Vie et opinions de JPM, agitateur inculte - Chez « Friends ’ - Feuilleton

JB-000 : Blind Test

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Résumé des chapitres précédents

Eh bien nous y voilà : les aventures de l’agent JB-000 s’achèvent avec le présent épisode. Rappelons aux distraits que le héros dont nous avons relaté les aventures, privé de son honnête emploi de contre-espion (puisque la France ne saurait avoir des espions, spécialité réservée à nos ennemis héréditaires), envisage de monnayer ses connaissances acquises au cours de ses activités au service de l’État.

Immoral ? Pas plus que le passage d’un haut fonctionnaire du public au privé, délit certes réprimé par les lois de la République lorsqu’il se voit accompli dans certaines conditions, mais que la Justice, dans son infinie sagesse, oublie régulièrement de poursuivre. Attitude pleine de bon sens de la part de nos gouvernants ! En effet, quoi de plus efficace et de plus glorieux que d’ignorer une loi, non parce qu’elle est inadaptée, périmée, ou simplement mauvaise, mais parce qu’on s’avère incapable de la faire respecter ? Et à quoi bon remuer la boue, alors qu’on peut se contenter de détourner les yeux ? Seul le célibataire qui n’a jamais repoussé sous le tapis les poussières de sa chambre qu’il vient enfin de se décider à balayer ne connaît pas ce principe élémentaire. Et justement, le haut personnage auquel JB songe pour l’acquisition de la recette « secrète » d’une certaine boisson sans alcool s’est lui-même livré naguère à cette acrobatie, ce qui le rend apte à ne point laisser sa conscience entraver ce genre de transaction.

CHAPITRE MDCCCCVI

Ultima capital

Du haut de son siège présidentiel qu’il avait fait surélever afin de compenser sa taille plus que médiocre, Karl Nivorr observait JB d’un œil professionnel et patronnal. L’objet de cet examen, conscient de cette tentative d’évaluation, adopta un air dégagé.

– Eh bien, monsieur Blind, si nous en venions à la conclusion de cette affaire ? dit le grand homme.
        D’une inclinaison de tête, JB approuva, et, encouragé du geste et d’un sourire carnassier que dissimulait mal un air bonasse, il tira son portefeuille, l’ouvrit et en tira une feuille de vélin, qu’il déposa sans un mot sur le bureau de son interlocuteur. Celui-ci prit un temps, puis se saisit du document d’un geste précautionneux. Il le déplia, chaussa ses lunettes et lut ce qui suit :

 

CONFIDENTIEL

Ce document ne doit être communiqué à personne.
Il ne doit pas quitter les locaux de la direction.

Ingrédients nécessaires :

- 0,88 g d’essence de citron

- 0,47 g d’essence d’orange

- 0,20 g d’essence de cassia (dite « cinnamone chinoise »)

- 0,07 g d’essence de muscade

- 4,9 g d’alcool à 95°

- 2,7 g d’eau

- des traces de coriandre, de lavande et de néroli

Processus :

Agiter. Laisser reposer vingt-quatre heures.

Recueillir seulement la partie la plus claire du mélange.

L’ajouter à un sirop léger d’eau et de fructose, composé de 2400 g de sucrose, avec juste assez d’eau pour le dissoudre, plus 3,1 g de caféine, 37 g de caramel et 11 g d’acide phosphorique.

Ajouter le produit obtenu par la macération de 1,1 g de feuilles de coca, 20 g d’alcool à 20°, 30 g d’acide citrique, 19 g de glycérine et 1,5 g de vanille.

Ajouter suffisamment d’eau pour que le mélange final soit buvable frais.

K7N retira ses lunettes et reposa la feuille de papier sur son bureau. Les deux hommes restèrent silencieux un instant. Enfin, le premier sortit de son impassibilité.

– Vous n’ignorez pas, mon cher James... Vous permettez que je vous appelle « James » ?

JB se fendit d’un sourire aimable.

