Les chroniques imaginaires de «Rien à cirer» - Par Jean-Pierre Marquet

2002

Mercredi 10 mai 1995

Pour une fois, je vais me rendre utile, et, dans un instant, la France entière va me bénir.

Depuis l’apparition au Zaïre du virus Ébola, journaux, radios et télés nous bassinent avec le thème de la « grande peur millénariste ». Rappelons aux distraits, et à tous ceux qui n’étaient pas là, que cette expression désigne la monstrueuse pétoche qui se déclarerait aux alentours des années du type 1000 ou 2000. Bien sûr, la chose n’est pas très fréquente ! À l’évidence, on manque donc cruellement d’information sur ce qui peut se passer lors de ces années prétendues fatidiques ; mais, en dépit de ce vide, les intoxiqués du symbole facile et certains dirigeants de sectes les associent pourtant sans hésiter à la fin du monde. Peu avant l’an 1000, c’était la crainte de la peste, aujourd’hui, le plus souvent, c’est le virus qui sème la zone dans les esprits.

Eh bien, je vous rassure, il ne va rien se passer, pour la raison que je vais vous exposer dans un instant. Mais auparavant, laissez-moi revenir sur un autre thème de l’actualité, en rapport direct avec le sujet.

Alors comme ça, si on en croit les journaux, Chirac est « le Président qui va nous faire entrer dans le troisième millénaire ». Sans blague ? Pas fauchés, les journaux ! Jamais à court de clichés vaseux. Tenez, moi, à leur place, j’aurais titré avec quelque chose du genre :

 
Le soir de son élection, Chirac a fait un périple triomphal entre sa permanence électorale et l’Hôtel de Ville, à bord de sa CX de fonction. L’Espace étant un modèle concurrent de la CX, on n’allait pas rater le jeu de mots…

Après

L’Odyssée de l’Espace

Jacques Chirac présente

L’Odyssée de la CX

 

Eh bien, si l’on en croit les historiens sérieux, ce ne serait pas Chirac, le Président du vingt et unième siècle et du troisième millénaire, mais tout bonnement Mitterrand !

Quoi, ça vous étonne ? Ça vous effraie, si vous êtes chiraquien dans l’âme, comme j’en vois deux ou trois pas loin d’ici ? Ça vous réjouit, si vous êtes resté balladurien ? Vous vous dites que Chichi va clamecer, casser sa pipe, calencher, gagner le territoire des chasses éternelles, avaler son bulletin de naissance, être expédié ad patres, aller bouffer les pissenlits par la racine, et que François III va nous jouer Freddy 7 et se représenter à l’élection présidentielle subséquente, histoire de faire suer les socialistes en général et Jospin en particulier ? Qu’on va ainsi se farcir un troisième septennat mitterrandien ?

Je vous rassure sur ce scénario catastrophe : le Président sortant va désormais cultiver les chrysanthèmes dont ses proches risquent d’avoir bientôt l’utilité, et il ne reviendra pas, sinon pour hanter les nuits de ses ex-partisans, un peu gênés aujourd’hui de s’être fait rouler dans la farine par un imposteur (pourtant, ils ne sont pas entièrement blancs) devenu aussi encombrant que la statue du Commandeur, et d’y avoir entraîné les Français. En revanche, Mitterrand a bel et bien été (notez le passé) le Président du vingt et unième siècle, pour la bonne raison que nous ne sommes pas en 1995, mais en 2002 ! Donc, que le troisième millénaire, et je suis sûr que vous ne vous en doutiez pas, est déjà commencé depuis l’année dernière.

Expliquons-nous, je sens que ça s’impose.

Le calendrier que nous connaissons, et qui prend comme « Année 1 » (en passant, signalons aux ignares qu’aucun calendrier n’a jamais eu d’année zéro) – je reprends : le calendrier que nous connaissons, et qui prend comme « Année 1 » celle où théoriquement naquit Jésus, n’a été instauré qu’au sixième siècle, quand l’Église catholique, qui dominait alors l’Europe entière, décida de remplacer le calendrier romain, dit calendrier « julien », toujours en vigueur, mais qui accusait son âge par une désynchronisation de plus en plus évidente avec les saisons. On confia ainsi à Denys le Petit, un moine érudit, le soin de situer dans le temps l’année déjà bien lointaine de la naissance du Christ, et il choisit l’an 754 du calendrier romain. Malheureusement, l’érudit ne l’était pas tant que ça : faute de documentation exacte, et parce qu’il n’avait sous la main ni le Quid où je viens de trouver tout ça, ni ce puits de science qu’est maître Capelo, il se goura quelque peu dans ses calculs ! Bref, il commit une erreur de sept ans, pile-poil. Putain, sept ans !

