claude, aimable garçon qui avait un ou deux ans de plus que moi, et que je voyais parfois chez ma grand-mère, est devenu psychiatre, et il possède une clinique à Grasse. Son frère Pierre, que je mourais d’envie de connaître car on disait qu’il jouait du piano, je ne l’ai rencontré qu’en 1945, une seule fois. Il est devenu pharmacien à Brignoles, mais apparemment, son fils Matthieu a pris sa succession. Je n’ai jamais osé me manifester à eux, nous ne sommes visiblement pas de la même classe sociale (je suis très au-dessous).

Née après Louis, la seule fille de la famille, Jeannette, était très indépendante. Elle s’est mariée avec un monsieur Royer que j’ai très mal connu, bien qu’ayant fait un séjour dans leur maison de Sétif à la Toussaint 1995 – j’avais quatorze ans et demi, et j’étais le souffre-douleur de leur fille Yvette, une chipie qui a fini par épouser un militaire devenu plus tard général ! Sa mère était du genre volage, et, pendant quelques mois, elle a tenu un café à Cavallo, avec un amant plus jeune. C’était un endroit assez joli, sur une corniche, mais les clients étaient rares, et le commerce n’a pas fonctionné longtemps, si bien que la tante volage a retrouvé son époux à Sétif.

Mon père était le troisième de la famille, et le plus jeune frère était René, un joyeux drille. Il était marié à une femme que tout le monde appelait Nini, et qui, devenue veuve, vit toujours à Saint-Brieuc, avec leur fille Annie. René travaillait à l’EDF, entreprise généreuse, et il avait un maximum de vacances... mais venait rarement voir son frère, de sorte que je ne l’ai jamais revu après l’indépendance de l’Algérie.

Toute la famille de mon père, six personnes, s’entassait dans une maison minuscule, dont on disait que mon grand-père Félix l’avait construite de ses mains, au 21 de l’avenue Forcioli, à Constantine, dans le quartier d’El-Kantara. Les quatre enfants vivaient à l’étage, et les parents au rez-de-chaussée. J’aimais beaucoup cette petite maison, qui avait en outre une cave assez effrayante pourvue d’un puits, et un grand jardin qui en faisait le tour sur trois côtés. Un bassin taillé grossièrement dans une énorme pierre, et qui datait de l’époque romaine, trônait sur le devant, toujours rempli d’eau, et une vigne stérile donnait de l’ombre. C’était un endroit de rêve pour un enfant. La rue, en pente forte, dévalait jusqu’au quartier de la gare. Le quartier comptait un grand cinéma, l’Olympia, qui fut le premier à installer le CinémaScope, et l’école Michelet, où plus tard je fis mon premier stage d’instituteur, en même temps qu’Enrico Macias !

Du côté de mon père, tout le monde est décédé. Et je ne connais plus personne parmi mes cousins et cousines.

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le mardi 1er mai 2012.