Hong-Kong : l’irrationnel et les affaires

Hong-Kong : l’irrationnel et les affaires

Installer son siège social, lancer un produit, entrer en Bourse, etc. : aucune décision nécessaire à l’entreprise ne se prend à Hong-Kong sans l’avis d’experts en feng shui, art « divinatoire » chinois.

Le terme feng shui désigne la géomancie chinoise, et se traduit généralement par « Eau Vent ». Cette discipline, devenue à la mode aujourd’hui en France, et dont les origines remontent au quatrième siècle avant notre ère, mêle l’astrologie, la numérologie et quelques principes de philosophie confucéenne. Elle prétend viser à une intégration harmonieuse de l’homme dans son cadre de vie : le « maître » de feng shui aide son client à trouver et à aménager un emplacement « propice » à son développement personnel ou professionnel.

Pour évaluer le feng shui d’un lieu de résidence ou de travail, le « maître » étudie son architecture, son orientation, son aménagement intérieur et son environnement : forme et hauteur des immeubles voisins, distribution des routes, ponts, fleuves et collines proches. À première vue, rien d’absurde dans ces études préliminaires, qui relèvent du simple bon sens. Mais l’irrationnel prend le pas lorsqu’il est recommandé d’éviter de construire un immeuble directement orienté vers une colline ou vers l’angle d’un autre édifice, surtout quand ce dernier est plus élevé. Et, si l’on recherche la proximité de l’eau, c’est parce que son flot est sensé charrier la richesse. En fait, cette croyance contribue à augmenter fortement les prix des immeubles donnant sur la baie, ce qui n’a rien de surnaturel dans d’autres pays.

Les croyances dans le feng shui influencent les prix des marchés immobiliers et financiers. Ainsi, les bureaux donnant sur un cimetière sont loués à bas prix, mais les étages ou numéros de rue comportant le chiffre « 8 » (supposé attirer la richesse) sont très demandés, donc chers. En revanche, les angles et les arêtes vives d’un bâtiment sont considérés comme « nocifs », et les voisins d’une telle construction ont coutume d’occulter leurs fenêtres pour ne pas subir les inconvénients de sa proximité : c’est arrivé à la tour de la Banque de Chine.

Si les locaux ne sont pas dotés d’un prétendu bon feng shui, le maître peut « conjurer le sort » par des modifications symboliques, qui font intervenir des aquariums, des plantes ou des miroirs ; par exemple, un miroir placé dans un bureau est censé renvoyer à l’extérieur (sic) un feng shui néfaste.

Aucune entreprise installée à Hong-Kong n’y échappe. Bien entendu, ces services se paient, parfois cher : une « consultation » courante, facturée sur la base de la surface occupée, coûte entre 120 et 1200 euros ; sommes très largement dépassées quand un « maître » réputé réalise une intervention de grande ampleur. Pour le conseil de déplacer sa photocopieuse, son bureau et son téléphone, et de changer la couleur et l’emplacement de sa porte, le directeur général de la société SFA Assistance (assistance médicale et technique) a payé 4000 francs, soit plus de 600 euros, la consultation d’un « expert » nommé Koon Lung, prétendu consultant en Feng Shui. Ces consultations se font très officiellement, et le gouverneur de la colonie, Chris Patten, a remercié ce même expert pour ses prévisions pour l’avenir de l’île.

Il n’est pas jusqu’à la date de la mise sur le marché et jusqu’au prix de l’action, lors d’une entrée en Bourse, qui ne soit décidée par de tels « experts ».

Quant aux sociétés étrangères qui décident de s’implanter à Hong-Kong, elles s’adaptent généralement ; soit pour « s’intégrer à la culture locale », soit pour ne pas se mettre à dos le personnel dans un pays où la pénurie de main-d’œuvre est chronique.

Cela peut être, également, pour ne pas froisser un client : une entreprise de travaux publics comme Dragages et Travaux Publics a vu parfois ses clients promoteurs exiger une modification du projet d’un chantier, pour le rendre conforme aux prescriptions du feng shui ; le surcoût est très variable, mais, au moins dans un cas, il a atteint 750 000 francs français – près de 115 000 euros .

Références : « Enjeux - Les Échos », n° 96, octobre 1994.
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Dernière mise à jour de cette page le lundi 3 avril 2017.