Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Une Amérique qui fait peur

Lundi 19 juin 1995

Beaucoup d’écrivains… disons plutôt, pas mal de gens ayant signé des livres, sont venus ici faire la promo de leur petit dernier. Et la plupart du temps, ils sont repartis la queue entre les jambes, si j’ose cette métaphore lorsqu’il s’agit de Rika Zaraï ou d’Élizabeth Teissier. C’est que nous avons des consignes très sévères à Rien à cirer. Le croiriez-vous ? Ruquier nous inflige même des amendes quand il nous arrive – je sais que c’est rare – de dire du bien de l’invité. Mais tant pis, je prends le risque.

À en croire les journaux, et pourquoi ne pas les croire ? la majorité des jeunes de ce pays, et une grande partie de la bourgeoisie française, ce qui au total fait du monde, ont les yeux tournés vers les États-Unis comme les musulmans pointent les leurs en direction de La Mecque. Eh bien, votre livre, monsieur Behr, vient à point nommé pour leur démontrer que même l’élite peut se fourrer le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate. « Go west, young man » ? Non merci, très peu pour moi, je préfère le sud.

À propos des États-Unis, je ne voudrais pas avoir l’air de pavoiser, mais j’ai annoncé dans mon récent papier sur Dallas, et sans l’aide d’Élizabeth Teissier – oui, je l’adore et me délecte à citer son nom à tout propos –, que Dynastie ne tarderait pas à faire son retour sur France 3 ; or ça n’a pas traîné, puisque ce feuilleton revient sur la chaîne en question dès aujourd’hui 19 juin, soit moins de deux ans après sa précédente diffusion. Elkabbach a encore su oser.

Mais revenons à notre invité. Vous êtes, Edward Behr, un de ces étrangers comme on aimerait en voir davantage chez nous : grand reporter (au fait, y a-t-il de petits reporters ?)… Je reprends : grand reporter à « Newsweek » durant quinze ans, fonction que les connaisseurs ont tendance à estimer plus flatteuse que « chargé de la rubrique des chiens écrasés » au « Petit Écho de la Motte-Beuvron », vous vivez en France et parlez notre langue aussi bien que Guy Lux, ce qui constitue déjà un exploit. Et, au contraire de la majorité des Américains, pour la plupart infoutus de situer sur une carte les capitales européennes (mais c’est peut-être parce que vous, vous êtes anglais), vous avez sur la plupart des sujets un point de vue mondial, faculté devenue si rare outre-Atlantique, dites-vous, que, depuis Jimmy Carter (ce successeur de Nixon qui fit fortune dans la vente des cacahuètes ; un Carter baignant dans l’huile, en quelque sorte), les Présidents eux-mêmes brillent par leur inculture historique. On a vu Reagan, on voit Clinton, on vous croit sur parole.

Votre livre s’intitule Une Amérique qui fait peur, et, je puis le dire car je ne me suis pas contenté de le parcourir en diagonale, le titre n’est pas seul à nous faire froid dans le dos. Mais comme nous ne sommes pas ici pour foutre la trouille à nos auditeurs, je me contenterai de leur faire part des aspects, non point effrayants, mais pantalonnesques de la situation aux États-Unis en ce moment. Et, heureusement, il y en a.

C’est ainsi que vous nous rappelez au début de votre livre la principale obsession des Américains, et surtout des Américaines : le viol.

Je sais, en principe, on ne devrait pas rigoler avec ce genre de choses ; mais vu du côté américain, il y a de quoi se boyauter. Car point n’est besoin, là-bas, de jouer les adjudants Chanal L’adjudant Chanal a fait quelques années de prison pour avoir violé des jeunes recrues. pour se voir accusé de viol : un mot, un simple regard suffisent. C’est au point que les yankees croient, dur comme fer, qu’une femme sur quatre a été, au moins une fois dans sa vie, victime d’un viol ou d’une tentative de viol. Attendez ! Ça, c’est ce que croient les Américains normaux (à supposer que ça existe). Chez les féministes, on dit plutôt « une femme sur deux » quand on est une nana modérée ; et quand on est extrémiste, on pense et on glapit que TOUT rapport sexuel relève du viol. Plus c’est gros, plus ça passe, dirais-je si je donnais dans le mauvais goût, mais ça n’est pas mon genre.

