JPM a un avis sur tout – Les Irlandais de Vincennes

Les Irlandais de Vincennes

Au cours de l’été 1982, sept attentats ont lieu à Paris :

- contre des locaux et des diplomates israéliens ;

- contre des banques et des écoles étatsuniennes ;

- contre le représentant de l’O.L.P. ;

- contre l’ambassade d’Irak ;

- contre le siège du journal d’extrême droite « Minute » ;

- contre le Pub Saint-Germain ;

- et, le 9 août, contre le célèbre restaurant Goldenberg, rue des Rosiers.

Ces attentats étaient soit anonymes, soit signés par Action Directe ou le groupe arménien Orly. Le dernier, celui de la rue des Rosiers, ne sera élucidé que bien plus tard ; en revanche, il va donner lieu au plus gros scandale juridico-politique de cette fin de siècle.

Les circonstances

Pour réagir contre le terrorisme, et considérant que les moyens actuels sont insuffisants, François Mitterrand, président de la République depuis l’année précédente, annonce la création d’un secrétariat d’État à la Sécurité Publique, dont le titulaire sera Joseph Franceschi, ancien responsable de sa protection lorsqu’il était Premier Secrétaire du Parti Socialiste. Il crée en outre une « mission de coordination, d’information et d’action contre le terrorisme », bientôt surnommée « la cellule anti-terroriste », rattachée directement à sa personne, et commandée par Christian Prouteau, déjà commandant du G.I.G.N.

Ce G.I.G.N. (Groupement d’Intervention de la Gendarmerie Nationale) est, en fait, à ce point indépendant de la Gendarmerie que, la plupart du temps, la Direction générale de ce corps ignore ce qu’il fait et où se trouvent ses hommes.

Quatre-vingt membres du G.I.G.N. formeront donc le G.S.P.R. (Groupe de Sécurité de la Présidence de la République), avec dix policiers des Voyages Officiels, plus le G.A.M. (Groupe d’Action Mixte – « mixte », car y travaillent ensemble policiers et gendarmes, ce qui n’est pas courant, les policiers étant des civils et les gendarmes des militaires, et ces deux corps se haïssant cordialement).

En fait, et sous couvert de lutter contre le terrorisme, domaine où les résultats ne seront guère probants, ce G.S.P.R. constitue une petite armée chargée de veiller sur la vie privée (agitée, comme cela se révélera à la fin de son deuxième septennat) du chef de l’État, de sa famille, de ses amis et de ses proches : Mitterrand, en effet, redoute le ridicule, et ne veut pas connaître les mésaventures de son prédécesseur Valéry Giscard d’Estaing, dont les frasques, mal dissimulées, ont fait rire la France entière. On saura, mais beaucoup plus tard, qu’une des « missions » essentielles confiées à Christian Prouteau sera de... conduire à l’école la fille encore cachée de Mitterrand, la trop fameuse Mazarine !

Cette cellule anti-terroriste, responsabilité supplémentaire pour Prouteau qui a désormais deux « casquettes », et première police parallèle du mitterrandisme, sera logée au 2 rue de l’Élysée, annexe de la Présidence et qui jouxte le palais présidentiel. Pour la première fois, un service « action » serait installé à l’Élysée, et fonctionnerait sans aucun intermédiaire entre lui et le chef de l’État. Son patron Prouteau aurait, entre autres, de 1982 à 1986, la haute main sur les écoutes téléphoniques de l’Élysée, toutes illégales (puisque les seules écoutes légales sont celles, judiciaires, ordonnées par un juge d’instruction dans le cadre d’une enquête, et celles, administratives, ordonnées par le Premier Ministre).

La nomination du commandant Prouteau heurte tous les services de sécurité, qui refusent de collaborer avec la cellule élyséenne, et n’auront de cesse de saper sa mission. Or, la cellule n’a pas son propre service de renseignements, et elle va dépendre, pour cela, de ces services de sécurité rivaux.

Le secrétariat d’État à la Sécurité Publique et son titulaire Franceschi disparaîtront en juillet 1984, discrédités notamment par les manifestations policières du 3 juin 1983 contre Robert Badinter, le Ministre de la Justice. Prouteau et Barril, son adjoint, ne seront, eux, jamais désavoués par celui qui les avait nommés, le président de la République en personne. Cinq ans plus tard, le 17 septembre 1987 sur TF1, Mitterrand, qui l’avait promu au rang de préfet, renouvellera même sa confiance au premier, malgré son inculpation, assurant qu’il a pour lui « la plus grande estime », qu’il « l’aime beaucoup », qu’il « l’estime désintéressé », et qu’il fait « confiance à son courage et à son sens de la vérité ».

Les personnages

Officiellement installé le 24 août 1982, le « supergendarme » Prouteau constitue sa cellule en recrutant des amis, dont trois commissaires de police : Jean Orluc, venu des R.G. (Renseignements Généraux) ; Pierre-Yves Gilleron, venu de la D.S.T. (Direction de la Surveillance du Territoire) ; Charles Pellegrini, venu de la P.J. (Police Judiciaire). Prouteau reste le commandant en titre du G.I.G.N., mais en confie l’intérim au capitaine Paul Barril ; il « puisera » néanmoins dans le G.I.G.N. pour y recruter les effectifs de sa cellule.

À noter : ni Prouteau ni Barril ne sont « de gauche » comme Mitterrand prétend l’être. Mais ils se complètent. Le premier est plutôt un « gendarme de cour » ; le second, Barril, est un baroudeur indiscipliné, aux étranges amitiés, puisque ses amis s’appellent Pierre Conti, ami d’enfance devenu braqueur et surnommé « le tueur de l’Ardèche », et surtout Jacques Mesrine, l’ennemi public numéro un, plus tard abattu froidement par la police, mais qui possède aux yeux de Barril cette distinction d’être comme lui ancien parachutiste.

