JPM a un avis sur tout – L’eugénisme aux États-Unis

L’eugénisme aux États-Unis

Les adversaires de l’avortement thérapeutique pullulent aux États-Unis, et ils sont particulièrement actifs, spécialement lors des campagnes électorales. En 1994, le Président Clinton n’a pas craint, en dépit de son engagement passé, de leur donner des gages en allant se faire sermonner par le pape au Vatican, avant de se rendre aux cérémonies du cinquantenaire du débarquement en Normandie. On aimerait pouvoir affirmer que ces activistes, par ailleurs fréquemment partisans de la peine de mort, sont aussi de farouches adversaires de l’eugénisme. Et pourtant...

Mais d’abord, un rappel :

    - l’avortement thérapeutique se pratique sur des personnes bien définies et CONSENTANTES ; il est destiné à empêcher la venue au monde d’UN enfant dont on a la CERTITUDE qu’il naîtrait avec une malformation ou une maladie très grave et inguérissable. Par ailleurs, la future mère est seule juge.

    - l’eugénisme s’est pratiqué sur des GROUPES de population, généralement NON CONSENTANTS, ou dont le consentement a été arraché abusivement, pour empêcher GLOBALEMENT la venue au monde d’enfants dont on présumait que, STATISTIQUEMENT, une proportion plus ou moins grande d’entre eux naîtraient avec un risque de tare, lié à l’état de santé, mais aussi à la POSITION SOCIALE de leurs parents.

Les origines théoriques

La théorie de l’eugénisme a été inventée en 1883 par un Britannique, sir Francis Galton, cousin de Charles Darwin ; il l’a exposée dans son livre Essays of Eugenics. Certains réformateurs sociaux, de droite comme prétendus « de gauche », furent séduits par cette idée de stériliser les populations « à risque » : les écrivains George-Bernard Shaw et Herbert-George Wells, et l’illustre homme politique Winston Churchill, entre autres, crurent que la stérilisation « renforcerait la vigueur d’une nation » et allégerait les dépenses de couverture sociale des hôpitaux et des prisons.

Sous le titre « CHURCHILL’S PLAN FOR RACE PURITY », un journal anglais écrivit ainsi : « Winston Churchill wanted more than 100,000 “morally degenerate” Brittons to be forcibly sterilized and others incarcerated in labour camps to halt the decline of the “British race”. » (« Winston Churchill voulait que plus de cent mille Britanniques “moralement dégénérés” soient stérilisés de force, et les autres incarcérés dans des camps de travail, afin d’arrêter le déclin de la “race britannique”. »)

La population britannique était favorable à cette idée, mais les députés la rejetèrent.

Identique accueil favorable à la stérilisation aux États-Unis, aussi bien dans la population que dans la classe politique. Le sujet devint même un thème pour Hollywood, qui produisit des films comme Tomorrow’s children (voir http://us.imdb.com/Title?0220107). Mais dans ce pays, contrairement à l’Angleterre, on passa aux actes.

Le parapluie de la loi

Certains États votèrent des lois autorisant l’eugénisme, en l’occurrence, la stérilisation de certaines catégories de la population : on prévoyait ainsi de l’appliquer à des épileptiques, à des malades mentaux légèrement ou gravement atteints, à toutes sortes de personnes jugées « inaptes à la reproduction ». Parfois, on alla beaucoup plus loin, comme en Virginie, ainsi qu’on le verra ci-après.

Parfois aussi, des lois furent votées, mais non appliquées de façon systématique, ou pas appliquées du tout, les autorités en redoutant le caractère trop radical. Certains États, enfin, se ravisèrent et abrogèrent ces lois après les avoir votées, en les déclarant non constitutionnelles et contraires aux libertés fondamentales.

Mais d’autres États n’avaient pas ces scrupules : l’État de New York possédait un Bureau des Études Eugéniques, à Long Island, dirigé par le docteur Harry Laughlin, qui avait sous ses ordres des centaines d’enquêteurs chargés de dépister les « familles à problèmes ». Biologiste éminent, le docteur Laughlin fut chargé en 1924 de rédiger le projet de loi qui allait être soumis à la Cour Suprême, et qui imposait la stérilisation de force aux aveugles, aux sourds, aux infirmes, aux alcooliques, aux drogués, aux tuberculeux, aux syphilitiques, aux lépreux, aux criminels, aux faibles d’esprit, aux pauvres, aux sans-abri ! Le but avoué de cette loi était d’empêcher l’extension des tares et maladies héréditaires (comme si la toxicomanie ou la pauvreté étaient transmissibles génétiquement), ainsi que des autres maladies, physiques ou mentales. Mais, en fait, elle visait jusqu’à des jeunes ayant fugué ou commis des viols... ou les filles qui auraient été violées  !

