Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

Le trio infernalLe trio infernal

Après avoir parlé des bons et des moins bons instituteurs ou pseudo-professeurs de Djidjelli, je vais m’autoriser quelques mots gentils à propos des athlètes grimpés sur mon podium personnel : le directeur Philippe Siebert, et les époux Huillet. Et, en bonus, l’instituteur Bartoli. Mais d’abord, une petite mise au point.

S’agissant du passé et des personnes éventuellement citées, lorsque ces personnes, comme on dit, ne sont « pas très nettes », il est possible d’avoir deux points de vue diamétralement opposés. Délabyrinthons, et pardon si je vous fais suer cinq minutes en feignant de prendre les choses au sérieux : c’est pour tester votre résistance. Sinon, sautez au premier intertitre ci-dessous.

Il y a d’abord la méthode Mitterrand, consistant à repousser, comme le font les célibataires, la poussière sous le tapis (voyez Bousquet). À l’opposé, la méthode Chirac, dont l’action la plus honorable, et peut-être la seule, fut de reconnaître officiellement la responsabilité de la France dans certaines atrocités commises ou permises par ses fonctionnaires collabos (voyez Papon). Vous devinez que je ne suis ni mitterrandolâtre ni chiracophile...

Fin du préambule, et avouez que c’était court. Voici maintenant pourquoi je vous l’ai infligé, au risque de vous mettre de mauvaise humeur si vous êtes une groupie de l’un ou l’autre politicien susvisé : à Djidjelli, au cours complémentaire de l’avenue Gadaigne, nous eûmes à subir certains personnages dont la conduite envers les enfants confiés à leur garde fut scandaleuse, surtout en ce qui concerne celui auquel je décerne la médaille d’or du déséquilibre mental, et les témoins ne sont pas difficiles à trouver. Or je suis d’avis qu’on doit écrire la vérité à leur sujet. Comme sur tous les sujets publics !

Naturellement, certains objecteront ou ont objecté que ces personnages ont eu des enfants, qui risquent de s’en trouver offensés. On m’a même opposé cet argument : mettez en cause des vivants, ils peuvent se défendre, mais pas des morts, qui ont droit au respect. Tous les morts sont des braves types, comme a chanté Brassens. Il se trouve que c’est un sophisme, et que je pense exactement le contraire : les enfants humiliés ou brutalisés par le « trio infernal » (c’est le titre d’un film, et donc un clin d’œil, voyez-vous), ces enfants, quoique vivants, n’étaient pas de taille à se défendre face à des adultes ! Quant aux morts, qu’ils aient droit au respect, je veux bien, à condition d’avoir été respectables lorsqu’ils étaient encore là. Sinon, à l’endroit où ils se trouvent ou ne se trouvent pas actuellement, comment pourraient-ils pâtir de ce qu’on écrit sur eux ? Leurs propres enfants ? Mais pourquoi devraient-ils se sentir offensés ? On n’est pas responsable des agissements de ses parents. J’ai d’ailleurs le témoignage d’une personne qui a bien connu l’un des fils, aujourd’hui décédé, d’un de ces personnages, et ce fils reconnaissait avoir eu pour père un bourreau d’enfants.

Et puis, en fin de compte, doit-on s’interdire de critiquer un personnage réel, sous le prétexte qu’il a procréé, ce qui après tout n’est pas d’un mérite éminent ni d’une difficulté insurmontable ? Franco, Staline, Mussolini ont eu de la progéniture, faut-il ne plus parler d’eux ? Doit-on mettre sous le boisseau la dictature d’un Idi Amin Dada, sous le prétexte qu’il a eu dix-huit rejetons, d’un Bokassa, qui en a jeté une quarantaine dans cette vallée de larmes ? Soyons sérieux.

Cela étant précisé, commençons galamment par la dame du trio, quoique classée troisième.

Médaille de bronze : Georgette Huillet

Georgette Huillet, regina

Si peu avenante qu’elle ait pu être, elle n’arrivait pas à la cheville de son époux sur le plan du sadisme, lequel, chez elle, ne s’exerçait que verbalement. Comment, ce n’est pas clair ? Lisez la suite, vous comprendrez.