Barril est aussi amateur d’armes : il aime les perfectionner, et même en fabriquer de nouvelles, comme ces matraques télescopiques envoyant des décharges électriques de 40 000 à 80 000 volts, employées en 1988 contre les Canaques de l’île d’Ouvéa. Il est célèbre depuis 1979 : c’est lui qui, en compagnie de deux sous-officiers, fut envoyé par Giscard à La Mecque, pour y régler le « problème » de la prise d’otages, des milliers de pèlerins ayant été retenus par des rebelles à la monarchie saoudienne. Gaz et produits chimiques furent à cette occasion utilisés, et on ignore le nombre de morts qu’entraîna son intervention – épisode que Barril lui-même qualifia d’« horrible », avouant n’avoir « pas le courage d’aborder le sujet ».

De plus, à son arrivée à l’Élysée, il traîne une gênante histoire d’inculpation pour « cession illégale de munitions » et « complicité de détention illégale d’explosifs » : il avait remis, à un ami lié à l’extrême droite, un stock de cartouches, de détonateurs et de mèches lentes. Il ne sera jugé, pour cette affaire, qu’en février 1986, et dispensé de peine au nom d’« immenses circonstances atténuantes ». De tout cela, Prouteau, son chef, n’ignore rien, et il serait invraisemblable que Mitterrand, au poste qu’il occupe, ne le sache pas aussi : on n’est pas embauché si facilement à l’Élysée…

Mais ce passé douteux n’empêche pas Barril d’être populaire : aux yeux du public, c’est une sorte de « Rambo français ».

D’autres gendarmes encore joueront un rôle dans l’histoire des Irlandais de Vincennes : Pierre Caudan et Michel Lemonnier, simples gendarmes de la brigade Paris-Minimes, dont dépend la ville de Vincennes ; au-dessus d’eux, le major José Windels, officier de police judiciaire ; au-dessus encore, le chef d’escadron (commandant) Jean Pineau ; au-dessus enfin, le commandant Jean-Michel Beau, chef de la section de recherches, récemment nommé, et donc, pas encore habitué à faire des enquêtes, mais qui paiera pour les autres. Beau est alors considéré comme le plus brillant officier de police judiciaire de la Gendarmerie.

Dans le camp opposé, les Irlandais étaient trois. Stephen King, le premier arrêté, résidait précédemment aux Pays-Bas, et venait d’arriver en France ; Michael Plunkett, ancien de l’I.R.A. (Irish Republican Army), et sa compagne Mary Reid, habitaient depuis trois ans, sous un faux nom, au 82 rue Diderot, un modeste immeuble de cinq étages, à Vincennes. Les deux hommes ont en France le statut de réfugiés. Plunkett est en réalité l’un des chefs de l’INLA, groupe distinct de l’IRA, et il s’est réfugié en France en 1970 pour échapper à la police britannique. Les autorités françaises toléraient la présence des Irlandais sur le sol national, sous réserve qu’ils ne se livrent à aucune action politique. Malgré cela, Plunkett coordonne en 1981 les actions de l’INLA, en liaison avec un autre mouvement de l’euroterrorisme, les « cellules révolutionnaires allemandes », qui sont dans la mouvance de la bande à Baader, et il organise avec elles un premier attentat, destiné à « tester leurs capacités de coopération », contre un casernement britannique installé en République Fédérale Allemande. Cet attentat, commis le 24 novembre 1981, fera un mort, mais Plunkett estime que c’est un succès mitigé, et il contacte les Brigades Rouges italiennes, l’ETA basque, et un groupe suisse inconnu. Le FLNC corse, lui, refuse toutes relations.

Bernard Jégat est celui par lequel tout est arrivé. Né en 1949, d’un père directeur d’un établissement d’enseignement catholique, c’était un élève brillant, mais qui ne pourra pas faire d’études convenables en raison du refus de son père de le confier à une école laïque : Jégat devra se contenter de suivre des cours de comptabilité privés. Personnage complexe, sincère mais imprévisible, il balance entre le mysticisme et la révolte contre le capitalisme ; n’appartenant à aucun parti, il est néanmoins partisan de la lutte armée. Claude Lévy, attachée de presse à Paris et avec laquelle il vécut, le qualifie de « tiers-mondiste mais pas gauchiste ». Peu après Mai-68, Jégat rencontre Andrew Horr, journaliste irlandais, correspondant à Paris, qui lui fait connaître la cause irlandaise. À l’époque des attentats de 1982, Jégat, alors âgé de 33 ans, est journaliste occasionnel, et il est depuis 1979 ami de Plunkett – qu’il a au début hébergé. Il est également avide d’actions en faveur de ses convictions.

La loi

Elle est très claire : une perquisition à domicile ne peut être effectuée qu’en présence des personnes mises en cause, et par un officier de police judiciaire habilité auprès de la Cour d’Appel. Les hommes du G.I.G.N. ne sont pas O.P.J., et n’ont donc pas ce pouvoir de perquisition.

Par ailleurs, mis à part les documents classés secrets pour des raisons de défense nationale, aucun document administratif ne peut être dissimulé à la personne qu’il concerne. La Commission d’Accès aux Documents Administratifs est chargée de faire appliquer cette disposition de la loi.

La genèse de l’affaire

Le 1er juin 1981, Bernard Jégat, désireux de proposer ses services à la gauche depuis peu au pouvoir, se rend à l’Élysée ; à cette date, les attentats parisiens n’ont pas encore eu lieu, la cellule anti-terroriste n’existe donc pas : il s’en faut de plus d’un an. Régis Debray, ancien compagnon de « Che » Guevara et conseiller de Mitterrand, reçoit Jégat, mais, le prenant pour un provocateur, il l’éconduit.

 L’attentat fomenté par Plunkett en Allemagne a lieu le 24 novembre 1981, et Jégat « n’aime pas ça » : il a le sentiment que le trop célèbre Carlos est au centre de toute cette organisation, et que les Palestiniens y sont mêlés. Il n’a d’ailleurs pas tort sur ce point : des armes venues de l’Europe de l’Est et destinées à l’Irlande et au Pays basque sont même passées par ses mains. Néanmoins, il ne réagit pas encore.

Au printemps 1982, se sentant privé d’action, il demande à son ami Plunkett, l’un des Irlandais, de l’initier au maniement des explosifs. Le vendredi 6 août, il rencontre Plunkett en compagnie d’un autre Irlandais, « Harry » ; à cette occasion, il accepte qu’on donne son nom et son numéro de téléphone à des Palestiniens en vue de négocier un rendez-vous entre ces Palestiniens et Plunkett : c’est ce dernier qui doit lui téléphoner le lundi 9.