Eh oui, la Bible affirme que Jésus est né sous le règne d’Hérode le Grand, tétrarque de Judée, lors d’un recensement de la population palestinienne ordonné par le pouvoir central de Rome ; or Hérode est mort en -4, et le seul recensement précédant cette date et dont on trouve une trace dans les archives très bien tenues de l’Empire romain a été décrété en -8 ; donc, vu les délais d’organisation, probablement réalisé en -7. Par conséquent, Jésus est né en -7, ou, si vous préférez, en 7 avant lui-même ! Avouez que ça n’est pas courant.

De sorte que, si Jésus est né en -7, nous sommes en 1995 plus 7, c’est-à-dire en 2002. Tiens, comme par hasard, on gagne un septennat. Mais ne vous réjouissez pas trop vite, auditeurs fidèles à la mémoire de Balladur : Chichi a bien été élu pour les sept ans à venir, va donc falloir se le taper (c’est une image, hé ! pas de blague).

Première conséquence, et j’en reviens à ma « grande peur millénariste » : l’an 2000 est passé, exit la fin du monde, c’est trop tard, virus Ébola ou pas. Chacun crèvera à la date qui lui est assignée. C’est toujours ça de pris. Ah ! si les sectes savaient ça !

Alors, tournons la page et passons à autre chose ? Pas vraiment, car, si on voulait rester logique et remettre les pendules à l’heure, il faudrait également procéder à quelques petits changements, qui renverraient la polémique sur l’heure d’été au rayon des pseudo-débats conduits sur France 2 par Jean-Luc Delarue.

Les livres d’histoire, par exemple : Marignan, 1522 ! Paf ! Ça vous la coupe, avouez. Charlemagne ? Élu Empereur d’Occident en 807, c’est moins facile à retenir que 800, mais faut ce qu’il faut. Jeanne la Pucelle ? Passée au barbecue en 1438, un vrai tour de CauchonPeut-être à cause des vers de François Villon « Et Jeanne la bonne Lorraine / Qu’Anglais brûlèrent à Rouen », les Français croient encore que les Anglais ont pris la décision de « brûler Jeanne d’Arc ». En réalité, ils n’ont fait qu’exécuter la sentence : elle a été condamnée à mort par le tribunal de l’Inquisition, c’est-à-dire par le pape. Cela, en tant qu’« hérétique et séditieuse ». Ce terme de « séditieuse » signifie simplement (car il n’a aucun sens religieux et relève uniquement du vocabulaire politique) que Jeanne était dans le mauvais camp, celui de Charles VII, alors que le pape était du côté du roi anglais, Henry VI. Tout le reste est littérature. Quant à l’évêque Cauchon, qui requit lors de son procès contre Jeanne il est encore haï des Français en général et des lepénistes en particulier. Pourtant, à bien y songer, elle était du mauvais côté : si le roi d'Angleterre, héritier légitime du trône de France puisque seul petit-fils de Philippe le Bel, était devenu roi de France, non seulement on aurait évité la Guerre de Cent Ans, mais la France, beaucoup moins avancée alors que l’Angleterre, aurait gagné un siècle ou deux dans sa marche vers la démocratie. Par exemple, les Français auraient pu bénéficier dès 1679 de l’habeas corpus, cette loi anglaise qui oblige le pouvoir judiciaire à justifier toute détention individuelle. ! Henri IV, lui, renoncera à la poule au pot et à la poulette au pieu en 1617, Ravaillac aidant. Et que dites-vous de la Révolution française du 14 juillet 1796 ? Va falloir refaire quelques plaques sur les monuments.

En littérature, si le roman de George Orwell, 1984, pourra sans dommage être rebaptisé 1991, en revanche, Victor Hugo fera problème. Pas pour « Ce siècle avait deux ans », qu’il sera facile d’adapter, mais que faire avec Quatre-vingt-treize ? Vous préférez Cent, ou Double-Zéro ? Devant ce dilemme qui n’est pas sans rappeler cette autre trouille collective aujourd’hui à la mode et qui fait beaucoup pour rentabiliser les journaux, le bug de l’an 2000, moi j’hésite.

Au cinéma, Spielberg devra modifier le titre de son film 1941, il faudra dire désormais 1948 (je ne vous le fais pas dire). De Gaulle attendra le 18 juin 1947 pour aller débiter son sketch à la radio de Londres, of course. Et la chanson de Brassens sur la Première Guerre Mondiale, dûment rectifiée, nous révèlera que celle qu’il préfère, « C’est la guerre de 21-25 ». Enfin, on ne nous gonflera plus avec les éternels « soixante-huitards attardés », comme écrivent certains journaux pas attardés du tout, puisque Mai-68 sera devenu Mai-75.

À mon avis, Chirac, qui tente de nous faire croire à sa volonté de changement, devrait profiter de l’occasion que lui offrent ses initiales on ne peut plus propices afin d’étudier celui-là, pour commencer. Ça l’occuperait un peu, au cas où il recommencerait à s’emmerder. En tout cas, ce serait encore plus marrant, et un peu plus subtil, que l’histoire des pommes, qui ne valait pas un coup de cidre.