Elle était le « professeur » de mathématiques. Entendons-nous une fois pour toutes : il n’y avait pas de professeurs à Djidjelli, puisqu’il n’y existait ni collège ni lycée, mais des instituteurs qui enseignaient au cours complémentaire, c’est-à-dire dans le premier cycle du second degré. Plus tard, on les appela PEGC (professeurs d’enseignement général de collège), avant d’étendre bêtement l’appellation... à tout le monde (« professeur » des écoles, pour « instituteur », sic et resic). Rebaptisez « technicienne de surface » une femme de ménage, de reconnaissance, elle vous baisera les mains et cessera de vous tarabuster pour avoir une augmentation.

Cette spécialité, enseigner les mathématiques, fut aussi la mienne à partir de 1968, lorsque je partis en coopération au Maroc – une vraie chance, car, soyons francs, c’est la matière qui donne le moins de travail à ceux chargés de l’enseigner ! Au niveau où professait madame Huillet, je ne suis pas en mesure d’apprécier ses connaissances, car j’ai peu de souvenirs de ses leçons elles-mêmes, donc je n’en parlerai pas. Certes, sa façon de concevoir et de pratiquer la pédagogie était dans la note de l’époque, sans trop de participation du côté des élèves, mais c’est peut-être la matière qui veut cela. Il n’empêche qu’enseigner les mathématiques n’impose pas forcément une attitude roide, un ton sec, des lèvres serrées, un regard glacial, et le complet mépris de ses élèves : je le sais pour avoir pratiqué le contraire. Or c’était manifestement le cas chez elle, et, pour illustrer sa sécheresse de cœur et alimenter cette causerie au coin du feu, voici deux exemples, qui suffisent bien.

Nous avons tous le souvenir que durant les cours, la dame se conduisait avec beaucoup moins de simplicité que la reine d’Angleterre, et elle exigeait davantage d’égards. Nul n’a pu oublier ses leçons de l’après-midi où, profitant du fait qu’elle habitait un appartement situé dans l’école, elle se faisait apporter en classe, par la bonne qu’elle employait, sa collation de quatre heures, café au lait agrémenté de petits pains mollets, qu’elle savourait devant son public – nous. Qui attendions qu’elle ait terminé. Je n’ai connu aucun autre enseignant qui poussait aussi loin le souci de promouvoir sa vision de l’art de vivre : Épicure lui eût tressé des couronnes de laurier. Pétrifiés d’admiration lors de ces intermèdes gastronomiques, nous observions le silence respectueux qui convenait à la démonstration, pour une fois dégagée de toute abstraction mathématique.

C’est d’ailleurs au même domaine gustatif que se rattache le second exemple, mais il est, je crois, encore plus parlant – je n’ose pas écrire « savoureux ». En 1953, lorsque j’étais en fin de classe de cinquième, le mois de Ramadan du calendrier musulman commençait le 15 mai (pour ceux que ça intéresse, il s’agit de l’année 1372 du calendrier musulman, vous pourrez vérifier que je ne donne aucun coup de pouce à l’énoncé des circonstances). Nous étions donc à un mois de l’été, et il faisait chaud. Après-midi, cours de mathématique, l’épouse Huillet au poste de commande. Soudain, s’avisant qu’elle avait soif, elle ordonne à un de nos camarades musulmans de monter à son appartement et de demander à sa mère (à elle) un grand verre d’Antésite glacée. Le garçon s’appelait Mahmoud Mekidèche, il avait treize ans et, pour la première fois de sa vie, il observait le jeûne du Ramadan. Par conséquent, et jusqu’au coucher du Soleil, il n’avait le droit ni de manger ni de boire. Le jeune garçon grimpe l’escalier, mais, faute probablement de savoir ce qu’était l’Antésite, il transmet de travers le message, et redescend avec un grand verre d’eau glacée, qui, vous vous en doutez, devait être pour lui le supplice de Tantale – mais il faudrait avoir l’esprit mal tourné pour supposer que ce n’était pas un pur hasard si un musulman avait été chargé de la tâche, quand les présumés catholiques non jeûneurs ne manquaient pas dans la classe. Eh bien, que croyez-vous que fit cette dame ? Qu’elle se contenta de ce qu’elle avait obtenu et but son verre d’eau, ce qui, déjà, eût été audacieux en présence d’une classe à demi-pleine de jeunes musulmans assoiffés ? Pas du tout ! Elle engueula sévèrement le pauvre émissaire, et le renvoya chez elle pour en rapporter enfin ce qu’elle réclamait. Dûment désaltérée, elle eut la bonté de ne pas faire fouetter le coupable.

