Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Petits métiers disparusPetits métiers disparus

Pour les personnes de notre génération, Djidjelli est aujourd’hui un décor lointain peuplé de fantômes, ceux des êtres que nous avons connus, éventuellement aimés (voire détestés !), mais aussi de ces quelques personnages qui nous étaient familiers, sans que d’ailleurs nous connaissions toujours leur nom.

Ceux-là exerçaient de petits métiers qui, pour la plupart, n’existent plus. Ou alors, pas dans les pays occidentaux. Mais l’Algérie de cette époque était-elle davantage qu’aujourd’hui un pays occidental ?

De ces petits métiers, voici quelques-uns.

Le tambour de ville

Certes, il existait à Djidjelli plusieurs journaux d’importance locale, mais aucune radio, puisque l’État possédait le monopole des ondes. Pour diffuser rapidement les annonces urgentes, le seul moyen était le tambour de ville, employé par la municipalité.

Je n’ai jamais su comment il se nommait ; d’ailleurs, tout le monde s’en fichait ! Le tambour de ville n’était pas une personne, c’était un instrument – on ne disait pas encore « un média », au prix d’une belle faute de français, ou plutôt de latin, puisque media est un pluriel. Il s’annonçait réellement au moyen d’un tambour, car c’était ce qu’on avait trouvé de plus sonore pour signaler sa présence. Bon choix, seul le son du canon eût fait mieux. L’homme parcourait les rues principales de la ville, se plantait au milieu de la chaussée, puis battait le tambour, provoquant assez vite un attroupement de gosses, et l’apparition aux fenêtres des ménagères bien aises de cette distraction qui du reste s’avèrerait courte. Lorsqu’il estimait que le public était suffisant et ne grossirait plus, l’homme au tambour remisait ses baguettes dans leur étui pectoral et dépliait la feuille de papier où figurait son annonce, toujours succincte mais qu’il n’avait pas apprise par cœur, à moins que ce geste fût destiné à lui donner une contenance.

Le préambule était immuable : « Avis à la population ! ». Puis venait la nouvelle du jour, en général une coupure d’eau ou d’électricité, quand ce n’était pas une manifestation quelconque des édiles municipaux, ou telle fête patriotique. Son annonce terminée, il repliait le message, le rempochait, et, superbement indifférent aux réactions populaires, allait faire son office une ou deux rues plus loin.

J’ai oublié s’il portait une sorte d’uniforme, comme c’est probable, et je l’imagine volontiers en garde-champêtre, voire en facteur, comme dans Jour de fête, le film de Jacques Tati.

Le vendeur d’oublies

Je n’ose écrire qu’il est tombé dans l’oubli, mais il a totalement disparu, celui-là, et pour cause : il faisait doublon avec le pâtissier. Aujourd’hui, il serait écrasé par la concurrence. Le marchand d’oublies signalait son passage par une claquette.

Les oublies étaient une sorte de pâtisserie, une gaufre très légère cuite entre deux fers très chauds, dont la consistance était proche de celle du cornet à glace – mais sans glace. Et comme les cornets de glace, elles se vendaient dans la rue. On les fabriquait, semble-t-il, avec de la pâte délayée, étalée en une couche très mince, que l’on roulait ensuite en forme de cylindre.

L’origine des oublies est assez lointaine, on en vendait au Moyen-Âge déjà, et elles étaient très appréciées. Sous Charles IX, seuls les pâtissiers avaient le droit de les fabriquer et de les vendre, mais cette restriction ne semblait pas avoir court à Djidjelli. Plus tard, les garçons pâtissiers obtinrent l’autorisation de récupérer les restes de pâte et de les utiliser pour fabriquer les oublies. C’était en somme une sorte de gratification, de compensation pour leur bas salaires.

Hélas pour eux, en 1722, ce commerce fut interdit en France, parce que les « oublieurs » avaient pris l’habitude d’annoncer leur passage, non par des roulements de tambour comme ci-dessus, mais par des chansons qui avaient fini par devenir assez grossières, et donc indisposer les autorités de police. Rusés, ils se reconvertirent en marchands de « plaisirs », au pluriel... et qui n’étaient pas ce que vous croyez : le plaisir était aussi une gaufre, roulée non pas en cylindre, mais en cornet ! Cela changeait tout. En somme, ces honnêtes artisans inventèrent la méthode toujours en vigueur et qui consiste, lorsqu’une firme a eu des ennuis judiciaires ou commerciaux, à changer de nom. Et l’allusion à la Compagnie Générale d’Électricité, devenue Alcatel, au Crédit Lyonnais, devenu LCL, à la Compagnie Générale des Eaux, devenue Vivendi, à Elf, qui a usé une demi-douzaine de noms (devenue entre autres TotalFina-Elf avant de s’appeler finalement Total), ou à la Poste, devenue la Banque Postale, n’est pas ici tout à fait involontaire !