Ce lundi 9 août, Plunkett ne téléphone pas, mais l’attentat de la rue des Rosiers a lieu. Le mardi 17 août, Mitterrand s’engage à « faire reculer le terrorisme partout où il se terre ».

Le vendredi 20 août, Jégat croit reconnaître Plunkett et « Harry » dans deux portraits-robots des tueurs de la rue des Rosiers publiés par les journaux, « France-Soir » notamment. Horrifié, il se résout le lundi 23 août à dénoncer Plunkett. Mais, au lieu d’aller à la police, il décide de contacter Prouteau ; pour y parvenir, il va trouver Jean Daniel, le directeur du « Nouvel Observateur », lequel contacte Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l’Élysée. Comme Bianco conseille effectivement de voir Prouteau, Jean Daniel repasse alors Jégat à deux autres journalistes, qui le mettent en relation avec Barril, adjoint de Prouteau, nouvellement nommé à la « cellule » de l’Élysée, et qui sera officiellement installé le lendemain.

Ce lendemain 24 août, Barril rencontre Jégat, qui lui remet des photos de Plunkett et « Harry » : Barril « reconnaît » en eux les tueurs, il en est certain « à quatre-vingt-quinze pour cent ». Or, il se trompe grossièrement. D’ailleurs, l’attentat de la rue des Rosiers, on le sait aujourd’hui, était l’œuvre du groupe palestinien Abou Nidal, et n’avait rien à voir avec l’I.R.A.

Mais, mis au courant par Barril, Prouteau se montre convaincu que les Irlandais ont commis l’attentat. Jégat conduit alors Barril chez lui et lui remet tout ce qu’il possède – illégalement – en rapport avec ses propres activités de « porteur de valises » pro-irlandais, et qui lui a été confié par Plunkett : dans un sac de plastique, des armes (dix pistolets tchèques), un pain d’explosif de 500 grammes, des détonateurs, des mèches lentes, des documents, des cartes d’identité vierges, des photos, et des dossiers dans un autre sac. Il y a aussi l’arme personnelle de Jégat, un pistolet automatique GP35 Herstall de 9 mm. Ce pistolet, Jégat en parlera au juge Hervé Bruguière en 1986, non pas dans son cabinet de juge… mais sur Antenne 2 : « Une arme personnelle, un cadeau, que j’ai remis le lendemain à Paul [Barril] ». Cette arme sera l’un des nœuds de l’affaire.

Encore plus convaincu, Barril ne vérifie rien, ne procède à aucune contre-enquête. Il ne transmet rien, ni à la police, ni à la Justice, alors qu’un procureur, averti, aurait aussitôt désigné un juge d’instruction. Il préfère monter un plan, un traquenard destiné à compromettre les Irlandais – dont rien n’indique alors qu’ils sont coupables de l’attentat de la rue des Rosiers.

Il voit encore Jégat le lendemain 25 août, puis, le jeudi 26, lui annonce que l’arrestation des Irlandais aura lieu le surlendemain 28. Afin de tranquilliser Jégat qui s’étonne tout de même, quoique tardivement, qu’un attentat anti-juif soit l’œuvre d’Irlandais, il invente une rencontre qui aurait eu lieu dans un hôtel entre Plunkett, désormais filé par le G.I.G.N., et « deux Arabes », et prétend que Plunkett prépare un attentat contre un magasin britannique de Paris, Marks et Spencer.

Le samedi 28, jour prévu pour l’arrestation, Barril et un de ses hommes rencontrent Jégat chez lui ; ils sont porteurs d’armes, de matériel radio et de documents sur des personnalités britanniques, ceux-là même fournis par Jégat à Barril, qui ne concernent en rien Plunkett, et dont Jégat s’étonne à juste titre que le G.I.G.N. en ait besoin pour procéder à une arrestation ! Mais Barril lui explique que, si on ne trouve rien chez Plunkett, il faudra bien « qu’on mette quelque chose ». Quant au sac qu’il porte, il contient, dit-il, « de l’explo préparé ».

Sans Jégat, les gendarmes élyséens se rendent chez Plunkett, à Vincennes, pour l’y attendre et l’arrêter. En théorie, l’opération est « contrôlée » hiérarchiquement par le commandant de gendarmerie Jean-Michel Beau, choisi par Prouteau, qui l’a « conseillé » à Barril. Beau n’est d’ailleurs pas présent, seuls deux gendarmes assistent à l’arrestation et à la perquisition : leur supérieur direct, le major José Windels, n’est même pas sur les lieux... mais il signera pourtant le procès-verbal de perquisition !

L’arrestation

Les Irlandais sont arrêtés par Barril en personne le soir du samedi 28 août 1982, King le premier vers 18 heures, Mary Reid la dernière vers 19 heures 30. Les gendarmes de l’Élysée sont en civil, gantés, l’arme au poing. Le fils de Mary Reid, âgé de onze ans, assiste à l’arrestation de sa mère. Les deux hommes seront incarcérés à la prison de la Santé, la femme à celle de Fleury-Mérogis. Là, ils connaîtront deux mois d’isolement : silence et solitude, aucune visite, interdiction de communiquer entre eux, courrier violé, confisqué ou retardé ; par la suite, ils sont devenus des « détenus particulièrement surveillés », fouillés à intervalles réguliers.

La perquisition de leur appartement commença après leur départ, au mépris de la loi qui exige la présence du locataire, et dura deux heures et demie.

Leur arrestation a été saluée à peine une demi-heure après, soit à 20 heures, par un communiqué tonitruant, réclamé par Prouteau, et venant directement de Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l’Élysée ; ce communiqué annonçait des « arrestations importantes dans les milieux du terrorisme international », et la saisie de documents et d’explosifs sur le lieu de l’arrestation. L’autorité judiciaire, elle, n’avait même pas été avertie.