Au moins, as-tu pensé, comme dans cette scène de La couleur pourpre, à cracher dans le verre ? Je l’espère pour toi et tes frères méprisés, jeune Mekidèche. Plus tard, sans doute inspiré par cet incident qu’aucun jeune garçon n’aurait pu oublier, tu as pris les armes, et tu es mort au combat. Aujourd’hui, une petite école de Djidjelli porte ton nom. Aucune école ne porte le nom de Georgette Huillet.

Médaille d’argent : Philippe Siebert

Siebert et son auréole

Également responsable de l’école de la Gare, c’était le directeur du groupe scolaire et le mari de notre institutrice du cours moyen première année. Manifestement, il avait conscience d’être un notable, et j’ai connu peu d’hommes animés d’un tel souci : ne point souffrir que quiconque oubliât sa position sociale. En fait, il se grisait de sa propre grandeur, sans la tempérer d’aucune modestie déplacée. De sorte que tout ce qu’il est possible de se rappeler à son propos se ramène au soin permanent qu’il avait, de faire reluire son auréole.

Ainsi, Siebert se serait cru jeté à bas de son piédestal si l’on avait pu critiquer les résultats obtenus par SES élèves. En conséquence, il pratiquait une sélection quasi-darwinienne sur ceux qu’il entendait mettre en avant et dont il escomptait un surcroît de renommée. L’École Normale de Constantine était l’un des principaux vecteurs, comme on dit aujourd’hui, de cette renommée. Et je n’ai jamais oublié l’épisode qui suit, au début de l’année scolaire, alors que nous venions d’attaquer notre classe de troisième.

Siebert, qui s’était réservé l’enseignement du français dans cette classe, nous interrogeait ce jour-là, tour à tour, sur nos projets de l’année suivante. Il faut rappeler ici qu’à Djidjelli n’existait aucune classe au-delà de la troisième – et du BEPC qui la couronnait si l’on était chanceux. Continuer nos études, cela ne pouvait avoir lieu que dans une autre ville plus importante, Constantine ou Philippeville ; et se préoccuper de ces questions, c’était son rôle de directeur d’école, aussi sélectionnait-il sévèrement les candidats. Le jour de la sélection, vint ainsi le tour d’un de nos camarades arabes, qui s’appelait Abdenour Ayad (photo ci-dessous).

Abdenour Ayad

– J’envisage l’École Normale de Constantine, avança l’imprudent.

Qui s’avéra donc un impudent.

Car Siebert éclata :

– NON MONSIEUR ! Tu seras cordonnier et tu répareras des souliers comme ton père, vociféra-t-il, sans doute soucieux de ne pas bouleverser l’ordre social.

Et, rouge d’une saine indignation, de détailler, devant nous, camarades un peu gênés de l’aventureux Ayad, toutes les insuffisances intellectuelles supposées de notre malheureux condisciple, traîné dans la boue et publiquement ridiculisé pour le reste de l’année. Ironie du sort, quelques années plus tard, le même garçon, d’ailleurs très sympathique, est devenu directeur du groupe scolaire Jules-Ferry, un poste équivalent à celui de Siebert par conséquent. Je précise que la réplique ci-dessus n’est pas issue de mon imagination, car je n’en ai guère, elle m’a été confirmée par un de mes meilleurs camarades, qui vit toujours à Djidjelli. Mais quoi, il n’y a pas de petits plaisirs, et humilier les plus faibles lorsqu’on ne court pas le risque d’être remis soi-même en cause, n’est-ce pas un régal de gourmet ?