Le vitrier

Mes souvenirs sont-ils trompeurs ? Il me semble qu’on cassait naguère beaucoup plus de carreaux qu’aujourd’hui. S’il n’est pas imaginé, ce phénomène est inexplicable, au même titre que la disparition de la neige dans nos rues ou le succès de certaines émissions de télévision.

Bref, on avait fréquemment besoin du vitrier.

Celui-ci était un artisan ambulant, qui arpentait les rues avec tout son attirail sur le dos, et se signalait aux clients éventuels par son cri rituel, « Viiii-trier ! », qui s’entendait de loin. Rien ne le distinguait du colporteur, et sa disparition s’explique très bien : aujourd’hui, lorsqu’on doit changer une vitre chez soi, on téléphone au vitrier. Mais à cette époque, qui avait le téléphone ? Pas plus les clients que l’artisan. D’où la prospection directe.

Le vendeur de billets de loterie

Dans les pays, généralement hispaniques, où les billets de loterie se vendent encore dans la rue, les amateurs les achètent à des femmes abritées dans de petites guérites, analogues à des kiosques à journaux. Mais à Djidjelli dans les années quarante et cinquante, rien de tout cela. Le vendeur était un homme, et il se déplaçait par toute la ville, où il se signalait en criant « Des millions ! Des millions ! ». Il s’agissait bien sûr de millions de francs, et même d’anciens francs. On avait le choix entre les billets « entiers », et les dixièmes, qui valaient 100 francs pièce.

J’ai souvent vu des personnes de mon entourage acheter des billets de loterie, mais je n’ai jamais vu qui que ce soit gagner à la loterie. Au fait, elle s’appelait Loterie Nationale ! Déjà, l’État faisait les poches des Français. Plus tard, il devait perfectionner le système et instaurer la Française des Jeux, qui fait feu de tout bois. Est-ce pour éviter d’augmenter les impôts ? Alors merci, cher État (le mot cher est à prendre dans le sens que vous voudrez) !

Le rémouleur

Ne demandez pas à un enfant de notre époque, sous peine d’entendre une bêtise, ce qu’est un rémouleur, qu’on appelait aussi, mais il y a très longtemps, le « gagne-petit », terme qui semble indiquer qu’on ne faisait pas fortune dans ce métier.

Tout comme le vitrier, le rémouleur travaillait dans la rue. Mieux que le vitrier, en fait, puisque son office ne l’obligeait pas à entrer dans les maisons : il consistait à aiguiser les couteaux et les ciseaux.

À vrai dire, aiguiser un couteau, tout le monde pouvait le faire, avec une pierre à aiguiser. Aiguiser des ciseaux, c’était un peu plus compliqué, et l’homme était assez adroit pour y parvenir sans avoir à démonter l’objet, ce qui est de toute façon impossible. Son instrument de travail ? Une meule, bien sûr. L’objet devait peser son poids, aussi était-il monté sur une sorte de chariot que l’on poussait comme une brouette.

De nos jours, les couteaux et les ciseaux usés, on les jette et on va en acheter d’autres au supermarché. C’est épatant, le progrès.

Au fait, et ça n’a rien à voir avec ce qui précède, cent pour cent des Français ne savent pas prononcer le mot aiguiser. On doit faire entendre la lettre « u » ! Normal, c’est comme dans aigu ou aiguille... Fin du paragraphe « spécial pédanterie ».

L’employé de la fourrière

Impossible, aujourd’hui, de posséder un chat ou un chien qui ne soit vacciné, tatoué, porteur d’un collier mentionnant le nom de son propriétaire, voire une « puce » électronique insérée sous la peau (c’est déjà le cas dans plusieurs pays européens). Mais cela n’a pas toujours été le cas. Si bien que les chiens errants, s’ils avaient déjà des puces, ne les trimballaient SOUS la peau ; or ils n’étaient pas rares, dans nos rues. Et la rage n’est pas une plaisanterie : cette maladie est toujours mortelle.