– Vous n’ignorez pas, mon cher James, que Mortendi International diversifie ses activités. Le secteur des boissons non alcoolisées est extrêmement porteur, et il se trouve appelé à s’étendre considérablement dans les années à venir : les jeunes se montrent de plus en plus hostiles à l’alcool, vous ne l’ignorez pas non plus. Nous désirons par conséquent être présents sur ce marché, que nous avions négligé jusqu’ici. D’ailleurs, il va nous falloir un Directeur général.

JB-000 saisit l’allusion discrète, et attendit.

– Bien entendu, c’est un poste très important, destiné à un homme de valeur. Les avantages consentis seront en conséquence, naturellement. Et j’estime que cette position offrirait à l’heureux élu bien plus que le prix auquel vous estimez cette... contribution (il désigna du geste le document resté sur son bureau) à nos futures activités. Est-ce que je me fais bien comprendre ?

– Admirablement. C’est diaphane, approuva JB.

Karl Nivorr sourit. Il tapota du bout de l’index l’objet de la transaction, et son visage changea d’expression :

– Avec ça, en faisant une ou deux modifications, on va les niquer. On va se faire des couilles en or.

JB ne broncha pas. Il savait, comme tout le monde, que K7N s’était mis, depuis peu, au parler des banlieues, à ce jargon qu’il pensait être le langage des jeunes, et croyait de bonne politique d’en user à tout propos et même hors de propos. Il est vrai que la grossièreté était fort en vogue depuis une décennie. La mode en avait été lancée conjointement par Édith Cresson, alors Premier ministre, qui avait déclaré qu’elle n’avait « rien à cirer » de la Bourse, et par son ministre des Finances, le délicat Michel Charasse, qui avait prétendu, lui, qu’il n’était « pas de ceux qui se mettent un bâton dans le cul pour être raide ». Depuis, on avait tout entendu, et même le cardinal-archevêque de Paris, Jean-Marie Lustiger, avait exhorté les jeunes des cités à ne pas « faire les cons » la nuit de Noël (pour les autres nuits, il ne se prononçait pas).

Karl Nivorr reprit la parole :

– Bien, l’essentiel est dit. Pour les détails, nos avocats vont rédiger le contrat qui vous liera désormais à notre firme. Nous pourrons très vite procéder à l’échange rituel de signatures.

Il se leva, fit quelques pas et posa sa main sur le dossier du fauteuil occupé par notre ex-agent.

– Un grand avenir vous attend, mon cher ami.

– Je m’en félicite, monsieur.

– Appelez-moi, Karl, voyons. Et, à propos de la signature des contrats, pourquoi ne pas donner à cette cérémonie par trop solennelle un caractère un peu moins officiel et guindé ? Que diriez-vous, par exemple, d’un week-end dans ma propriété de Sainte-Foy-la-Grande ? C’est là que vit ma petite famille, loin de l’agitation parisienne.

JB murmura un remerciement qui allait de soi et tenait lieu d’acceptation.

– Allons, c’est dit. Je vous envoie ma voiture vendredi soir. Vous habitez Paris ?

– En temps ordinaire, non, je vis au Maroc. Je suis descendu au Ritz pour quelques jours.

– Très bien ! Je vous envoie donc une limousine pour vous prendre au Ritz. Mais rassurez-vous, ce ne sera pas une Mercedes, et le tunnel de l’Alma n’est pas sur l’itinéraire du Bourget.

– Le Bourget ?

– L’aéroport. Mon jet personnel nous y attendra, je vous y rejoindrai, il nous déposera à Bordeaux, d’où mon chauffeur nous conduira au château. Vous y ferez la connaissance de ma chère épouse et de notre fille aînée, Natacha. Nous sommes très fiers d’elle.

Il sourit largement.

– Eh bien, que dites-vous de ce programme, mon cher JB ?

JB sourit en retour et serra la main un peu molle que lui tendait son nouveau patron.

– Enthousiasmant, mon cher Karl.

Allons, il avait bien mené sa barque.

F I N

(No animal was harmed during the making of this serial story)