Cette délicieuse ambiance explique que, si la fine équipe de rigolos de Rien à cirer consent volontiers à se produire en province, malgré la qualité minable des hôtels, nous refusons énergiquement d’aller faire l’émission aux États-Unis, en dépit des étonnantes facilités de Laurent pour le calembour dans la langue de Shakespeare et de la baronne Maggie Thatcher.

Le plus beau, c’est dans les universités américaines que cela se passe. Là-bas, quand vous êtes étudiante et que vous entrez en première année, on commence, lors de votre inscription, par vous fournir un « sifflet anti-viol » ; oui, ce ne sont pas les garçons qui sifflent les filles, chez les Ricains, c’est le contraire, et pour la raison exactement inverse. En supplément, mesdemoiselles, on vous remet une pile de brochures destinées à vous mettre en garde contre les dangers qui vous attendent ; brochures où l’on conseille notamment aux étudiantes d’être en permanence sur leur garde chaque fois qu’elles côtoient un homme, donc tout le temps, et de traduire mentalement par sexe chaque fois qu’un garçon prononce le mot amour : de quoi, d’emblée, vous placer dans une chaude atmosphère de confiance et de camaraderie on ne peut plus propice aux études.

Bien sûr, ça ne rate pas, le climat des facultés outre Atlantique relève du film d’horreur façon Wes Craven ou John Carpenter. Prévenus, les garçons se méfient d’autant plus que leurs camarades féminines ont une certaine tendance à fréquenter les cours de karaté plutôt que les amphis, histoire de faire passer le goût du pain aux hordes de violeurs qui les guettent le soir dans les bosquets des campus. Qui a dit « paranoïa » ?

Vous citez même, monsieur Behr, une certaine université où les autorités laissent circuler, paraît-il, une liste noire qui recense les étudiants ayant tenté, les salauds, d’aller plus loin, comme on dit, au cours d’un rendez-vous avec une de leurs condisciples ; liste qui, admirez le côté délicat, porte l’aimable mention « À châtrer » ! Salut, la châtreuse de Parme ! Si j’avais un garçon en âge d’aller faire ses études en Amérique, j’y regarderais à deux fois : en fin de compte, il serait plus en sûreté au camp de Mourmelon, où le Chanal susnommé n’exerce plus ses talents ; et de toute façon – faut savoir choisir –, même si ses fesses y courraient un plus gros risque que ses couilles, on se remet de ce type d’accident, par essence moins irréversible. (Oui, je peux, moi aussi, faire preuve de délicatesse dans l’expression)

Bon, vous allez me dire, elles ont raison, ces étudiantes : le viol, c’est odieux ; on ne peut leur reprocher de prendre des précautions. Ben non, tous comptes faits, comme le montre la suite ; et je préfère avertir d’emblée Mireille Mathieu qu’il est inutile de sauter dans le premier avion pour aller se faire inscrire aux cours d’Harvard, où l’on n’attend qu’elle : figurez-vous que les rapports officiels signalent qu’en réalité, à l’université de Californie, la fameuse UCLA, il n’y a guère eu que deux viols en deux ans ; mieux, à Princeton (l’endroit même où enseignait Einstein), on n’a dénombré que deux viols en dix ans ! Autrement dit, tout cela relève du fantasme.

Prenez par exemple le cas de cette étudiante, à première vue assez libérée, et qui a raconté qu’elle avait l’habitude de pratiquer la fellation sur la personne de son petit ami, ce qu’on ne peut qu’encourager vivement, mais sans aller plus loin, ce qu’on ne peut que déplorer ardemment ; le genre de nana qu’il y a un demi-siècle on appelait chez nous une « demi-vierge », et bonjour l’allumeuse ! Un soir, le garçon, suffisamment excité et qui en avait marre des hors-d’œuvre, entre… dans le vif du sujet : il fait, en somme, ce que vous auriez fait depuis longtemps, sauf si vous vous appelez Boy George ou Jimmy Somerville, et que je ne vais pas préciser davantage, à l’heure où Jacques Gaillot nous écoute à coup sûr, si j’ose dire. Eh bien, au lieu de dire « merci » ou « encore », la fille s’est sentie à tel point traumatisée, prétend-elle, qu’il lui a fallu cinq ans de thérapie pour ne plus se sentir souillée (j’ai bien dit « souillée », avec une cédille ; pas d’à-peu-près grivois, je vous prie !).