Le lendemain, c’est sur TF1 qu’une première version de l’arrestation sera donnée par le présentateur Jean-Claude Bourret, ami de Barril : à la suite de renseignements fournis par la D.G.S.E., « ce sont des terroristes de très haut niveau » qui ont été arrêtés. Or, rien de tout cela n’est vrai. Le détail de la saisie sera donné ce même jour, dimanche 29 août, par la police judiciaire : plastic, détonateurs, trois pistolets, faux papiers, documents politiques, etc. Barril explique qu’un attentat aurait dû avoir lieu le week-end suivant, et que l’arrestation était due à une « information » (dénonciation, dans le langage policier), suivie d’une enquête préalable très sérieuse, prétendait-il.

Or, non seulement les Irlandais ne préparaient aucun attentat, mais, réfugiés en France, ils avaient renoncé au terrorisme : aucun État ne les recherchait, ni l’Irlande ni la Grande-Bretagne ; ils n’avaient aucun contact avec les Palestiniens, et quoique Plunkett fût un ancien de l’I.R.A., donc surveillé épisodiquement par la D.S.T., tout cela était ancien. D’ailleurs, le communiqué de l’Élysée ne convainc guère la presse, qui réclame la libération des Irlandais.

Jégat s’étonne

Jégat eut confirmation de l’arrestation, qui lui avait été annoncée par Barril, en regardant la télévision. Deux jours après, le lundi 30 août, Barril lui donna rendez-vous à l’aéroport d’Orly, lui remit mille cinq cents francs – son salaire pour la dénonciation –, et lui conseilla de disparaître s’il ne voulait pas « prendre quinze ans pour complicité » avec les Irlandais.

Le lendemain, mardi 31 août, Jégat découvre dans les journaux le résultat de la perquisition, et reconnaît, dans les objets saisis chez les Irlandais, les armes, explosifs, détonateurs et documents que lui-même a remis à Barril le 24 août... et même son arme « personnelle », le pistolet GP35, que Barril a déposé chez Plunkett, à côté de l’explosif, afin de le « mouiller » : les Irlandais sauront ainsi qui les a dénoncés. Naturellement, pour cette trahison, Jégat risque des représailles de la part de l’INLA. Jégat réclame alors des explications à Barril, ainsi que des précisions sur les prétendus Arabes vus avec Plunkett. En réponse, Barril invente des explications fantaisistes, que Jégat ne croit pas.

Néanmoins, il garde le contact, et continue de presser Barril de questions. Lorsque, le 1er février 1983, « Le Monde » publie une enquête sur toute l’affaire, Barril devient incohérent : il prétend naturellement que la presse ment, mais ajoute que Charles Hernu, ministre de la Défense, l’a menacé de mort, et assure avoir « une cassette et un dossier » sur le ministre ; s’il lui arrive quelque chose, menace-t-il, Pierre Bérégovoy, Charles Hernu, Gaston Defferre et Joseph Franceschi seront assassinés !

Le 17 mai 1983, Barril se fait hospitaliser au Val-de-Grâce après un accident à l’entraînement. Nul ne songe à le déranger, sauf Jégat, qui n’abandonne pas et lui rend visite à l’hôpital. Bientôt, il l’accuse d’avoir déposé lui-même l’explosif et les armes chez les Irlandais, et de l’avoir trahi. En réponse, il reçoit des menaces de la part du garde du corps de Barril.

L’enquête officielle

Puisque toute perquisition doit être contrôlée par un officier de police judiciaire, qui en est responsable, et que les hommes du G.I.G.N. ne sont pas habilités pour cela, Barril avait fait « contrôler » l’opération au domicile des Irlandais par un simple sous-officier de gendarmerie de Vincennes, le major José Windels, lequel ignorait tout de l’action en cours : Barril ne l’avait mis au courant de rien.

Autres anomalies : il n’y eut aucun relevé d’empreintes, contrairement à la procédure normale ; les armes et explosifs « trouvés » furent photographiés par les gendarmes chargés de la police technique et non membres du G.I.G.N., Caudan et Lemonnier, mais certaines photographies disparurent du dossier.

Concernant l’explosif et les détonateurs, dont seule la présence permettait de transformer en affaire de terrorisme une simple affaire d’exilés politiques clandestins, les gendarmes chargés des relevés techniques contredisaient le témoignage de leurs collègues de l’équipe Barril à propos du lieu de leur cachette et de l’état dans lequel ils avaient été trouvés. La déposition de l’un d’eux, Caudan, sera capitale, comme on le verra plus loin.

Concernant les « documents politiques », ils étaient anodins : revues en vente libre, photos de famille, de meetings ou de manifestations, écrits littéraires de Mary Reid.

Interrogés, les Irlandais ne reconnaissaient que la présence des faux papiers et d’une arme, destinée à protéger Plunkett des services spéciaux britanniques, dit-il.

Devant ce dossier presque vide, le juge d’instruction Alain Verleene voulut annuler la procédure, mais la chambre d’accusation de la Cour d’Appel de Paris ne le suivit pas et valida la procédure, comme le lui demandait le Procureur Général (qui appartient au Parquet, et se trouve donc sous les ordres du ministre de la Justice, c’est-à-dire du gouvernement), sous le prétexte que les Irlandais vivaient clandestinement en France. Ce procureur s’appelait Pierre Arpaillange, futur ministre de la Justice de 1988 à 1990 dans le premier gouvernement socialiste du second septennat de Mitterrand.

Les ratés

En mai 1983, l’un des gendarmes de Vincennes qui avaient été chargés des relevés techniques dans l’appartement des Irlandais se retrouve en prison à Fresnes pour une histoire d’escroquerie et d’abus de confiance ; il s’appelle Pierre Caudan, c’est lui qui a pris les photos lors de la perquisition, avec son camarade le gendarme Michel Lemonnier. Ils ne font pas partie du G.I.G.N., mais de la gendarmerie régulière. Le 19 mai, Caudan raconte au juge d’instruction Verleene qu’il a menti dans l’affaire des Irlandais, ayant reçu de ses supérieurs l’ordre de dissimuler qu’en deux heures et demie de perquisition, il n’a jamais vu les Irlandais (qui auraient dû, selon la loi, assiter à la perquisition) ; qu’il n’a découvert qu’une arme, celle reconnue par Plunkett, et non trois, les deux autres pistolets ayant été « trouvés » par Barril lui-même avant son arrivée à lui, Caudan.