Exécution

C’est l’État de Virginie qui alla le plus loin : il stérilisa plus de 8000 personnes, en majorité des enfants (jusqu’à 11 ans) et des jeunes adolescents. Tous furent stérilisés dans le plus grand asile des États-Unis, la Colonie de Lynchburg, qui ouvrit ses portes en 1910 sous le nom de « Virginia State Epileptic Colony ».

Lynchburg, dans le comté d’Amherst, comptait 1700 internés, parfois placés là après un faux diagnostic : des milliers de Blancs pauvres des campagnes avoisinantes y furent emmenés de force, des orphelins, parfois des familles entières, des épileptiques, des malades mentaux ; la plupart sans instruction, et décrétés « inadaptés ». Les opérés étaient détenus, astreints à travailler pour presque rien, et mis au cachot (parfois jusqu’à 90 jours de suite) en cas de « faute ». Ils avaient couramment la tête rasée, n’étaient vêtus que d’une blouse de travail. Ils vivaient dans des cellules minables, sans confort ni commodités. Ils étaient parfois battus.

Le premier directeur de Lynchburg fut le docteur Albert Priddy, dont le nom se perpétue grâce au Priddy Memorial Hall, qui existe toujours ; sa mission consistait à stériliser les détenus, et il fut à l’origine de la loi Laughlin mentionnée plus haut. Mais, alors même que la loi Laughlin, loi fédérale devant donc s’appliquer à tous les États, n’était pas encore votée, la Virginie prit de l’avance et vota en 1924 une loi locale autorisant les stérilisations. Les autorisations de stérilisation étaient délivrées au Palais de Justice du Comté d’Amherst. Les malades, « opérés pour leur bien », n’étaient pas prévenus qu’il s’agissait d’une stérilisation. On a parfois stérilisé des filles alors qu’elles se trouvaient enceintes.

Restreint à l’origine, le caractère des lois sur la stérilisation changea avec l’affaire Carrie Buck, en 1927.

L’affaire Carrie Buck

Carrie Buck venait d’une famille pauvre des bas quartiers de Charlottesville, en Virginie. Sa mère avait été jugée « faible d’esprit » et internée à Lynchburg, et Carrie fut placée en pension dans la famille Dodds ; c’est là qu’elle fut violée, à 16 ans, par un neveu de cette famille. Enceinte, elle accoucha en 1924 d’une petite fille, Vivian.

Carrie fut déclarée « arriérée mentale », et on l’envoya, comme sa mère, à Lynchburg. Son enfant lui fut retirée. À Lynchburg, on décida de la stériliser. Mais, contre toute attente, elle refusa, et son refus provoqua un procès devant le tribunal d’Amherst.

C’est le sénateur et procureur Audrey Strode qui requit contre Carrie Buck ; elle était « défendue » par Edwin Whitehead... lequel avait voté en faveur de la loi de stérilisation, avait fait partie du Comité de Direction de Lynchburg en 1915, et se trouvait être l’ami du procureur. Le principal témoin à charge était le docteur Laughlin, qui n’avait pourtant jamais examiné ni même rencontré Carrie : sa déposition lui avait été dictée, mot pour mot, par le docteur Priddy. Au cours de l’audience, un autre témoin fut une infirmière, Carolyn Wilhelm, qui, ayant eu à s’occuper de la fille de Carrie, Vivian, jusqu’à l’âge de six mois, déclara que l’enfant était « étrange ».

Carrie fut donc condamnée, parce qu’elle représentait, selon les attendus du tribunal, « trois générations de dégénérés » : sa mère, elle-même, et sa fille.

Au printemps 1927, l’affaire repassa devant la Cour Suprême, présidée alors par le juge Oliver Wendell Holmes, considéré comme un libéral et un grand nom de la jurisprudence américaine ; il autorisa cependant la stérilisation de Carrie, « faible d’esprit », fille et mère de « faibles d’esprit ». La sœur de Carrie, Doris, qui n’avait pourtant aucun problème mental, fut d’ailleurs stérilisée, elle aussi, en 1928.