Précisons que Siebert avait mis au point – certains affirment : emprunté à d’autres visionnaires – une méthode quasi-infaillible pour éviter des échecs de Djidjelliens au concours d’entrée à l’École Normale. Les aspirants devaient d’abord décrocher leur BEPC, qu’on appelle aujourd’hui « Brevet des Collèges », à la fin de leur troisième ; puis il leur imposait de redoubler la classe, quoique diplômés, et de suivre une seconde année de troisième, qui était un pur festival de bachotage. Les candidats retenus (par lui exclusivement, comme on a vu plus haut) formaient ainsi un petit groupe au sein d’une classe traditionnelle, et ingurgitaient un programme d’études différent. Par exemple, plus du tout de rédactions, puisque le concours en vue n’en comportait pas ; à la place, ils avaient droit à un entraînement intensif au commentaire de texte, l’épreuve vedette.

Nul à Djidjelli ne faisait la moindre objection, ni ne critiquait cette entorse aux règles académiques. Car enfin, le ministère de l’Éducation nationale ne prescrivait ni ne prévoyait en rien qu’un directeur d’école puisse décider de qui redoublerait une classe, et de qui gravirait un échelon. Encore moins, que des titulaires du BEPC accèdent au statut peu envié de redoublants... Et si cela s’est su à Constantine, comme probable, tout le monde fermait les yeux. C’était une époque où la cécité administative n’avait pas été vaincue, comme elle l’est heureusement aujourd’hui.

Moyennant quoi, la proportion de Djidjelliens qui entraient à l’École Normale était plus élevée que la moyenne, et Siebert pouvait s’en attribuer le mérite et laisser croire que le résultat était dû à l’excellence de son enseignement et de son personnel ! Mérite d’autant plus élevé que le département de Constantine, à ce moment-là, était de loin le plus étendu des trois qui constituaient l’Algérie. Mais quelle école n’aurait pas obtenu un résutat identique en doublant le temps de la préparation au concours ?

Siebert ne fit qu’une exception, en ma faveur, mais je ne l’ai due qu’à ma mère, et par le biais d’un effet pervers à rebours : parce qu’à treize ans et demi je m’entendais très mal avec mon père, et que nous aurions fini par avoir un drame à la maison, elle s’en vint, au début de l’année scolaire, supplier le directeur de me laisser tenter ma chance un an plus tôt que mes camarades, donc à la date normale. Il ne m’aimait guère, car j’avais eu le front de lui dire devant toute la classe, quelques mois plus tôt, et je ne sais plus à quel propos, qu’il se trompait en m’accusant de je ne sais plus quoi ; il avait été à deux doigts, alors, de me pulvériser, et m’avait jeté hors de mon banc, avec toutes mes affaires,  qui voltigèrent. Aussi me laissa-t-il partir un an avant l’échéance. Je passai mon BEPC puis le concours d’entrée à Normale dans la même semaine, et ne l’ai plus jamais revu !

Médaille d’or : Roland Huillet

Il nous enseignait l’histoire et la géographie. Et celui-là, c’est sans nuances, je n’ai connu personne, de la jeune génération, qui ne l’ait détesté. Rions un peu : sur le site de Suzanne Granger consacré à Djidjelli, une page est réservée aux photos prises lors de la petite fête marquant le départ à la retraite de notre ami, en 1960 ; et sur les seize photos, pas une ne montre le héros du jour ! C’est dire la chaude affection qui devait l’entourer. (Soyons équitables : ses défenseurs expliquent cette absence par le fait – non vérifié –  que c’était lui qui tenait l’appareil photo !) 

Contrairement aux autres, aucun doute, il était mauvais professeur. Lorsque vous apprenez ce métier, vos maîtres d’application vous fournissent d’emblée le grand principe, le maître-mot de la profession, tout simple à retenir : vous devez vous assurer que vos élèves ont saisi ce que vous leur avez dit ! Élémentaire, mon cher Watson. La voie normale consiste donc à partir du plus simple pour aller au plus compliqué, du connu pour aboutir à l’inconnu – à l’École Normale, on nous le serinait sans cesse. Et à observer une progression prudente. Le plus ignare des hommes sait que, pour grimper au sommet d’une échelle, on doit d’abord vérifier qu’il n’y manque pas des barreaux ; que, dans le cas contraire, on se retrouvera le cul par terre, si ce n’est pis.

