JPM a un avis sur tout - Les enjoliveurs du langage

Les enjoliveurs du langage

Molière avait imaginé Les précieuses ridicules. La mode n’en est pas passée, elle s’est étendue. Ses précieuses à lui ne sévissaient que dans le milieu restreint où elles avaient la possibilité d’évoluer : les salons de la petite noblesse et de la bourgeoisie. Aujourd’hui, leurs successeurs, grâce aux journaux, à la radio, à la télévision, au théâtre, au cinéma, sont en mesure de généraliser l’épidémie.

Quelle épidémie ? Celle qui se répand à toute vitesse – ils ne succombent pas tous, mais ils sont tous frappés, voire frappadingues – se reconnaît à ceci : l’individu atteint ne peut plus s’exprimer simplement, au moyen de mots et expressions compris de tous. Il faut qu’il complique. Prétexte : échapper à la banalité.

C’est ainsi que les mots les plus usuels disparaissent. Oh ! pas des dictionnaires, pas encore. Mais du langage courant.

Dans cette page, on en relève quelques-uns. Quand c’est possible, on explique pourquoi ces disparitions (pas difficile !). Et surtout, en quoi c’est regrettable. Les titres désignent, non le mot ou l’expression en voie d’extinction, mais celui ou celle qui le (ou la) remplace peu à peu.

incontournable

Ce mot assez récemment apparu n’existe dans aucune autre langue. Et puisque son étymologie en précise le sens – théorique –, « qui ne peut pas être contourné », j’attends encore que l’on m’explique en quoi un acteur, un film, un homme politique, une recette de cuisine, un livre, un couturier, un appareil électroménager, etc., ne peuvent pas être « contournés ». Jusqu’ici, je croyais que seuls les obstacles devaient l’être, quand la chose était possible.

Ainsi disparaissent les mots suivants : indispensable, inévitable, nécessaire, obligatoire, exigé, essentiel, forcé, imposé, obligé, vital, capital, fondamental, important, primordial, utile, avantageux, précieux, commode, souverain, utilisable, efficace, pratique, et j’en oublie sans doute. La liste est si variée qu’au moins de ces mots peut convenir quelle que soit la situation, et que, donc, incontournable ne l’est pas !

casting

C’est à hurler de rire. Autrefois, quand un acteur postulait pour un rôle, on disait qu’il passait une audition. Aujourd’hui, on dit qu’il passe un « casting ». Outre que ce mot est moche et qu’il évoque la castration et le châtiment (en espagnol, castigar signifie châtier), vérifions ce qu’on en pense dans les pays de langue anglaise.

Eh bien, pas grand-chose, car, dans les pays de langue anglaise, on dit aussi bien casting que... audition !

On aurait donc, pu, en France, faire l’économie de ce mot inutile.

opportunité

En français, l’opportunité est la qualité de ce qui est opportun ; de ce qui tombe bien, au bon moment ; de ce qui n’est pas inopportun, qui ne dérange pas. Comme à tous les noms de qualités, seul l’article défini (au féminin singulier) convient à ce mot. De même qu’il serait dépourvu de sens de parler d’UNE spontanéité, d’UNE pusillanimité, d’UNE magnanimité, etc., c’est une sorte de non-sens que de mettre ce mot au pluriel et de dire « DES opportunités ».

En français toujours, une occasion est, soit une circonstance favorable dont il serait stupide de ne pas profiter, soit un objet de seconde main qu’on peut acquérir à bon compte.

Il est par conséquent acquis que ces deux mots ne sont pas synonymes !

Il est vrai qu’autrefois, opportunité pouvait signifier « occasion favorable », mais l’Académie française, dès 1762, estimait que le terme avait vieilli, et Furetière, encore plus tôt (en 1690), trouvait que ce mot était « de peu d’usage », ce qui signifie la même chose...

La presse financière a entrepris de changer tout cela, en remettant le mot à la mode. Les financiers, on le sait, constituent la nouvelle aristocratie : il n’échappe à personne qu’un individu occupé d’argent uniquement ne s’abaisserait jamais à « profiter d’une occasion » ! Et le mot occasion a, par eux, été décrété vulgaire. Il urgeait ainsi de le remplacer par un vocable plus huppé. Par chance, la langue anglaise, avec son riche gisement de faux amis, leur en offrait... euh, l’occasion. Via un syllogisme foireux, que voici :

1. Le français occasion se dit en anglais opportunity.

2. L’anglais opportunity RESSEMBLE au français opportunité (mais il n’en est pas la traduction : faux ami).

3. DONC : une occasion et une opportunité, c’est pareil !

Et voilà comment, tous, aujourd’hui, à la faveur de ce raisonnement saugrenu, nous « saisissons des opportunités », et pour quelle raison plus personne n’utilise le mot occasion. Qui, rappelons-le, ne possède pas de synonyme, donc est irremplaçable.

album

Un album était autrefois un livre (ou un cahier, ou une tablette, chez les Romains). Bref, il recueillait ce qui pouvait être écrit.