Il précise encore plusieurs détails curieux : lors de la perquisition, tous les membres de l’équipe de Barril portaient des gants (en plein mois d’août) ; le commissaire Charles Pellegrini, l’un des dirigeants de la « cellule » élyséenne, vint assister aux opérations, mais précisa « Vous ne m’avez pas vu, je suis en vacances » ; certaines photos des armes et explosifs prises sur place par lui, Caudan, ont disparu du dossier.

Le gendarme Lemonnier confirmera au juge les déclarations de son camarade, qui s’était par ailleurs confié à son supérieur, le commandant Jean Pineau.

Libres

Ce témoignage entraîne la libération des Irlandais, le 21 mai 1983 : ils étaient restés en prison neuf mois. Le 5 octobre, la procédure contre eux sera enfin annulée par la chambre d’accusation, la même que précédemment.

En attendant, le même juge Verleene se voit confier l’enquête en « subornation de témoin » contre les gradés de gendarmerie ayant incité leurs subordonnés Caudan et Lemonnier à faire de fausses déclarations. Le major Windels, qui aurait dû assister à la perquisition, qui ne l’avait pas fait, mais qui avait néanmoins signé le procès-verbal, était inculpé fin juin. Le commandant Beau, lui, couvrait tous ses subordonnés, et ne dira rien sur le rôle de ses supérieurs ; mais cela ne lui vaudra pas leur reconnaissance, car, le 22 août, il était inculpé à son tour, pour avoir coordonné les fausses déclarations des gendarmes ; puis il fut muté à l’ancienne Sécurité Militaire.

Début septembre, une seconde information judiciaire est ouverte « contre X » pour « enlèvement de preuves et disparition de pièces dans le but d’entraver le fonctionnement de la Justice », car les trois armes saisies ont eu leur numéro de série limés pour faire disparaître la preuve de leur origine : pour la Justice, il ne fait plus de doute qu’elles n’ont pas été trouvées sur place, mais apportées par les hommes de Barril.

Mais, contre toute attente, après cette accumulation de preuves, le juge ne cherche pas à interroger Barril !

Jégat se rebiffe

La libération des Irlandais a de quoi inquiéter Jégat, car il est convaincu que Plunkett a compris quel a été son rôle dans l’affaire de l’arrestation. Il demande à Barril de le protéger, mais ce dernier refuse. En septembre 1983, alors même que les Irlandais ont été innocentés et libérés depuis mai, et que les premières inculpations ont été prononcées, Jégat, lassé de n’obtenir aucune explication ni aucune protection de la part de Barril, contacte Prouteau à l’Élysée et lui raconte ses déboires. Prouteau l’adresse au commissaire Gilleron, son subordonné à la « cellule » élyséenne, lequel lui fait reconnaître sur photographies le matériel saisi à Vincennes et qui avait été fourni par Jégat à Barril : l’Élysée possède donc de façon tout à fait irrégulière un double du dossier d’instruction qui n’aurait jamais dû sortir du bureau du juge Verleene.

Toujours est-il que, dès cet instant, Prouteau ne peut plus rien ignorer des activités de son adjoint Barril. Mitterrand, pas davantage. Mais rien ne se passe de ce côté-là, et Barril reste en place.

Durant les mois suivants, Jégat tente en vain de se faire entendre. Il revoit notamment Régis Debray, qui, rédigeant un compte-rendu à l’intention de Mitterrand, demande au Président, premier magistrat de France de par sa fonction, si Jégat doit « aller oui ou non chez le juge d’instruction » !

Jégat rencontra aussi maître Georges Kiejman, avocat très pro-mitterrandiste et futur secrétaire d’État à la Justice, qui refusa d’être son défenseur. Il se fit interviewer par « L’Événement du Jeudi », mais l’entretien ne fut pas publié, car Prouteau assura Jean-François Kahn, directeur-fondateur du journal, que cette publication serait dangereuse pour Jégat. Et en effet, Jégat se plaignait que Barril l’ait menacé d’une balle dans la tête pour lui et de quinze ans de prison pour sa compagne... qui ne jouait pourtant aucun rôle dans l’affaire. Il fait néanmoins savoir à Barril qu’il a enregistré sa confession ; croyant l’avoir ainsi neutralisé, il pense pouvoir s’occuper des menaces venant des Irlandais, ses anciens amis : il demande à Andrew Horr de contacter Plunkett, car il veut s’expliquer, et Plunkett, qui n’a pas tout compris à son affaire, accepte de le rencontrer ; il affirme également à l’intermédiaire être innocent de l’attentat de la rue des Rosiers et n’avoir aucun lien avec Carlos.

Un procès-verbal à éclipses

Faute de mieux, Jégat décide, en décembre 1984, de tout raconter à la Direction de la Surveillance du Territoire : sa confession dure du 17 au 25 janvier 1985, et elle est enregistrée sous procès-verbal. Il se déclarait « prêt à être remis entre les mains de la Justice ». La D.S.T. vérifie ses déclarations, conclut à leur sincérité même si Jégat a paru « instable » aux policiers, mais, au lieu de l’envoyer au juge... on l’embauche pour mille cinq cents francs par mois (qu’il ne touchera qu’une fois) : une façon comme une autre d’acheter son silence.

Dans tout autre pays démocratique, le témoignage du premier témoin dans une affaire d’État, surtout contenant des éléments aussi explosifs, aurait provoqué l’ouverture immédiate d’une enquête. Mais ici, l’enquête sur l’attentat de la rue des Rosiers ne reprend pas. Les déclarations de Jégat, qui devraient normalement être transmises au Parquet de Paris, restent enfermées dans un tiroir : le patron de la D.S.T., Yves Bonnet, avait autorisé ses hommes à auditionner Jégat et à établir un procès-verbal, pensant ainsi obtenir des preuves contre Barril, qui, selon lui, se livrait à des provocations contre l’État ; cependant, Bonnet n’informe ni son ministre de tutelle, Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, ni la Justice ; il ne met au courant que l’Élysée, mais sans mentionner l’existence du procès-verbal de Jégat. Au ministère de l’Intérieur, on demande à Yves Bonnet de transformer ce procès-verbal en « note d’information » (des « blancs », dans le jargon du métier), sans valeur devant un tribunal. La D.S.T. ne le fait pas et garde le procès-verbal dans un coffre. Au ministère, on croit l’ordre exécuté, et on informe l’Élysée, qui croit l’affaire classée.

