Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Le quartier de la rue BétancourtLe quartier de la rue Bétancourt

La rue Bétancourt où, faute de mieux, nous avions élu domicile, était courte et sans prestige ; en outre, elle ne comportait aucun commerce. Elle commençait rue des Gardes-Françaises – la voie qui conduisait du cimetière à la place de la mairie –, et se perdait au-dessus de la place Foch. À partir du carrefour avec la rue de Picardie, là où se trouvait l’un de nos terrains de jeux (dont je vous ai parlé dans une autre page), seuls des Arabes y vivaient. Les rares Français « de souche », qu’on appelait plutôt « les Européens », habitaient le bas de la rue, quatre familles concentrées dans le seul immeuble, au numéro 3 : les Faux (parents et deux garçons), les Campiglia (idem), les Danastas (parents, deux filles et deux garçons), et ma famille, les Marquet, dont j’étais le seul enfant lors de notre installation – mais l’un de mes frères, Gilles, est né l’année suivante.

Autour de la Vigie

J’ai dit que la rue ne comportait aucun commerce, or c’est inexact en partie : un peu plus bas, une impasse s’ouvrait sur la rue ; au fond de cette impasse vivait la famille d’Antoine Mattéra, qui plus tard vint s’installer, comme nous, aux Chalets, juste en face de notre nouvelle maison ; mais aussi une femme très âgée – du moins nous paraissait-elle ainsi –, Yasmine, qui logeait dans un réduit et vendait du lait à tout le quartier. Elle possédait en effet une vache, noire et blanche, peut-être de race normande, que parfois son mari menait paître sur les terrains vagues autour de la mairie, de la caserne, et près du port. Et nous, les gosses, munis d’une bouteille, nous allions chaque jour chez Yasmine, qui nous remplissait le récipient au moyen d’une mesure en aluminium. Première précaution ensuite, et qui s’imposait : faire bouillir le liquide ! Plus tard, nous avons changé de fournisseur, pour acheter notre lait à l’épicerie des frères Tebibel, Amar et Zoubir, deux joyeux et sympathiques gaillards, sur la rue Vivonne. Cette corvée des « commissions » m’incombait – avec celle de « faire la poussière » tous les jours –, et je l’avais en horreur, à cause de la lourdeur du panier, d’autant plus pesant que, lorsque je le rapportais plein, il fallait remonter la rue de Picardie au lieu de la dévaler.

Vue aérienne

La photo ci-dessus est plus récente, car la rue Bétancourt a été reconstruite, il n’y subsiste plus aucune ruine. Notre immeuble, très visible, au centre et sombre comme du charbon, également modifié puisque la cour intérieure a disparu, était au numéro 3. Il n’y avait plus que des ruines au 5, immeuble qui se dressait auparavant au coin de la rue et que l’on voit ici rebâti à neuf, mais le numéro 1 était toujours debout : il était occupé par une petite fabrique de bouchons, toujours présente : Djidjelli, en fait, possédait deux ressources naturelles principales, les mines de fer, à une soixantaine de kilomètres, et une forêt de chênes-liège. Le minerai et les plaques de liège étaient exportés par bateau, et ces exportations étaient la principale activité du port, mais les manufactures de bouchons, industrie peu sophistiquée, étaient installées sur place, et, en nous contorsionnant beaucoup, nous pouvions voir l’activité de celle-ci depuis le balcon de nos voisins, les Danastas, qui jouissaient d’une vue plongeante sur la cour et l’atelier. Le travail était simple : les plaques de liège étaient préalablement découpées en longs prismes à section carrée, puis un instrument y prélevait d’un seul coup et à l’emporte-pièce une série d’une dizaine de bouchons. Ce qui restait du prisme... était jeté, pas toujours à la voirie, et aboutissait souvent sur la chaussée ! Si bien que tout le quartier était encombré de déchets de liège, mais cela ne gênait personne, semble-t-il, et aucune contravention ne fut jamais dressée. Du reste, les voitures n’empruntaient la rue qu’une fois tous les 36 du mois, comme on disait. Soit dit en passant, je ne me souviens pas d’avoir vu un seul policier à Djidjelli durant les dix ans que j’y ai passés. Mémoire sélective ? Il y avait bien un commissariat de police avenue Vivonne, mais d'uniformes, guère...

Le liège servait aussi à la fabrication de casques. Hé oui, nous avons, y compris les enfants, porté le casque colonial... C’était une coiffure assez hideuse et encombrante, dont l’odeur m’est restée en mémoire, et qu’on ne coiffait qu’à la saison chaude ; l’hiver, c’était le bérêt. Mais par quel mystère n’avait-on pas le choix de sortir tête nue ? Aller au soleil « sans chapeau » nous valait bien une raclée de plus, sous le prétexte de nous éviter une insolation. Faire le bonheur des gens malgré eux, il n’y avait pas que les révolutionnaires communistes... Aujourd’hui, plus personne ne porte de chapeau, et l’on ne voit pas que nos rues soient peuplées de gens foudroyés par le Soleil. Qui expliquera ce mystère ?