Seul remède de l’époque : capturer les chiens manifestement perdus sans collier (merci à Gilbert Cesbron !). L’employé municipal préposé à cet office parcourait la ville, muni d’un instrument qui tenait à la fois du lasso et du fouet, avec lequel il attrapait au vol tout chien suspect. Il ne devait pas manquer de dextérité ! On le surnommait « Galoufa », mot issu du dialecte méditerranéen et qui, se réfèrant au mot gueule, signifie « glouton ». À Djidjelli, l’homme allait à pied, et seul, mais dans la capitale, Alger, il précédait une voiture à cheval que conduisait un cocher, et qu’accompagnaient deux agents de police, chargés de faire respecter l’ordre et de verbaliser les propriétaires récalcitrants qui avaient laissé leurs chiens errer sans laisse ni muselière.

Que devenait ensuite l’animal pris au lasso si aucun propriétaire ne le réclamait ? Ma foi, vous ne donniez pas cher de sa survie. C’était cruel, mais c’était ainsi.

Le cardeur

C’est promis, je ne vais vous infliger aucun jeu de mots sur cardeur et quart d’heure. Nous sommes entre gens sérieux.

Les matelas d’antan faisaient le bonheur des acariens et des cardeurs, car ils n’étaient que de gros sacs de toile bourrés d’une laine dont le motif évoquait l’uniforme des bagnards et qui n’avait subi aucun traitement. Hélas, à la longue, la laine se tassait, donc devenait dure, et le confort s’en ressentait. Il fallait alors la traiter.

Machine à carder

Rue Bétancourt, notre voisin du rez-de-chaussée, monsieur Faux – non, ce n’est pas lui, ci-contre –, dont j’ai oublié à peu près tout hormis ce détail, était aussi cardeur, chez lui. C’était presque une activité de plein air, et un spectacle, qu’il donnait en exclusivité pour ma famille et nos voisins, puisqu’il faisait cela sur la terrasse que nlous partagions avec les Danastas. En fait, il se déplaçait certainement aussi à domicile, un matelas n’est pas si maniable que les clients aient pu l’apporter chez le cardeur.

D’abord, il fallait éventrer l’objet défaillant. Une couture était prévue à cet effet sur le côté, il suffisait de couper la ficelle, d’écarter les bords de l’ouverture, et de vider la laine directement sur le sol. Or il y en avait une telle quantité que la surface entière de la petite terrasse en était bientôt recouverte.

Ensuite, le cardeur installait sa machine : une planche sur pieds, qu’il chevauchait. Face à lui, un balancier, supportant un arc de bois équipé de pointes acérées, auquel il pouvait, d’une main, donner un mouvement de va-et-vient, tandis que, de son autre main il glissait sous lesdites pointes des poignées de laine, entre le balancier et un second arc solidaire de son siège, lui aussi équipé de pointes en sens inverse des premières. La laine, prise en sandwich et triturée par ce double instrument de torture, sortait naturellement vers l’avant, les fibres désemmêlées, plus légère, aérienne, ayant quintuplé de volume, et tombait en neige sur le sol, vers l’avant de la machine à carder, n’ayant ainsi plus rien de commun avec ce qu’il avait extrait du matelas fatigué. C’était assez amusant à voir, la laine couvrait toute la terrasse, telle une neige grise.

Lorsque toute la laine avait été cardée, il ne restait plus qu’à en bourrer le sac de toile, ce qui était à peine moins compliqué mais notablement plus long que l’opération consistant à réinsérer du dentifrice dans son tube. Au passage, notons qu’il fallait être costaud et adroit, un matelas, comme dit plus haut, pèse son poids...

Mais ce n’était pas terminé. On n’avait alors qu’un gros sac informe, auquel il fallait redonner l’aspect d’un matelas en état de marche, si je puis dire. Pour cela, reconstituer les douze bourrelets qui marquaient les douze arêtes du parallélépipède laineux, en y enfermant un peu de la laine qu’il contenait, maintenue en place par une grosse couture de ficelle. Puis, cela fait, assurer à l’ensemble une épaisseur constante, en transperçant l’épaisseur du matelas, au moyen d’une très grosse aiguille, par une vingtaine de liens, tous d’égale longueur et toujours faits de ficelle, qu’il consolidait sur chaque face du matelas grâce à une boule de laine faisant office, si je puis dire, de rivet organique. Le violon n’a qu’une âme, petite pièce de bois reliant les deux tables, le matelas, lui, en possédait vingt ou trente, ce qui prouve bien sa supériorité sur le violon.

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 2 février 2013.