Huillet ne connaissait pas ou n’appliquait pas cette règle. Et comme nous étions, face à lui, pétrifiés de crainte, pas question de lui poser la moindre question pour obtenir quelques éclaircissements à propos des barreaux manquants de l’échelle. Ainsi, certaines expressions nous restaient inaccessibles. Que peut comprendre un gosse, dans une petite ville isolée dont il n’est jamais sorti, lorsqu’on lui parle des « marches de l’Empire » ou du « stathouder de Hollande » ? Les marches, ça évoque un escalier, ou un long déplacement à pied ; un stathouder, ce terme barbare n’évoque rien. Tel était Huillet, nous étions censés savoir ce qu’il ne se donnait pas la peine d’expliquer.

Si ce n’était que cela...

Pour ne rien arranger, l’homme était une brute épaisse, qui se plaisait à nous cogner dessus. Certes, les enseignants de l’époque avait la main leste, mais lui avait fait, du châtiment corporel, à la fois un sport et une règle de conduite : au premier prétexte, il frappait. Or, je l’ai déjà signalé, il ne risquait rien, nos parents ne se plaignant jamais de ce que nos enseignants pouvaient bien NOUS faire. Quant à ses élèves, ils n’étaient pas de taille.

Pourtant, il faillit connaître un retour de manivelle, ce jour où il s’en prit à Joseph Mana, pour une vétille dont je n’ai pas le souvenir, mais il lui en fallait peu. Je vous ai raconté que notre camarade s’était fait des muscles et avait appris le judo ; si bien qu’aucun d’entre nous n’aurait eu la bêtise de l’agresser – aucune raison non plus, car le cher Jo joignait à son intelligence la faculté d’être le plus pacifique des individus. Je les revois tous les deux, face à face, le maître hurlant, l’élève, rouge de colère, le poing en arrière et tout prêt à jaillir pour s’écraser sur la face du rustre. Notre camarade, cependant, et au rebours de son adversaire, avait appris l’art de se contenir, et, à notre grand désappointement, le coup ne partit pas. Jo se contenta de sortir de classe, sans y avoir été invité, et ne reparut pas de toute l’heure. Chose étrange, il ne fut pas puni pour cette désertion. Quelqu’un s’était-il senti dans ses petits souliers ?

De mon côté, si je n’étais le chouchou d’aucun maître, j’étais de surcroît particulièrement détesté par Huillet, qui ne m’épargnait pas les sarcasmes : je ne « fichais rien », à ce qu’il paraît. Possible... L’histoire et la géographie étaient peut-être les matières où j’obtenais mes notes les plus basses, d’abord parce que celui qui les enseignait ne m’en avait pas donné le goût, ensuite parce que les leçons furent toujours mon point faible : je les savais rarement aussi bien qu’il eût fallu. Vous ne serez donc pas surpris si j’affirme que l’ambiance était détestable, et que nous travaillions d’autant plus mal que nous crevions de peur. C’est ainsi qu’on en vint à ce fameux après-midi d’hiver.

Il faisait froid, et les classes n’étaient pas chauffées. Djidjelli, environnée de montagnes, blottie au fond d’une cuvette, subissait la pluie plus souvent qu’à son tour, et n’enviait rien à Londres et Manchester. Sur nos bancs, tous, nous grelottions. Tous ? Non ! Seul à résister encore et toujours aux rigueurs de la saison froide, Huillet, aussi soucieux que sa femme de son propre confort, avait emprunté à Siebert un radiateur électrique, un Calor (publicité gratuite, pas la peine de m’en envoyer un, monsieur Calor, merci, je me chauffe au gaz), un de ces petits radiateurs paraboliques, dans lequel une résistance chauffante, placée derrière une grille, renvoie sa chaleur après réflexion sur un miroir. Le principe du télescope, appliqué aux arts ménagers. L’objet, dûment branché, reposait sur l’estrade et ne chauffait que le maître. Mais enfin, tout comme ce miséreux affamé qui calmait sa faim en exposant un quignon de pain à la fumée d’une rôtisserie, nous pouvions encore nous réchauffer des yeux.