En août 1985, Yves Bonnet est remplacé à la tête de la D.S.T. par Yves Pautrat, qui découvre le procès-verbal de Jégat... document qui l’embarrasse fort, et d’autant plus que, durant tout ce temps, Jégat s’agite pour que le fameux procès-verbal de son audition soit transmis à la Justice, et se cherche un avocat. Il demande même à voir Mitterrand, évidemment en pure perte. Il prend des contacts dans les milieux judiciaires et politiques pour que Barril soit traduit devant un tribunal. Pierre Joxe et Gilles Ménage informent Mitterrand, qui se fait expliquer le fond de l’affaire. Mitterrand déplore que l’enquête sur la rue des Rosiers soit « irrécupérable », dit que les révélations de Jégat ne sont pas gênantes, et ordonne d’agir selon la loi : l’Intérieur va devoir expliquer au ministre de la Justice pourquoi le procès-verbal a dormi si longtemps dans un coffre de la D.S.T.

Mais au ministère de l’Intérieur, on se contente, en guise d’explication, de prétendre que « la source (Jégat) est peu fiable », c’est pourquoi on n’a rien transmis. Les magistrats sont furieux, mais doivent s’incliner. Et désormais, pour les juges et les journalistes, et à cause de ce mensonge, il convient de « se méfier de Jégat, source peu fiable ».

En septembre 1985, Jégat voit le député R.P.R. Jacques Godfrain, futur ministre de la Coopération, puis un magistrat, puis le commissaire Broussard, qui lui offre cent mille francs pour qu’il se taise. Aucun de ses interlocuteurs ne lui conseille de se rendre au bureau du juge Alain Verleene, chargé de l’enquête sur l’affaire des Irlandais !

Tout cela finit par venir aux oreilles du commandant Jean-Michel Beau, inculpé et qui ne veut pas payer pour autrui. Beau parvient, après des mois de recherches, à se procurer un exemplaire du procès-verbal d’audition de Jégat par la D.S.T., et comme le juge Verleene ne fait rien quoique parfaitement au courant, Beau fait exploser l’affaire avec les journalistes du « Monde », prévenus par Andrew Horr. Il prévient aussi par télégramme le juge Verleene, après lui avoir envoyé par trois fois son avocat. Le 30 octobre, le juge finit par interroger Jégat, qui lui raconte tout. Le soir même, « Le Monde » titrait : « Le capitaine Barril aurait apporté lui-même les pièces à conviction ». Mais Barril n’est toujours pas convoqué par le juge !

Inculpé, déçu par la France, Jégat quittera le pays en 1985 pour aller vivre en Israël. Il renonce à sa nationalité française en 1989, se convertit au judaïsme, et prête serment devant l’Armée israélienne. Il en reviendra en France que pour son procès, en 1991.

La vérité sort du puits

Si le commandant Beau avait organisé les « réunions de concertation » avant les auditions de ses hommes devant le juge, afin que leur version concorde avec la version de Barril, c’est parce que Prouteau, au cours de l’une des sept visites que fit Beau à la « cellule » élyséenne entre novembre 1982 et février 1983 pour discuter de l’affaire (alors qu’il n’existe aucun lien hiérarchique ni même fonctionnel entre Beau et Prouteau), lui avait affirmé que « les instances supérieures désiraient que cette affaire tienne ». Quelles étaient donc ces « instances supérieures » au supergendarme de l’Élysée ? Prouteau précisera lui-même en février 1983 : « Le président veut que tout tienne, et tout doit tenir ! »

Mal récompensé par une inculpation qui compromet sa carrière, Beau décide de rompre avec le mensonge officiel ; et, le 9 juin 1983, il raconte tout au général Boyé, inspecteur général de la gendarmerie, qui fait son rapport le 13 juin. Teneur du rapport : Beau méritait une sanction, mais ce sont « des circonstances particulières » qui l’auraient « entraîné sur ordre de ses chefs » dans cette opération ; c’est Barril qui, ayant arrêté les Irlandais, l’avait « placé devant le fait accompli », et Prouteau qui lui avait présenté l’affaire comme « décidée au plus haut niveau de l’État ». Le général précise que Barril est « l’instigateur de cette affaire », met en cause son « rôle personnel sur le plan déontologique » – car lui aussi a argué devant Beau que la décision avait été prise par Mitterrand en personne –, et souligne que Barril, à cette date, persiste « à donner une version encore inexacte des faits ». Il explique que le G.I.G.N. n’obéissait plus à la hiérarchie militaire mais uniquement « à l’exécutif, ce qui est intolérable pour n’importe quel officier supérieur ».

Le général Boyé réclamait donc des sanctions contre Barril pour « fautes graves ». Mais son rapport, qui était une critique très sévère des décisions présidentielles par l’État-Major, est classé Secret Défense, et Beau ne pourra pas l’utiliser en justice. L’Élysée réorganise alors le dispositif de sécurité : Gilles Ménage en prend le contrôle et écarte aussitôt Barril, qui perd la direction du G.I.G.N., lequel revient dans le giron de la gendarmerie. Pour la Présidence, l’affaire est considérée comme classée, et Charles Hernu, ministre de la Défense, fait une déclaration en ce sens devant l’Assemblée nationale en juin 1983.

Premières sanctions

Des sanctions ? Elles seront « terribles ».

Pas de conseil d’enquête.

Beau : inculpé, puis suspendu, puis muté, puis poussé à la retraite, puis condamné, puis licencié par son nouvel employeur civil, puis au chômage.

Les gendarmes Caudan et Lemonnier : mutations, réprimandes, tracasseries diverses.

Barril : jamais inquiété, jamais interrogé. À sa demande, quittera la « cellule » de l’Élysée début 1984, pour se reconvertir dans la protection rapprochée des Chefs d’État africains. Plus tard, provoquera volontairement un nouveau scandale pour se venger de ses anciens employeurs : celui des écoutes clandestines de l’Élysée. Finit par être inculpé et incarcéré pour une affaire véreuse, en décembre 2007.