Plus tard, il reçut également les images, et l’on connut les albums de photos. Et bientôt, les albums de bandes dessinées.

Allez donc savoir pourquoi, aujourd’hui, un album est un disque sur lequel sont enregistrées des chansons, principalement de variétés. Si bien que le mot disque a quasiment disparu : on ne l’entend plus du tout ! Ce n’est pourtant pas à cause du téléchargement sur Internet, qui a fait que cet objet s’est un peu raréfié « dans les bacs », comme ils disent : cet attentat contre le vocabulaire a eu lieu avant que nous devenions tous des pirates !

au final

Si les mots et expressions cités plus haut peuvent tromper quelqu’un peu familier avec les dictionnaires, l’expression au final devrait faire sursauter quiconque a suivi quelques semaines les cours de l’école primaire (qu’on appelle aujourd’hui « école élémentaire » pour ne vexer personne, en attendant un nouveau qualificatif encore plus précautionneux).

Cette expression très en vogue depuis quelque temps est en effet une évidente absurdité grammaticale, composée d’un article qui ne précède... aucun nom, mais un adjectif. Ce que la grammaire française n’a jamais prévu.

Eh oui, le mot final n’est pas un nom ! Une finale, cela existe ; un final, cela n’existe pas.

Auparavant, on disait « à la fin », voire « finalement », ou « in fine » pour les amateurs de latin. Et tout allait bien. Mais c’était trop simple.

démarrer - débuter

Mais où donc est passé le verbe commencer ? S’il existait un mot d’usage courant, c’était bien celui-là. Or on ne l’entend plus, on ne le lit plus. À la place, nos enjoliveurs ont lancé deux remplaçants, démarrer, ainsi que débuter.

Pas de chance, ces deux mots ne peuvent pas jouer le même rôle, car ni l’un ni l’autre n’admet de complément d’objet direct. Un grammairien dirait qu’ils sont intransitifs, alors que commencer est transitif : il admet, lui, les compléments d’objet direct. En clair, on peut commencer une carrière, on ne peut pas démarrer une carrière, ni débuter une carrière : on démarre, on débute, point final.

Cette obsession du verbe démarrer doit beaucoup à l’informatique. On sait que les spécialistes de l’informatique ne sont pas forcément des aigles en matière de syntaxe, or ils ont lancé l’expression « démarrer un ordinateur », et le public a suivi sans se poser aucune question ! La mode du démarrage tous azimuts était lancée...

Néanmoins, le verbe démarrer présente une particularité : on peut « démarrer un bateau », c’est-à-dire ôter les amarres qui le relient au quai. Mais il va sans dire que cette exception (apparente) n’implique pas que « démarrer un bateau » signifie qu’on mette en marche son moteur !

concertation

Pour une fois, soyons indulgents : le mot, qui n’est pas absurde, encore moins incorrect, a été créé par un académicien ; ou plutôt, par un homme qui ne fut reçu à l’Académie française que bien après la création de ce mot, sans d’ailleurs avoir écrit de livre qui vaille. Il s’agissait de Michel Debré.

Cet homme politique vendit son âme en devenant, en janvier 1959, le Premier ministre de De Gaulle, qui l’avait placé à ce poste pour y faire la politique contraire de celle qu’il préconisait quelques mois auparavant (Debré était un partisan acharné de l’Algérie française, en foi de quoi, il dut œuvrer pour l’indépendance de ce pays) ; puis, déchu de ce poste après la signature des Accords d’Évian, il accepta quelques années plus tard, sous Pompidou, des portefeuilles ministériels moindres, aux Finances et aux Affaires Étrangères. Et c’est, je crois, en cette qualité qu’il lança le mot concertation.

Jusque là, lorsque des adversaires politiques se réunissaient pour discuter, on disait qu’ils tenaient une conférence. Ce qui suppose que les deux parties étaient de rang égal. Or, à je ne sais plus quelle occasion, le gouvernement français dut accepter une discussion avec je ne sais plus quelle faction que Debré considérait comme indigne de cet honneur, et le mot conférence le rendait malade.

C’est ainsi qu’on raya conférence du vocabulaire employé à cette occasion, et que l’on créa concertation, à partir du verbe se concerter, ce qui était logique... mais relevait néanmoins de la com’... déjà ! Le mot est resté.

solutionner

Cette fois, les enjoliveurs sont des enlaidisseurs. Trouver la solution d’un problème, ce n’est pas le « solutionner », mais le résoudre. Solutionner est un néologisme plutôt lourd, plutôt laid, que seuls les ignares emploient. Les ignares, et, ô surprise ! également Frédéric Dard, qui casait ce mot dans chacun de ses romans. Il n’était pourtant pas le pire des romanciers, et on le créditait d’une imagination fertile. Autrement dit, il aurait pu trouver mieux que ce langage de shampouineuse.

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Dernière mise à jour de cette page le vendredi 23 mai 2008.