Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Djidjelli

Djidjelli – Deux ou trois choses que je sais d’elle

La VigieLa Vigie

La rue Bétancourt

Paradoxe, l’endroit dont on se souvient le mieux est celui qu’on n’a jamais connu ! Sur la photo ci-contre, l’une des très rares qui subsistent, apparaît donc la rue Bétancourt avant la Deuxième Guerre Mondiale (j’écris « Deuxième », parce que mon pessimisme naturel m’interdit d’écrire « Seconde »), et dominée par la Vigie, une tour carrée assez laide, il faut bien l’avouer. Voyez-la, photographiée de très près, sur la dernière photo, tout au bas de cette page, et telle que les survivants de ma génération ne l’ont quasiment jamais vue.

C’est mon cas, je n’ai jamais vu de mes propres yeux la Vigie, qui fut détruite bien avant notre installation à Djidjelli, mais c’est le lieu qui a symbolisé toute mon enfance – laquelle a fini assez vite, dois-je dire. La rue Bétancourt, dont on ne voit ici que la moitié nord-est, à l’endroit où elle se termine dans la rue des Gardes-Françaises, vivait sous son regard absent, et nous y vécûmes jusqu’en 1952, environ, avant de déménager vers le quartier des Chalets, à seulement quelques centaines de mètres, juste de l’autre côté de cet ancien et très austère observatoire. Notre logement, au numéro 3, n’est pas visible ici, il fait face à la maison (ou future maison) de notre propriétaire, la bâtisse à un étage avec les trois fenêtres en façade.

On raconte que la Vigie a été volontairement démolie sur ordre de l’ancienne municipalité, en 1942, pour ne pas attirer l’attention de l’aviation nazie et donc éviter les bombes. Absurde ! Le fait est que la topographie de la ville n’avait pourtant pas besoin de ce point de repère pour faire de Djidjelli un lieu identifiable, étant donné qu’aucune autre ville n’existait à près de cent kilomètres à la ronde, que la mairie était notablement plus élevée, plus repérable que la Vigie... et que les bombardements n’ont pas épargnée la ville pour autant. En effet, à notre arrivée en 1945, une partie du quartier était en ruines ! À gauche de notre maison, là où commençait la rue de Picardie, un immeuble en ruines ; lui faisant face, un autre immeuble en ruines, visible sur la photo ci-dessous (prise par ma mère depuis notre balcon). Tout en haut, la plateforme de la Vigie disparue, qui prend des airs de Mont-Sinaï dans Les dix commandements. Et nous allions jouer dans les décombres... C’était Allemagne année zéro en modèle réduit.

Ruines rue Bétancourt

Fantaisie de l’Histoire, bien des années plus tard, je suis allé m’installer pour sept ans à Saint-Lô, dans le Cotentin, et cette petite ville aussi avait souffert des bombardements, beaucoup plus effroyables puisqu’elle en fut ratiboisée à quatre-vingt-quinze pour cent (comme aurait dit Brassens), mais qui présentaient une incontestable originalité, puisqu’ils n’étaient pas dus aux nazis : on les devait à l’armée des États-Unis... Très bien informés comme toujours par leurs services secrets, nos alliés n’avaient pas attendu la guerre d’Irak pour se couvrir de gloire, et, croyant que Saint-Lô était un important nœud de communications pour l’armée allemande, avaient résolu de raser toute la ville. Ce beau projet, dont le caractère opportun et la modération ne peuvent échapper qu’aux malveillants ou aux gauchistes, fut mené à bien avec l’efficacité propre aux troupes de ce pays sans lequel nous ne connaîtrions ni le rap, ni le hot dog, ni la Scientologie, ces prodigieuses conquêtes de l’Humanité. Ultérieurement, la ville de Saint-Lô fut reconstruite en hâte, grâce aux indemnités que durent verser nos alliés ; hélas, elle le fut dans un style architectural uniforme et grisâtre, qui en fit le lieu le plus lugubre de Normandie, donc du pays tout entier. Mais trève de digression.

Djidjelli, elle, se passa des dollars, me semble-t-il, de sorte que les ruines perdurèrent encore quelques décennies. En fait, ma famille a quitté l’Algérie en 1962 sans que le quartier eût beaucoup changé, quelques reconstructions mises à part .

La Vigie

Ci-contre, une autre vue de la Vigie, prise depuis la fameuse rue de Picardie, qui commence à cet endroit. C’est en jouant dans les ruines de la maison de droite, justement celles photographiées par ma mère (voir ci-dessus), que mes camarades de l’immeuble et moi trouvâmes un jour, enfouis dans la terre, quelques ossements. Avec un délicieux frisson, nous nous sommes facilement persuadés qu’il s’agissait d’os humains, perspective qui nous excitait, mais ne nous troublait pas : les enfants, c’est bien connu, n’ont aucune sensibilité, ils ne sentent même pas les coups.

Bien entendu, naïfs, nous n’étions pas idiots, et n’en avons pas soufflé mot à nos parents, ils auraient brisé nos illusions et prétendu que c’étaient des os de chat crevé. Il n’y a que des inconvénients, à trop parler aux parents.

Nos rêves d’aventures s’alimentaient d’un autre élément propre au mystère : sous la Vigie, à gauche des marches d’escalier que vous pouvez voir, et caché par la végétation, s’ouvrait un tunnel qui traversait toute la colline et, après un coude qui interdisait d’en voir la lumière de l’autre extrémité, débouchait derrière la plateforme qui avait autrefois supporté la tour. L’un de nous se hasardait parfois à le prendre, mais jamais seul. En fait, hors l’obscurité qui y régnait, nous ne courions aucun danger, sinon celui d’être heurté par une des innombrables chauves-souris qui le peuplaient ; mais le danger était mince, et ces inoffensifs vampires y voyaient mieux que nous. Au bout de quelques dizaines de mètres, on apercevait le jour, et l’on se retrouvait sur l’autre versant de la colline, face à la mer. La vérité oblige à dire que l’endroit servait surtout de toilettes publiques aux égarés, l’odeur qui y régnait ne laissait aucun doute.

Mais au diable les restrictions, la place ne manque pas, et voici, en meilleur état, deux autres vues de la Vigie, le même endroit, à deux époques différentes :

Rue de Picardie (partie haute)
Rue de Picardie (partie haute)

On se permettra de préférer la vue la plus ancienne, la première, où jardin et luminaire old style subsistent, où les poteaux et tuyaux de gouttières n’ont pas encore poussé, non plus que l’enseigne d’un atelier de mécanique-marbrerie. Sur la plus récente, à gauche, le coin du Cercle militaire, un jardin public, à l’intersection de la rue de Picardie et de la rue de Normandie.

Démolie, mais inspirant de la nostalgie à beaucoup, la Vigie aurait dû être reconstruite, ou remplacée par un monument analogue – c’était du moins l’intention de la municipalité. Cependant, nous avons quitté Djidjelli sans voir mené à bien ce beau projet. Il n’y eut jamais là qu’un carré de béton d’où sortaient quelques bouts de ferraille tordue et rouillée. Symbole de l’avenir, sans doute...

Rue de Picardie (partie haute)
Rue de Picardie (partie haute)

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Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 avril 2011.

Blason de Djidjelli