Prouteau : promu lieutenant-colonel, puis nommé préfet en mars 1985. Plus tard, chargé de la sécurité des Jeux Olympiques d’hiver à Albertville.

Beau réagit

Durement sanctionné à cause du rapport du général Boyé, Beau en demande communication en septembre 1985 : refus de la hiérarchie, qui prétend que ce document « n’a pas lieu d’exister ». Beau saisit la Commission d’Accès aux Documents Administratifs : nouveau refus du ministère de la Défense. Le document est tellement « secret » qu’il n’est même pas permis à l’intéressé de le consulter sur place.

Afin de se défendre, Beau multiplie les interviews et déclarations : il est sanctionné pour « manquement à l’obligation de réserve ». Il déclarera en 1989 à Bernard Pivot, dans l’émission Apostrophes, qu’il avait cru tout ce que racontait Prouteau, officier de gendarmerie, notamment sur « Paul [Barril, qui était] un homme d’honneur ».

Une longue séquence de mésaventures diverses commence pour lui, qui ne s’achèvera que le 15 janvier 1992, avec la confirmation en appel de sa condamnation.

Rien ne se passe encore dans les deux années qui suivent. Mais survient en 1986 la première « cohabitation » politique, et le climat se dégrade peu à peu entre Mitterrand et son Premier ministre Chirac. En septembre 1987, Prouteau est inculpé de complicité de subornation de témoins, mais le climat de la campagne pour l’élection présidentielle masque l’importance de cet événement ; on affecte de n’y voir qu’un « coup » contre la gauche de la part du gouvernement de droite, et Mitterrand, automatiquement pourrait-on dire, défend Prouteau, entre-temps promu préfet. « Les Français apprendront à aimer et à respecter le colonel Prouteau », déclare-t-il à la télévision, interviewé par Christine Ockrent.

Comme le juge ne pense pas à lui, Jégat exige d’être lui aussi inculpé, pour pouvoir s’expliquer devant un tribunal. Il n’obtiendra satisfaction que fin 1990.

Premiers procès

Le premier procès a lieu en juin 1991 ; les accusés sont Prouteau, Beau et Jégat. Les chefs d’accusation sont minimisés, et le procureur Marc Domingo, qui qualifiera l’affaire de « scandale judiciaire de la décennie », expliquera plus tard, dans une interview, que la règle « était alors de signaler les affaires susceptibles de médiatisation, et de ne rien faire sans l’avis du Parquet général. Avant que Jégat se manifeste, le juge Verleene instruisait une affaire de subornation de témoins, visant Beau ; après, il bloqua la procédure pour ne pas être obligé d’inculper Prouteau ». Selon lui, le juge s’était trouvé paralysé parce que le Parquet était lui-même caractérisé par une certaine inertie : les deux se neutralisaient ; cela, parce que l’instruction aurait dû être requalifiée en « atteinte à la liberté individuelle », qui est un crime passible de la Cour d’assises, et que la Chambre d’Accusation craignait que les hommes de l’Élysée se retrouvent devant un jury populaire ! D’autre part, la fabrication de fausses preuves n’existe pas en Droit Pénal ! Alors, la coutume était de « saucissonner » le dossier : ainsi, Jégat est poursuivi pour détention d’arme illégale ; Barril, sans être jamais inculpé, sera accusé de « transport d’arme illégal » ; et l’usage des autres procès-verbaux sera interdit aux juges... par ailleurs ravis de ne pas avoir à faire de zèle.

Le 24 septembre 1991, neuf ans après les événements, deux verdicts sont rendus par le Tribunal Correctionnel de Paris : celui concernant Jégat, l’autre concernant Prouteau et Beau. Barril, il faut le répéter, n’a jamais été inquiété : accompagné par son défenseur Jacques Vergès, il n’a été entendu par le Tribunal qu’à titre de témoin, d’ailleurs goguenard, venu « spontanément » pour soutenir Prouteau.

Bernard Jégat est condamné à quinze mois de prison avec sursis pour « détention d’armes, de munitions et de substances explosives ». Il a défavorablement impressionné le tribunal en déchirant ses papiers d’identité à l’audience pour protester contre la censure qui l’a frappé, se faisant ainsi expulser par le président, qui a refusé d’entendre son témoignage.

Beau et Prouteau furent condamnés à la même peine ; le premier, pour « subornation de témoins », le second pour « complicité » du même délit, alors qu’il en était l’instigateur.

Le Tribunal Correctionnel constatait que Prouteau avait été « personnellement impliqué dans la préparation et l’exécution de l’opération », qu’il avait menti durant le présent procès sur les événements « auxquels il avait participé ou dont il avait été informé », qu’il avait bien participé à « l’élaboration des mensonges destinés à couvrir les irrégularités » du 28 août 1982 afin de « préserver la crédibilité » de la cellule élyséenne, qu’il avait « cherché à égarer la Justice et contribué au maintien en détention » des Irlandais.

Prouteau avait été nommé préfet par Mitterrand en 1985 ; il devait organiser la sécurité des Jeux Olympiques d’hiver à Albertville l’hiver suivant ; cette condamnation mettait en péril son titre et ses fonctions : il fit appel. Beau, bien que dans le camp opposé à celui de Prouteau, n’ayant pas le choix, dut faire de même.

Jégat fit également appel.

Procès en appel

Le procès en appel, de manière surprenante, fut jugé à peine trois mois plus tard.

Jégat fut rejugé le 25 février 1992 par la Cour d’Appel de Paris ; une fois de plus, on lui interdit de parler, mais la Cour, cette fois, le dispensa de peine, puisque, ayant remis à Barril les armes, munitions et explosifs qu’il détenait, il avait « lui-même mis fin à l’infraction qui lui était reprochée » (sic).