La conclusion de l’affaire Carrie Buck permit au docteur Priddy de présenter à la même Cour Suprême son projet de loi sur la stérilisation. La loi fut déclarée constitutionnelle, et pouvait désormais s’appliquer dans tous les États : vingt-sept États la mirent systématiquement en pratique, et l’eugénisme devint la pierre angulaire de la politique sociale aux États-Unis.

À l’étranger

En France, le docteur Alexis Carrel, chirurgien et physiologiste, et qui avait obtenu le prix Nobel en 1912, fut aussi un grand partisan de l’eugénisme, et ses recommandations « purificatrices » précédèrent le passage à l’acte des nazis dans le pays voisin ; il prêta la main, d’ailleurs, à l’extermination des Juifs et des Tziganes, et à la persécution des homosexuels, ainsi qu’à l’élimination, par « non-alimentation », des malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques. (Jusqu’en 2002, une rue du quinzième arrondissement de Paris porta son nom, les maires Chirac et Tiberi refusant de la débaptiser ; il fallut attendre l’élection de Bertrand Delanoë pour que prenne fin cette anomalie)

En Allemagne, dès son accession au pouvoir en 1933, Hitler imita les États-Unis et fit voter des lois eugéniques : on stérilisa, les trois premières années, 255 000 personnes, et il y en eut 500 000 en tout.

Pendant toute la période nazie, les stérilisations aux États-Unis augmentèrent considérablement. À Lynchburg, on se félicita des lois nazies, et le rapport annuel de 1933 exalta « les mérites de la grande République allemande ». Ce rapport recommandait : « Apply the pruning knife with vigor » (« Utilisez avec vigueur le couteau purificateur ». Sic).

En 1936, les nazis célébrèrent la contribution du docteur Laughlin à la « purification de la race » en lui décernant le diplôme de docteur honoris causa de l’Université de Heidelberg. Quant aux services de santé de l’État de Virginie, ils firent l’éloge du programme de stérilisation des nazis.

Le scandale éclate

Après la Deuxième Guerre Mondiale, la stérilisation aux États-Unis n’a pas cessé ; on a seulement employé d’autres mots. Elle se poursuivit donc sous Truman, Eisenhower, et même sous Kennedy. Elle ne prit fin, avec le changement des mentalités, qu’en 1972, soit neuf ans après la mort de ce dernier – c’était l’année de la démission de Richard Nixon –, alors qu’elle avait commencé en 1905. Entre ces deux dates, plus de 70 000 Américains avaient été stérilisés de force.

Le scandale, comme cela arrive souvent, fut révélé par un journal local, le « Richmond Times Dispatch », le 21 février 1980. Ce journal parla d’abord de 4000 stérilisations, puis de 7500, puis, enfin et « officiellement », écrivit-il, de 8300 personnes sur une période de 48 ans. Il était loin du total réel, car il n’avait pris en compte que la Virginie.

L’État de Virginie nia toute responsabilité quant au programme de stérilisation, mais l’Association Américaine pour la Défense des Libertés engagea des poursuites au nom des victimes. L’État tenta de lui interdire l’accès aux archives qui prouvaient les faits, mais il perdit devant un juge fédéral. Cependant, la loi autorisant les stérilisations forcées n’a pas pu être déclarée anticonstitutionnelle, puisqu’elle avait été validée par la Cour Suprême.

Les victimes encore en vie n’ont pas été indemnisées ; elles ont seulement bénéficié d’un « suivi psychologique » de la part de l’État de Virginie.

Épilogue

Carrie Buck est morte le 28 janvier 1983. Ses bulletins scolaires, retrouvés après son décès, prouvent qu’elle n’était pas attardée.

Sa fille Vivian non plus, mais elle était décédée à l’âge de huit ans, en 1932.

Le docteur Laughlin, atteint d’épilepsie (ce qui, ironie du sort, en faisait un candidat à l’application de sa propre loi), fut congédié du Bureau d’Études Eugéniques de Long Island.

Le Priddy Memorial Hall n’a pas changé de nom.

Références : Envoyé spécial, France 2, 1994.
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Dernière mise à jour de cette page le lundi 3 avril 2017.