JPM a un avis sur tout – La guerre du foot

La guerre du foot

Chacun connaît la Guerre de Cent Ans, mais peu connaissent la Guerre de Cent Heures, car elle est plus connue sous le nom de « guerre du football ». Cependant, il serait juste de reconnaître que le football n’a été que le catalyseur, et non la cause de cette guerre, due essentiellement à des conditions économico-sociales.

Les protagonistes

Elle a eu lieu en juillet 1969, entre le Salvador et le Honduras, deux pays de l’Amérique centrale, voisins, et dont le premier donne sur le Pacifique, l’autre sur l’Atlantique. Le Salvador, au sud, est petit mais surpeuplé (quatre millions d’habitants, à l’époque des faits, pour 23 000 kilomètres carrés), le Honduras, au nord, est plus grand, peu peuplé (trois millions d’habitants pour 120 000 kilomètres carrés, donc sept fois moins dense que son voisin), avec une forte minorité d’immigrants salvadoriens que le pouvoir voulait chasser : il y en avait 60 000 en 1960, les neuf dixièmes sans papiers ni permis de séjour. À la suite d’un traité entre les deux pays, le gouvernement du Honduras leur donna cinq ans pour se mettre en règle ou quitter le pays, « offre » dont ne profitèrent que mille clandestins.

Lorsque le Honduras mit en œuvre un programme de réforme agraire, les clandestins qui ne purent justifier leur présence se virent confisquer les terres qu’ils occupaient, terres qui furent redistribuées aux citoyens du Honduras. Il en résulta évidemment une certaine rancœur de leur part, et, après avoir vainement tenté de se reconvertir, ils décidèrent de passer à la résistance armée. Néanmoins, cette résistance armée n’alla pas plus loin que quelques échauffourées à la machette entre paysans, et autres incidents de même nature.  Cette situation n’était pas récente, car les incidents de frontière duraient en fait depuis 1861. L’Histoire des deux pays retient notamment la capture par le Salvador d’un citoyen du Honduras nommé Martinez Argueta, qui, pour être entré illégalement dans le pays, fut condamné à vingt ans de prison ! En représailles, quatre soldats du Honduras parvinrent à capturer soixante et un soldats du Salvador, qui furent emmenés à Santa Rosa de Copan et emprisonnés. Ils ne furent libérés que lorsque le président des États-Unis, Lyndon Johnson, visita la région en 1968 et arrangea un accord qui permit de libérer Argueta et les soldats salvadoriens. Cela ne suffit pas à calmer les esprits, et la Coupe du Monde de football ranima les hostilités.

Les hostilités

Cette année-là, Salvador et Honduras jouaient les matches éliminatoires pour la Coupe du Monde de football, qui devait se dérouler l’année suivante au Mexique. L’un de ces matches avait lieu à Tegucigalpa, capitale du Honduras, alors perturbée par une grève des enseignants. Pour attirer l’attention sur leurs revendications, les grévistes avaient semé des clous sur la chaussée de certains quartiers, d’où une série de pneus crevés, dont les footballeurs salvadoriens en visite furent notamment les victimes. Se sentant personnellement visés, ils se répandirent en insultes. Sans doute en représailles, toute la nuit précédant l’épreuve, l’équipe du Salvador fut empêchée de dormir par les partisans de l’équipe locale, qui cernaient l’hôtel où logeaient les joueurs adverses.

Le lendemain, privés de sommeil et donc épuisés, les Salvadoriens perdirent par 1 à 0 – but marqué à la dernière minute du jeu ! Désespérée, Amelia, une jeune Salvadoriennne, se tira une balle dans le cœur !

Le corps d’Amelia fut rapatrié, ses obsèques furent décrétées nationales, et suivies par le président et le gouvernement du Salvador.

Le match de retour, prévu au Salvador, fut mis sous la haute surveillance de l’armée. Mais l’équipe du Honduras vit d’abord son hôtel incendié (il n’y eut aucune victime), et dut déménager pour un autre hôtel. Là, elle fut soumise par les Salvadoriens au même régime de la privation de sommeil. Escortée par la police, l’équipe épuisée gagna le stade, et perdit le match par 3 à 0. En outre, les Honduriens qui avaient fait le voyage pour assister au match furent molestés, et les échauffourées (voitures incendiées, fenêtres brisées, hôpitaux débordés) causèrent la mort de deux personnes. L’équipe de football put regagner son pays sans encombres, mais la frontière fut fermée.

Revenus au pays, les joueurs relatèrent les faits, attisant l’indignation de leurs concitoyens, qui s’en prirent aux résidents salvadoriens. Il y eut des morts et des blessés, et le gouvernement ne fit rien au début pour empêcher les exactions ; plus tard, ce fut trop tard, et la violence paralysa la capitale pendant deux jours... jusqu’à ce que les émeutiers, fatigués, se calment d’eux-mêmes !

Les deux pays ayant gagné chacun un match, ils devaient encore s’affronter à Mexico afin d’être départagés. Des deux côtés de la frontière, journaux, radios et télévisions continuèrent de verser de l’huile sur le feu, faisant appel à la fierté nationale. Le travail avait pratiquement cessé dans les deux pays, cependant que la passion pour ces faits gagnait toute l’Amérique centrale.

Le match à Mexico, disputé dans une atmosphère d’émeute, fut gagné par le Salvador, mais les troubles ne cessèrent pas : hommes molestés, femmes violées, quelques morts, hôpitaux une fois de plus débordés. Le Honduras accusa les officiels de malhonnêteté, les joueurs adverses de tricherie. On échangea des calomnies des deux côtés, et cela gagna les deux gouvernements.

Il existe deux versions sur la manière dont la guerre commença, selon la nationalité des informateurs, mais l’important est que, dans les heures qui suivirent le match, des escarmouches eurent lieu à la frontière des deux États, suivies d’une intense propagande, qui rapporta des atrocités de toutes sortes, le plus souvent inventées. Des incidents de frontières mettant en jeu quelques douzaines de personnes devenaient des « combats importants », et les deux côtés annonçaient trimphalement la victoire.

Mais toutes ces rodomontades culminèrent le lendemain du match, le lundi, quand un avion salvadorien lâcha une bombe sur Tegucigalpa. La guerre commençait, et allait durer... cent heures.

La guerre du foot a causé six mille morts et quelques milliers de blessés. Près de cinquante mille personnes y ont perdu leur maison et leurs terres. De nombreux villages furent détruits.

 

Références : La guerre du foot et autres aventures, par Ryszard Kapuscinski ; « Le Canard Enchaîné » n° 4309 du 23 mai 2003 ; The Great Honduras-Salvador Football War, extrait de Yanqui, par Lorenzo Dee Belveal.
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Dernière mise à jour de cette page le lundi 3 avril 2017.