Auparavant, le 15 janvier 1992, la Cour d’Appel avait rejugé Beau et Prouteau : expédiant le procès en une matinée, refusant d’entendre les témoins du premier procès (cette fois, Barril ne se montra pas), elle condamna Beau à onze mois de prison avec sursis et six mille francs d’amende, mais consentait à amnistier la peine de prison s’il payait son amende. Beau, chassé de la gendarmerie et qui avait trouvé du travail, fut licencié par son employeur en raison de cette condamnation.

Prouteau ? La Cour le déclarait innocent au bénéfice du doute : il pouvait garder son titre de préfet et aller à Albertville. Mieux, en mars 1993, peu avant les élections législatives qui amèneront le retour de la droite au gouvernement, Mitterrand nommait Prouteau « délégué interministériel au comité d’organisation de la Coupe du Monde et du Grand Stade » (sic), et procédait à l’Élysée à une remise de décorations ; parmi les récipiendaires, encore Prouteau, à nouveau couvert d’éloges par le Président, et fait officier de la Légion d’Honneur. Les comédiennes Edwige Feuillère et Gina Lollobrigida, également décorées ce jour-là, durent être flattées de ce compagnonnage.

Conclusion provisoire

Et les Irlandais ?

Le 3 août 1992, peu avant que la prescription de dix ans empêche toute poursuite, maître Antoine Comte, l’avocat de Plunkett et de Mary Reid, dépose une plainte pour « attentat à la liberté » et « faux en écritures publiques » contre leurs persécuteurs. Le tribunal de Versailles jugera l’affaire un jour, si elle n’est pas enterrée.

Jégat est mort en février 1995, à l’âge de 45 ans, après sa réinstallation à Paris.

Beau cherche du travail.

Harcelé par la presse, Barril porta plainte en diffamation contre le journaliste du « Monde » Edwy Plenel. Le 17 septembre 1992, le tribunal relaxa le journaliste, car celui-ci n’avait fait qu’écrire la vérité, critiqua « l’inaction du Parquet » et « l’inertie du juge d’instruction » Verleene, qui n’a jamais interrogé Barril, et conclut que Barril « ne saurait tirer de son impunité un brevet d’innocence ». En d’autres termes, quoique à l’abri des poursuites, l’ex-capitaine était bel et bien coupable, tout impuni qu’il était, et la presse avait le droit de le dire. En conclusion, le tribunal condamnait Barril à une amende... de 362,79 francs ! Ce fut sa seule sanction.

Rendu furieux par ce verdict, Barril entreprend de se venger de Prouteau, Gilleron et Ménage, ancien directeur de cabinet de Mitterrand : le dernier jour de son procès, il remet à un journaliste de « Libération » les documents qu’il possède sur les écoutes téléphoniques ordonnées par l’Élysée en vue de protéger la vie privée de Mitterrand, celle de sa maîtresse Anne Pingeot, et de leur fille Mazarine. Parmi les victimes, l’avocat des Irlandais maître Antoine Comte, le journaliste Edwy Plenel, la comédienne Carole Bouquet, et l’écrivain-escroc Jean-Édern Hallier.

Bérégovoy, Premier ministre, demande une enquête à la commission de surveillance, mais le rapport remis par celle-ci, le rapport Bouchet, est classé lui aussi Secret Défense. Cependant, la plupart des personnes écoutées portent plainte, et le juge Valat inculpe les coupables désignés, sans aller jusqu’à inquiéter le président de la République. Le seul qui paiera sera le capitaine de gendarmerie Jean-Yves Guézou, qui, inculpé, se suicide par pendaison.

La chambre d’accusation de la Cour d’Appel de Paris, au terme de trois mois de réflexion, ne retient pas le délit d’attentat à la liberté individuelle (crime passible de la Cour d’Assises, et prescrit seulement au bout de dix ans), mais celui d’atteinte à la vie privée (passible du Tribunal Correctionnel, et prescrit au bout de trois ans). Mais la courte prescription ne permet pas aux inculpés d’échapper aux poursuites, certaines parties civiles ayant déposé plainte suffisamment tôt.

Le 19 février 1997, les policiers de la DST et deux juges d’instruction perquisitionnaient dans le garage de Christian Prouteau, à Plaisir (Yvelines), et y découvraient plusieurs malles bourrées de comptes rendus d’écoutes téléphoniques. Prouteau était alors mis en examen pour « recel de documents compromettant le secret-défense ». Mais cette perquisition ayant eu lieu hors de sa présence et sans son consentement (encore une fois, c’est la loi), Prouteau déposa en septembre suivant, auprès de la Cour d’Appel de Versailles, une requête en annulation. Les autres mis en examen sont Gilles Ménage, Louis Schweitzer, président de Renault et ancien directeur de cabinet du Premier ministre Laurent Fabius, Pierre-Yves Gilleron, ancien collaborateur de la « cellule », et les gendarmes Jean-Louis Esquivié, et Pierre-Yves Guézou, ce dernier suicidé après son inculpation.

Point final

En avril 2003, presque vingt et un ans après le début de cette affaire, la Cour de Cassation, la plus haute juridiction de France et dont les arrêts sont définitifs, annule la dernière procédure pour des motifs uniquement juridiques. Il s’agissait de la plainte que les Irlandais avaient déposée le 3 août 1992, plus de dix ans auparavant (!), pour « atteinte à la liberté ». Emprisonnés arbitrairement sur la foi de fausses preuves, comme la Justice l’a elle-même reconnue, ils ne seront donc pas indemnisés, et aucun coupable ne sera sanctionné.

En 2008, la Cour de Cassation prononça la clôture définitive de l’affaire des écoutes téléphoniques de l’Élysée. Huit jours après, une lettre de l’état-major particulier de Nicolas Sarkozy, président de la République, informa le lieutenant-colonel Beau qu’il serait décoré de la Légion d’honneur, et cette nouvelle a été officialisée le mercredi 13 mai 2009. Le lieutenant-colonel Beau a donc connu vingt-six ans de purgatoire.

Jacques Attali raconte, dans son livre Verbatim, qu’ayant un jour interrogé Mitterrand sur la principale qualité que doit posséder un homme d’État, il reçut cette réponse : « Je voudrais pouvoir dire que c’est le goût de la vérité. Mais non : c’est l’indifférence ».

En effet.

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Dernière mise à jour de cette page le jeudi 21 mai 2009.