Rue Bétancourt et Placette

La fabrique de bouchons, bâtiment bas parallélépipédique qu’on repère facilement ci-contre, puisqu’il est le seul à n’avoir pas un toit de tuiles, marquait le coin d’une petite rue qui n’avait pas de nom et qui débouchait à cet endroit, marqué par un pylone que l'on devine. Un seul immeuble jouxtait la fabrique, c’est dire si cette rue était courte. L’immeuble semblait neuf, et la famille Célisse habitait à l’étage. Comme leur fils était un camarade de classe, j’y suis allé une fois. Surprise ! Dans leur salon trônait un piano à queue. Un piano à queue dans ce quartier misérable, cela reste encore une énigme pour moi, soixante ans après. La rue se terminait là, un mur aveugle l’obstruait en partie, mais, sur le côté, un escalier aux larges marches délabrées donnait accès à une place plantée de frènes et de mûriers, à laquelle on avait oublié de donner un nom, et que nous appelions « la Placette » – visible dans le coin inférieur gauche. C’est là que nous venions nous approvisionner en feuilles de mûriers pour nourrir nos vers à soie, activité qui passionnait tous les enfants du quartier.

La Placette était limitée au sud-est par la rue de Normandie, et au nord-est par la rue des Gardes-Françaises. Tout son côté nord-ouest était bordé par une alignée de maisons très basses et en bois. Ces maisons étaient séparées de la rue Bétancourt par une sorte de parc en friche, plantés de caroubiers, où seuls les occupants de ces maisons avaient accès, de sorte que je n’y ai jamais mis les pieds : un grillage en interdisait l’accès depuis notre rue. La photo ci-dessus, qui est une portion agrandie de la précédente, montre tous les lieux que je viens de décrire, si l’on veut bien faire abstraction de l’absence de ruines ! La plateforme de la Vigie, veuve de ce monument, apparaît tout à fait en haut, dans la moitié droite.

Nous vivions assez peu dans les appartements, guère attrayants il faut le reconnaître, au point que nous recevions peu de visites, et la rue avait pour nous des couleurs plus séduisantes, en dépit de sa totale carence en « activités d’éveil » sans lesquelles les gosses d’aujourd’hui ne peuvent plus vivre une existence digne de ce nom – c’est du moins ce que croient leurs parents, qui compensent le fait d’être tous les deux occupés dans la journée, en ne permettant pas que leurs gosses manquent eux-mêmes d’occupations (j’ai toujours supposé une vengeance : « Ne faites rien de mal, les enfants : les adultes s’en chargent ! »). En fait, nos jeux débordaient largement en dehors du quartier, et les échappées vers la Vigie et ses annexes constituaient le minimum, auquel on sacrifiait tous les jours. Après tout, Djidjelli était une ville minuscule, et tout se trouvait à un jet de pierre : la Citadelle, la crique, le port, son phare et ses deux feux. Nous y faisions un saut durant les heures creuses, pendant les classes au Cours Complémentaire de l’avenue Gadaigne – une belle invention, les heures creuses ! Seule la plage était éloignée, relativement, et nous n’y allions que par exception, sauf durant les vacances. D’ailleurs, je l’ai mentionné, je n’aimais pas la plage. En fait, je n’aimais pas l’eau, et les cours de natation que ma mère a tenté de me faire donner au CND (Centre Nautique Djidjellien) par le maître-nageur de la ville, monsieur Piot (le malheureux, son crâne chauve lui valait le sobriquet de « Pierre-à-l’huile ») , ont conduit le pauvre homme au désespoir. Plus tard, j’avais coutume de raconter que je l’avais amené au bord du suicide !

Hé oui, vivre en Algérie et au bord de la mer, et ne pas savoir nager, tout est possible... Mais après tout, on dit que les marins ne savent pas nager, pour éviter de garder espoir en cas de naufrage. Belle légende !

Je n’étais pas malheureux, rue Bétancourt. L’appartement était lugubre, mais le quartier, quoique misérable, m’apparaissait chaleureux. Au fond, c’était l’endroit le plus intéressant de la ville, puisque j’y vivais. Et j’avais mes premiers livres, ainsi que ce premier jouet, une vraie merveille : la boîte numéro 3 du Meccano, seul cadeau de Noël qui n’ait pas été saugrenu ! La pratique du Meccano ne m’a pas rendu plus adroit de mes mains (j’ai deux mains gauches) ni plus apte à comprendre la mécanique, mais elle m’a occupé durant des années, car elle faisait rêver.

La date de notre déménagement vers les Chalets, je l’ai oubliée, mais ce ne pouvait pas être avant la classe de sixième, où j’entrai à dix ans et demi, en octobre 1951. Je me revois très bien, rue Bétancourt, faisant mes devoirs de classe dans la cuisine, où je m’enfermais. De là, non seulement rien ne pouvait me distraire – une table, deux chaises, un tabouret, un placard, et le réchaud à alcool –, mais il n’y avait guère de vue : la fenêtre, hors la contre-plongée sur la cave de l’immeuble, n’offrait de vision que sur un mur nu, celui de l’immeuble voisin, sommé d’une girouette, et dont je n’ai aucun autre souvenir, car je n’y suis jamais entré. Quant au travail pour la classe, il était déplaisant, mais impossible d’y couper. Ce que je détestais le plus ? La géographie, à cause des cartes à reproduire, pensum idiot mais qui paraissait indispensable à notre prétendu professeur, dont je reparlerai dans une autre page. Je n’aimais pas davantage les leçons, et ma mère, qui n’avait que son Certificat d’Études, venait parfois m’aider à les apprendre. Elle disait parfois qu’elle apprenait en même temps que moi. Je veux bien le croire.

Nous avons quitté sans regret la rue Bétancourt, car les Chalets nous offriraient une vie quotidienne bien plus ensoleillée. Ce fut la période la plus heureuse de notre séjour à Djidjelli.

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.