Vie et opinions de JPM, agitateur inculte – À Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

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Dans ma famille, on sortait peu de Djidjelli. La ville, il est vrai, était assez isolée, géographiquement. Quant aux moyens de transport, ils restaient rudimentaires.

Les transports vers Constantine

Le seul voyage que nous nous permettions, chez nous, et encore très rarement, visait Constantine, le chef-lieu du département, où nous avions de la famille : ma grand-mère paternelle, un frère de mon père, une grand-tante de ma mère, une cousine de ma grand-mère... Tout une expédition, ce voyage ! Car, dans les premières années, pas d’avion ; un aéro-club existait bien à Djidjelli, mais aucune ligne aérienne, et l’on dut attendre 1956 pour en avoir une, régulière.

Le train ? En 1886, il fut question d’établir une voie ferrée entre Djidjelli et Sétif, et le Conseil Général avait voté une subvention de dix mille francs afin d’étudier un projet, qui n’alla pas plus loin. En 1907, la construction d’une ligne Djidjelli-Bizot-Constantine fut votée par le Parlement français, et les travaux commencèrent ; mais, en 1914, aucune portion de la ligne n’était encore terminée, or ce n’est pas la guerre qui allait en accélérer la construction. Jusqu’en 1919, les travaux continuèrent par intermittence et avec une extrême lenteur. À Djidjelli, on lança, près du Fort Duquesne, l’aménagement d’un terre-plein apte à recevoir la future gare, mais les travaux furent plusieurs fois interrompus, remis à une date ultérieure. En 1923, on abandonna le projet, au profit d’une ligne entre Djidjelli et El-Milia, qui fut effectivement réalisée et servit ensuite à transporter le minerai de fer de Sidi-Marouf, proche d’El-Milia, vers le port. L’édification d’une gare y fut commencée, là encore abandonnée ; les locaux construits devinrent ainsi l’École de la Gare, où les garçons de la ville faisaient leurs premiers pas dans la scolarité, pendant trois années.

Finalement, et si on laisse de côté les quatre ou cinq taxis que la ville comptait, les familles sans véhicule, qui étaient la majorité, ne pouvaient se déplacer qu’en autocar. Le trajet le plus courant se faisait entre Djidjelli et Constantine, et la liaison était assurée par les Messageries Automobiles Djidjelliennes, deux fois par jour sauf le dimanche. Le voyage complet en première classe coûtait 700 francs, et 473 francs en deuxième classe. Rappelons aux distraits qu’il s’agissait des anciens francs, le nouveau franc n’est apparu qu’en 1959, inventé par Antoine Pinay.

Les départs de Djidjelli se faisaient à 5 heures et 13 heures, et aux mêmes heures à Constantine. Les arrivées avaient lieu à 10 heures 30 et 18 heures – cinq heures et demie, par conséquent, pour une peu plus de cent cinquante kilomètres. À Djidjelli, le départ se tenait au marché couvert ; à Constantine, devant les bureaux de la société de transport, boulevard Jolly de Brésillon, au-dessus du marché couvert de la Brèche, à deux pas de l’Hôtel de Ville. Ces cars transportaient aussi le courrier, et le distribuaient aux villages traversés : Duquesne, Strasbourg, Taher, Chekfa, M’Zaïr, Sidi-Abdelaziz, El-Djenah, Belkhimous, El-Hanser, Laraba, El-Milia, Boudloudoun, Siliana, Grarem. Les arrêts étaient plus longs, entre dix et quinze minutes, à El-Milia et Grarem. Enfin, il y avait les arrêts à la demande sur tout le trajet.

En hiver, la route était considérée comme dangereuse, et pouvait être coupée par des éboulements dus à la perméabilité des terrains trop sableux. On recourait alors au transbordement, opération longue et pénible, à laquelle je n’ai jamais assisté néanmoins. Il fut question de détourner la route sur deux ou trois kilomètres, afin d’éviter les points les plus sensibles, mais j’ignore si ce projet aboutit.

Je supportais très mal ces voyages, par chance peu fréquents. Nous étions allés à Constantine quand j’avais sept ou huit ans, lorsque mon grand-oncle, le capitaine Largeau, mari de ma grand-tante Jeanne, se suicida. On prétendit qu’il était tombé dans l’escalier de son immeuble, au 4 de la place Foch, mais en fait, il s’était tiré une balle dans la tête avec son pistolet d’ordonnance, parce qu’il ne supportait pas d’être devenu diabétique. J’y suis retourné à quatorze ans, pour passer l’oral du BEPC et le concours d’entrée à l’École Normale, à deux jours d’intervalle, ce qui tombait bien et nous évita un double déplacement, à mon père et moi.