Et que dites-vous de ces étudiantes qui ne prennent conscience d’avoir été violées que longtemps après l’acte, réel ou imaginé ? Là-bas, on appelle ça le phénomène de la « mémoire récupérée ». L’une d’elles a attendu deux ans (putain, deux ans !) pour se rendre compte qu’elle était une « survivante », comme disent les émasculeuses locales. Et cela, à la suite d’une conversation avec une de ces pasionarias dont le pays ne semble pas dépourvu mais qu’il n’exporte pas encore, heureusement pour le reste du monde. Imaginez la chose, mademoiselle : on vous viole, VOUS NE VOUS APERCEVEZ DE RIEN, puis, quelques années plus tard, au cours d’une conversation à la cafète avec les copines, vous voilà frappée par l’évidence. « Bon sang, mais c’est bien sûr, ce salaud-là m’a fait subir les derniers outrages, quand il prétendait seulement me passer de la crème solaire ! Sa crème, le fumier, c’était de la vaseline ! » (Oui, poursuivons dans la délicatesse)

Du côté masculin, inutile de penser s’en tirer par la drague ou le baratin le plus innocent : aujourd’hui, rien n’est innocent. Certes, le code new look en vigueur aux États-Unis exige que toute privauté soit précédée d’une demande explicite de la part du garçon, et approuvée non moins explicitement par la fille (pourquoi pas sous forme d’acte notarié ? C’est une idée à creuser) ; eh bien, ça ne suffit pas, car les féministes ont inventé le concept de « coercition verbale non violente », comme elles disent ; c’est beau comme l’antique. Et en clair, ça signifie que le seul fait, par exemple, de pousser sa romance sous un balcon, comme Cyrano devant la maison de Roxane ou Roméo dans le jardin de Juliette, fait du jeune homme un violeur en puissance : salut le romanesque et l’amour courtois ! Ceux qui ont l’infortune de se faire pincer et de se voir taxer de harcèlement sexuel sont fermement invités à suivre des cours au département d’études féminines, une sorte de rééducation à la chinoise, en quelque sorte.

Bref, ne vous étonnez plus si tant de garçons se rabattent sur leurs camarades masculins : croissez et multipliez, il n’y a pas qu’en prison que les gays se reproduisent, si je puis dire, et un homme inverti en vaut deux (je remplace Patrick Font, qui s’excuse, il n’a pas pu venir…).

Chez les enseignants hommes, ça va très bien également, merci. Ils ont intérêt à ne pas s’intéresser de trop près, ni même de loin, à leurs étudiantes. Complimenter une élève sur son bon travail, lui prêter des livres, la rencontrer en dehors des cours ou tenir en sa présence des propos « trop brillants » et qui « pourraient l’éblouir » (sic), un tel comportement, de toute évidence déviant, éveille illico le soupçon que ce salaud de prof, ce vilain monsieur, veut sauter la blanche colombe (ça, c’était une citation Blanches colombes et vilains messieurs est le titre d’un film américain des années cinquante.pour les gens cultivés). Surveillés, dénoncés à leur hiérarchie, mis à pied, licenciés, traînés en justice pour un mot qualifié de « déplacé », sur une simple accusation portée par un témoin unique et pas forcément désintéressé, les profs, et on se met à leur place, se tiennent à carreau et fuient tout dialogue avec leurs élèves du sexe opposé. Là encore, ça favorise sûrement les études.

Bon, je pense que ce bref tableau vous a édifié : parents, envoyez plutôt vos rejetons en Suisse, ils ont d’excellentes écoles, et c’est plus près.

Mais un dernier mot quand même : voilà quelques années qu’on nous serine que tout ce qui se fait aux États-Unis finit par arriver chez nous ; et, c’est vrai, lorsqu’on voit comment, de plus en plus, les Français se nourrissent, s’amusent, s’enjolivent l’intellect, et même comment ils votent, on se dit que la menace n’est pas exagérée. Mais sur le chapitre de l’amour, merde quoi ! on ne va pas se laisser contaminer ! Français, entrez dans la Résistance, il est encore temps !

Allez, comme dirait Chraz, vive l’amour, les vacances approchent, et je ne veux pas gâcher les vôtres. Mais les miennes, je les prendrai dans l’Hexagone, ce sera plus sûr.