Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

La rue de PicardieLa rue de Picardie

Interrogez n’importe quel Djidjellien : il finira toujours par citer deux lieux mythiques de sa ville, la Vigie et la rue de Picardie.

Celle-ci, pour quiconque a vécu « là-bas » (expression chère aux Pieds-Noirs), représente les Champs-Élysées, la Cinquième Avenue et la Via Veneto tout à la fois. Et l’on est fort surpris, en tombant sur une vieille image comme celle que vous voyez ci-dessous, prise par Geneviève Di Rosa –, de vérifier a posteriori qu’il s’agissait en fait d’une rue modeste, ni très longue, deux cents mètres dans sa partie la plus active, du carrefour avec la rue Vivonne jusqu’à la place de l’église, ni très large, et qui faisait ici un peu western, Jeeps, 4×4 et vélomoteurs mis à part. La présence des premiers s’expliquant par le fait que nous sommes en pleine guerre d’Algérie.

Rue de Picardie

Il s’agissait en effet de la principale rue commerçante, et on l’eût certainement appelée Main Street en Angleterre, ou surnommée « la plus belle avenue du monde » à Paris (toujours modestes, les Français). En cela, elle se distinguait de l’avenue Gadaigne, à laquelle on ne disputait pas sa suprématie de rue résidentielle, et surtout administrative, avec sa mairie, ses douanes, son « palais » de justice, son centre des impôts, son bureau des inscriptions maritimes, ses Ponts et Chaussées, sa poste et sa gendarmerie – seul le commissariat de police faisait bande à part, rue Vivonne, où il avait pris la place de l’ancienne mairie.

Comme je l’ai mentionné dans une autre page, la rue de Picardie commençait sa course au pied de la Vigie, rue Bétancourt, et dévalait la colline sans rencontrer aucun commerce, hormis peut-être une marbrerie, avant la rue Vivonne, à l’angle du café Régnier. Cette portion de la rue comptait une belle villa dans sa partie haute, à la façade couverte de glycine et où habita quelque temps une petite camarade de jeu prénommée Colette, dont je ne sais ce qu’elle est devenue. Plus bas habitaient mes camarades, les frères Conforti, et la famille Apap, dont je ne connus que Marceau, qui était en dernière année à l’École Normale quand j’y entrai, et que je revis à Beni-Messous quand j’y fis mon début de service militaire. Face à leur maison, le petit côté d’un jardin public, le Cercle Militaire. Le café Régnier, à l’angle, s’était installé à la place de la Compagnie Algérienne, et faisait face à un rond-point où le cinéma des Variétés exposait l’affiche du film en cours, devant les Comptoirs Numidiens – la quincaillerie que dirigea un temps le père de mon camarade Christian Massaré. À cet endroit, la rue faisait un coude et abandonnait son statut de rue résidentielle pour devenir une rue commerçante pleine et entière, et changeait d’aspect.

Immédiatement après les Comptoirs Numidiens, sur le trottoir ouest par conséquent, se trouvait la boutique du tailleur Ciriazulli, qui n’avait pas notre clientèle, puisque ma mère s’obstinait à faire elle-même la plupart de nos vêtements. Lui succédait la bijouterie Borg, et inutile de dire que nous ne la hantions guère non plus. Mais, un peu plus loin, le salon de coiffure employait un ami, un grand garçon prénommé Henri, porteur d’une petite moustache inspirée de Clark Gable, et que j’appelais Riri. Quelques mètres plus loin se tenait l’horlogerie Guigon, dont le fils Bernard, un type assez dégourdi, fit un séjour dans la même colonie de vacances que moi, en 1952, dans les Pyrénées. Nous étions dans la même classe, d’ailleurs.

Je n’avais pas l’occasion de fréquenter le bar Tintin, mais mon père a dû le connaître, car le monde des cafés n’avait aucun secret pour lui ; en revanche, tout le monde allait au magasin Durif, la mercerie du coin. Je pense que mes parents se servaient aussi à l’épicerie Gori, et chez Roula, le boucher.

Sur le trottoir est, en face donc, nous allions chez le boulanger Ropa, mais pas chez l’armurier Orlandini, non plus que chez le bijoutier Rachid Haïne. Les Haïne était une famille connue, puisqu’ils avaient dans la même rue deux autres magasins, une papeterie et une boutique de vêtements et de chaussures, visible sur la photo ci-dessus (la boucherie Roula en vis-à-vis), et qu’il existait aussi un interprète judiciaire dont le fils était mon grand rival en classe. Mais le magasin le plus important, après le croisement de la rue de Marsan qui abritait le cinéma Rio, se trouvait la librairie Vidal, qui, à une date que j’ignore, a changé de nom pour devenir la librairie Borg. Nous y achetions les journaux auxquels nous étions abonnés, et parfois – rarement –, un livre. C’était l’endroit que je préférais, avec les cinémas. Juste après venait la pâtisserie Amar Rouibah, voisine du magasin de mode Marthe, où je n’ai jamais mis les pieds, bien entendu.

Du reste de la rue, au-delà de la place Clemenceau qui séparait l’église du Glacier, je n’ai pas conservé le moindre souvenir.

Malgré sa popularité, la rue de Picardie n’était pas un lieu de promenade, elle était bien trop étroite. On se baladait plutôt avenue Gadaigne, dont les platanes et les bâtiments officiels conféraient un cachet noble à la rue entière. Mais ce n’était jamais la foule, il faut en convenir, car l’on sortait beaucoup moins qu’en Espagne.

Blason de Djidjelli

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.