Je fis ce voyage une dernière fois fin septembre 1955, pour aller m’installer à l’École Normale. Par la suite, la route était devenue trop dangereuse pour les Européens, du fait qu’El-Milia fut très vite aux mains de la rébellion. Nous avons dû renoncer totalement à l’autocar, et les choses devinrent très compliquées pour un simple voyage de cent cinquante kilomètres.

Lamartine

La première solution consista en un détour par Philippeville, fait en chemin de fer à partir de Constantine, pour embarquer sur un paquebot, le « Lamartine », qui ralliait Djidjelli en cinq heures. Après le « Gouverneur-Général-Chanzy », dont je parle dans une autre page, décidément, je n’avais pas de chance avec les navires : le « Lamartine » semblait atteint de la danse de saint-Guy, et gigotait avant même d’être sorti du port. Moi qui avais le mal de mer en écoutant simplement couler un robinet, j’étais servi. Le comble, c’est que mes camarades de classe paraissaient s’amuser beaucoup pendant la traversée : ils installaient un électrophone sur le pont et se lançaient dans des compétitions effrénées de rock and roll, alors que j’agonisais à deux pas de là. C’est étrange, bien plus tard, j’ai fait d’autres traversées, dont celle, fréquente, du détroit de Gibraltar, et n’ai plus ressenti le mal de mer. Je pense que j’avais payé par avance, et en bloc, mon tribut à Neptune. Ou que les poissons étaient rassasiés.

Dragon DeHavilland

Le « Lamartine » resta en service environ deux ans, mais il n’était certes pas rentable ! Et par conséquent, condamné à brève échéance. Quelqu’un eut ainsi la bonne idée d’utiliser la piste de l’aéro-club, et de mettre en service un petit avion de quatre places, qui relierait Constantine à Djidjelli. Désormais, les Djidjelliens de l’École Normale de Constantine ne se déplacèrent plus qu’en avion ! J’avais alors seize ans. Le trajet, très court, durait une demi-heure, même à bord d’un coucou. Un peu plus tard, l’exploitant le remplaça par des biplans bimoteurs, des Dragon DeHavilland, qui embarquaient six passagers en plus du pilote, et s’avéraient plus rentables. Je crois bien qu’ils étaient encore en service lorsque je vins à Djidjelli pour la dernière fois, en mars 1962, juste avant le départ de ma famille pour la métropole. J’étais militaire, j’arrivais de Nouvion, dans l’Oranais, et j’avais 21 ans.

Autres trajets

Djidjelli était reliée aussi avec Philippeville d’une part, avec Alger d’autre part. Je n’ai jamais emprunté ces lignes. En fait, la première fois que je suis allé seul à Alger, c’est-à-dire hors colonie de vacances, ce ne fut pas du tout sur une ligne régulière, mais à bord d’un cargo !

Entre Djidjelli et Philippeville seulement, et toujours en autocar, il existait des départs toute la semaine, assurés par les Messageries Automobiles Djidjelliennes, appartenant aux héritiers Cheriet ; par la société Kemih ; par la société Oubraham (entre Sidi-Aïch et Philippeville via Djidjelli) ; par la société Bourouima (entre Oued-Amizour et Philippeville via Djidjelli).

La liaison entre Djidjelli et Bougie était assurée par les Messageries Automobiles Djidjelliennes, avec deux départs quotidiens à 4 heures et 15 heures, sauf le dimanche. L’arrivée avait lieu deux heures et demie plus tard. La correspondance avec Sétif était assurée à Souk-el-Tenine. Le voyage depuis Bougie pouvait se prolonger vers Alger. Là encore, cette route était dangereuse en raison des éboulements. Le voyage complet coûtait 400 francs. Il était donc possible d’aller de Constantine à Bougie pour 1100 francs au maximum, alors que le même voyage en train coûtait presque 2000 francs. Mais, évidemment, cela durait beaucoup plus longtemps.