Ce jour-là, Huillet, sans doute dans un souci d’équité, avait décidé de se payer TOUTE la classe. Je me doute bien que vous ne me croyez pas, et objecterez que la chose était matériellement impossible, pour une raison de timing. Mais le cours durait deux heures, ce qui lui laissait une chance de battre un record. Battre, par la même occasion, trente gosses en cent vingt minutes, aucune bête au monde ne l’aurait fait. Huillet, si. Mais vous allez voir qu’il y eut un fâcheux grain de sable...

Pas de cours, avait décidé le magister, mais une interrogation orale de tous les élèves, l’un après l’autre, par ordre alphabétique. Terrorisés en bloc, puisqu’il était évident que le but n’était pas de tester nos connaissances mais de trouver prétexte, au mieux, à la mauvaise note, au pis, à la raclée, nous étions incapables de prononcer davantage que quelques onomatopées. Et le défilé commença. Je vous passe les détails, mais vous prie de noter que, la colère de Huillet s’auto-alimentant de ses propres effets, le drame prévisible devait logiquement avoir lieu avant les deux heures écoulées. Ce fut le malheureux Yves Honstettre qui fournit le spectacle le plus pénible. Yves était un gentil garçon, plutôt déluré, joyeux, apprécié de tous, amoureux de la nature, et pas spécialement craintif, puisque l’une de ses spécialités consistait à nous apporter en classe des serpents vivants pour les cours de sciences naturelles. Mais on peut ne point craindre les reptiles et trembler de peur face à un plantigrade, ce qui du reste est la sagesse même, le résultat débouchant alors sur un mutisme peu propice à la régurgitation d’un cours de géographie. Si bien que notre camarade Yves resta coi. De rage, Huillet saisit par les cheveux notre pauvre ami, qui devait peser le tiers de son poids et mesurer la moitié de sa taille, et entreprit de lui cogner la tête contre le tableau, très violemment et de nombreuses fois. Lorsque enfin il le lâcha, des cheveux, par poignées, lui restèrent entre les doigts, qu’il écarta, un peu comme le fait Janice dans Friends lorsqu’elle s’écrit « Oh - my - God », surpris qu’il fut par ce phénomène inexpliqué. Nous vîmes, je le jure, s’envoler par touffes légères les cheveux épars...

Le croirait-on, l’incident ne le calma point.

Si vous n’êtes pas trop distrait, vous vous souvenez que nous étions interrogés en ordre alphabétique ; logiquement, Honstettre précédait Marquet. Vint donc mon tour, et vous vous doutez bien que, moins pétri encore de bravitude que le gentil amateur de serpents, j’étais dans un état proche de la liquéfaction. Par conséquent, je n’eus pas longtemps à patienter. Mais, soucieux sans doute de renouvellement, et conscient d’avoir affaire à un minus, Huillet changea de méthode, et, laissant mes cheveux tranquilles, qui sans doute n’étaient pas assez longs, c’est tout mon corps qu’il se mit à secouer comme un prunier, ou comme Samson secoua les colonnes du temple de Dagon. Je n’étais pas de taille, m’abandonnai à la tempête et me laissai balloter en tous sens, telle une salade dans son panier, car que faire d’autre ? en vérité je vous le demande. Je vous ai raconté dans une autre page que le sens de l’équilibre et moi, cela faisait deux ; si bien que lorsque le secoueur lâcha le secoué, je perdis l’équilibre et m’écroulai... pile sur le radiateur allumé, que j’aplatis comme une galette.

Dans mon malheur, les dieux ne m’avaient pas tout à fait abandonné, car, si je me meurtris durement le fondement, je ne me brûlai pas. Quoique parabolique, le miroir avait-il réfléchi, ainsi que le préconisait Cocteau ? Vous voyez bien que, comme disait ma mère, il y avait encore de la chance pour la canaille (je parle de moi, là).