Mais il existait aussi une ligne beaucoup plus longue, une liaison transversale entre Alger et Philippeville, via Djidjelli. Assuré par une société dont j’ai oublié le nom, dont le siège se trouvait à Alger, et qui employait une dizaine de véhicules, ce service ne fonctionnait pas le dimanche. Le départ avait lieu de Philippeville à cinq heures du matin. Arrivée à Djidjelli à 9 heures 30, et départ à 10 heures. Arrivée à Bougie à midi, départ à midi trente. Arrivée à Alger à 18 heures. Ces cars s’arrêtaient dans les diverses localités traversées : Tamalous, Boudoukha, Aïn-Kechera, El-Milia, El-Hanser, Belkhimous, Taher, Djidjelli, Cavallo, Ziama-Mansouriah, Bougie, El-Kseur, Sidi-Aïch, Akbou, Maillot, Bouira, Palestro, Ménerville, Rouiba, L’Alma.

Sur le trajet inverse, le départ d’Alger se faisait à cinq heures du matin, l’arrivée à Bougie à 10 heures, à Djidjelli à 13 heures, à Philippeville à 18 heures. Il y avait à Djidjelli une correspondance pour Texenna, assurée par deux sociétés, Mahdid et Menia Douadi. Cette société de transport déclinait toute responsabilité en cas de perte ou d’avarie des bagages non enregistrés ! En cas d’indisponibilité d’un véhicule et donc de suppression du voyage, il n’y avait aucune indemnité. Et toute place achetée devait être utilisée à la date prévue. On le voit, le client était bien soigné.

Le voyage entre Philippeville et Alger coûtait 2500 francs.

Outre ces liaisons à longue distance, des cars reliaient Djidjelli aux villages environnants ; tous les jours avec Texenna, deux ou trois fois par semaine avec Taher, Chekfa et Cavallo.

 

Tourisme environnant

Les environs de Djidjelli ne manquaient pas de beauté, surtout la Corniche entre chez nous et Bougie. Plutôt que d’insérer ici une quelconque carte postale glanée sur Internet, comme je l’ai fait ailleurs, avouons, je préfère me faire pardonner en illustrant ma page avec une vue totalement inédite, elle, puisqu’il s’agit d’un tableau peint par un collègue de mon père, monsieur De Meritens. En fait, cet homme était un peintre du dimanche, et son œuvre, même dans ma famille qui n’y connaissait rien, passait pour une croûte, si bien que ni mes parents ni mes frères n’ont désiré la conserver. J’en ai donc hérité, et la voici :

Corniche 

Comme je n’ai aucun humour et ne suis guère moqueur, comme il se trouve également des amateurs d’art pour admirer les peintures du douanier Rousseau, je ne ferai aucun commentaire.

Il arrivait à mes parents, lorsque l’occasion se présentait (en clair : lorsque quelqu’un, ami ou membre de la famille, avait un véhicule), de faire une excursion sur cette côte ouest presque californienne, soit à Cavallo, soit au camping des Aftis.

Cavallo était un village à vingt kilomètres. Nous avons eu l’occasion de nous y rendre lorsque la sœur de mon père, durant quelque temps, y tint un café, en association avec un amant plus jeune qu’elle ; son mari et sa fille, ma cousine Yvette, une chipie que je n’appréciais pas et qui plus tard devint épouse de général, elle les avait laissés à Sétif, où ils habitaient ordinairement, et je la comprends. Il faut avouer que le couple fit faillite assez vite. Mais l’endroit était agréable. Et puis, séjourner dans un café, comme cela m’est arrivé lorsque je fus invité une fois, rien de plus excitant !

Les Aftis, à trente-deux kilomètres de Djidjelli, c’était très différent, on était dans la nature. Le camping était installé dans un bois, tout près de la mer. Nous y sommes allés, quoique rarement, avec des amis, et, la dernière fois, avec mon oncle Marcel, ma tante Geneviève et mes cousins et cousine, Alain, Patrick et Anne-Marie, qui vivaient à Fes, au Maroc (les gens pudiques prononcent « fèz », mais cela se dit bien « fesse »). Mon oncle avait une voiture, une de ces Citröen que l’on voit dans les films policiers de l’époque, et qu’on appelait « traction avant ». Je dois avouer que si je n’aimais ni les bains de mer ni le camping, j’appréciais en revanche la nourriture qu’on y dégustait : en cette époque étrange, la langouste était une nourriture accessible aux pauvres ! Ça tombe bien, nous l’étions.

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.