C’était le grain de sable annoncé plus haut.

Huillet et ses élèves, enfin matés !

Après cela, retour au calme, et plus question de continuer, on était passés trop près de la tuile majuscule, voire définitive. J’espère qu’en leur for intérieur, ceux de mes camarades placés après le « M » dans l’ordre alphabétique ont béni leurs parents pour leur avoir donné le nom qu’ils portaient, et qui leur avait valu, ce jour-là, de passer entre les gouttes. Prévenu de l’incident, Siebert vint tristement récupérer les vestiges de son calorifère, jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. Je suppose qu’il y eut ensuite une explication de gravure dans le bureau directorial, mais, faute d’être des mouches, et d’ailleurs il n’y a pas de mouches en hiver, nous n’en avons rien su.

Bonus : Bartoli

À l’instar des trois mousquetaires, ce trio infernal comprenait quatre membres, et celui-ci ne figure pas dans mon panthéon personnel, car je ne l’ai pas subi, mais beaucoup de mes camarades et l’un de mes frères l’ont eu comme tourmenteur en CM2.

Bartoli avait perdu une jambe à la guerre, et il se déplaçait avec une canne, objet devenu célèbre dans tout Djidjelli. C’est qu’il ne s’en servait pas seulement pour marcher : un de mes correspondants m’affirme l’avoir vu casser cette canne sur le dos d’un camarade algérien !

On ne le croirait jamais, tant cet exercice est aujourd’hui désuet, voire carrément relégué au magasin des antiquités, mais les dictées de Bartoli inspiraient la terreur chez tous ses élèves, qui, dès la veille, en avaient des cauchemars. En effet, la dictée achevée, chaque enfant devait échanger son cahier avec son voisin, et les deux copains devaient se corriger mutuellement. Après cela, les coupables qui dépassaient un certain quota de fautes d’orthographe devaient monter sur l’estrade afin d’y recevoir le châtiment rituel : relever sa blouse et encaisser un coup de canne sur les fesses. Bartoli appelait cela « l’article 12 », défini par cette belle maxime : « Baisse la tête et lève la blouse ». Nous sommes le peuple le plus spirituel de la terre, ne l’oublions pas.

Et puis, dans le même ordre d’idées, quoique en moins brutal, il y eut cet instituteur au nom tombé dans les poubelles de l’Histoire, qui sanctionnait d’une autre façon les manquements à l’orthographe : il faisait promener dans l’école entière tout gamin qui osait faire plus de cinq fautes à la dictée, coiffé du fameux « bonnet d’âne » ; lequel n’était pas encore passé de mode, lui non plus...

Conclusion très morale

Mon année de troisième, qui coïncidait avec la fin de ma scolarité à Djidjelli, s’est achevée mieux qu’elle avait commencé. Nous avons passé l’écrit du BEPC sur place, mais, pour l’oral, il fallait se rendre à Constantine. Grand merci aux autorités académiques, lesquelles enrichissaient ainsi les Messageries Automobiles Djidjelliennes. Siebert et Huillet étaient du voyage, puisqu’ils étaient examinateurs. Les résultats ne se sont pas fait attendre très longtemps, on nous les annonça le soir même, je crois, ou le lendemain. Et comme j’étais reçu, ma foi, assez honorablement, ce fut un bien beau spectacle que de voir Siebert, et surtout Huillet, prendre des airs protecteurs et faire des ronds de jambe (je crois qu’ils avaient eu leur nom dans le journal) autour d’un gamin à peine pubère, qui les honorait par ricochet, mais qu’ils couvraient de boue quelques jours plus tôt.

Merci à eux pour cette leçon d’humanité.

Je ne les ai jamais revus. Mais j’ai su que Huillet avait vécu au-delà de ses 92 ans (il est mort à Saint-Raphaël le 6 septembre 2006). Relisez donc la remarque de ma mère quelques paragraphes plus haut.

Blason de Djidjelli

Sites associés : Kinopoivre (critiques de films)Yves-André Samère a son bloc-notes

Dernière mise à jour de cette page le dimanche 27 mai 2012.