Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Je me fous de l’an 2000 !

Mardi 12 septembre 1995

Qu’on m’ôte d’un doute : ai-je déjà dit tout le bien que je pense de la corporation journalistique ? De la cabine technique, on me fait signe que oui, je l’ai déjà dit. Parfait. Mais sachant que la répétition est la base même de la transmission des connaissances (on appelle ça la pédagogie, un mot qui sonne mal, mais à qui la faute si « pédagogie » et « pédérastie » viennent tous les deux du même mot grec paidos, qui signifie « jeune garçon » ?), sachant que, donc, je vais faire comme Michel-Ange peignant le plafond de la Chapelle Sixtine : en remettre une couche. Eh oui, Michel-Ange était un précurseur, plus pédéraste que pédagogue d’ailleurs, et c’est à lui qu’on doit l’histoire du fou qui repeint son plafond. C’est comme ça, c’est historique. Ou alors on ne m’a pas bien expliqué, par manque de pédagogie.

Où en étais-je ? Oui ! les journalistes.

Ah ! les journalistes, ces modèles de culture, de conscience professionnelle, de modestie, de rigueur, d’honnêteté, d’omniscience... Tenez, un exemple : pas un seul de ces brillants bipèdes, pourtant sortis de grandes écoles et bardés de diplômes, ne sait qu’on ne s’adresse pas à une tête couronnée en lui disant « Majesté ». Tu m’entends, Chancel ? Et toi, chère Anne Sinclair, tu me reçois cinq sur cinq ? À un roi, on dit « Sire » et seulement ça, à une reine on dit « Madame ». La majesté est une qualité liée à la fonction royale, et ne désigne pas la personne qui l’exerce. Il faut que ce soit un fils de prolo qui leur fournisse cette précision, si utile pourtant dans la vie quotidienne.

Bref, je ne tarirais pas d’éloges sur la profession journaleuse, le temps m’en serait-il donné. Mais je n’ai pas le temps. On n’a jamais le temps. On n’a même plus le temps de ne pas avoir le temps. Le temps s’en va, le temps s’en va, madame... C’est bien pourquoi il est temps que j’entre dans le vif du sujet, d’autant plus qu’on n’est pas payé à la ligne, dans cette émission.

Il va de soi que je ne prendrai jamais pour cible le reporter qui mouille sa chemise en « faisant du terrain », comme on dit. Comme il y a toujours une bonne guerre quelque part, un certain nombre d’entre ceux-là y a laissé sa peau, et on rougirait de les assimiler à d’autres que je ne nommerai pas pour ne pas faire de publicité à la corporation, premièrement, des présentateurs de journaux télévisés, deuxièmement, des critiques payés pour aller au cinéma ou au théâtre et gémissant sur le sort cruel qui les contraint à ne pas voir que des chefs-d’œuvre, troisièmement, des pourris complaisants qui se laissent acheter par de petits cadeaux ou une invitation pour un week-end à la Mamounia, quatrièmement, des ressasseurs de clichés et professeurs de charabia, j’en passe et de bien pires.

Tenez, puisque nous en sommes aux clichés, et que ceux-ci, à force d’être répétés par des individus que la foule croit être l’élite intellectuelle – rions –, finissent par s’imposer pour passer dans le langage, il y en a un qui commence à me bassiner, et c’est celui-ci : la guerre en Yougoslavie serait une honte, parce qu’elle se perpètre « à deux heures d’avion de Paris ». Les plumitifs, qu’ils officient dans des journaux de papier, à la radio ou à la télé, nous rebattent les oreilles de cette énorme çonnerie sans jamais s’aviser que la distance ne fait rien à l’affaire. Est-ce à croire que pour eux, ce serait un peu moins grave à trois heures de Paris, beaucoup moins grave à cinq heures, et tout à fait acceptable à dix heures du fauteuil où ils calent leurs fesses pour nous pondre ce genre de fadaise ?

C’est un peu la même chose avec le nombre de morts dans un accident ou une catastrophe naturelle : un mort, c’est triste, mais dix morts, c’est dix fois plus triste, non ? Et cent morts, dix fois plus triste que dix morts. Imparable ! Cette arithmétique à la graisse de chevaux de bois, comme disait le capitaine Haddock, et qui comptabilise les cadavres comme des packs de yaourts (j’allais dire « de bière », mais fuyons les effets faciles), me fait gerber, et j’espère que quelques-uns parmi vous sont dans le même cas, sans quoi je vais commencer à me sentir un peu seul.

Mais je sens que tout ça dérape dans le lugubre, et que Laurent va me coller une amende si je continue. Alors rigolons, rigolons !

Le temps passe, je vous le disais il y a deux minutes, et plus il passe, plus nous approchons d’une date prétendue fatidique, le fameux an 2000. Par conséquent, au judicieux « à deux heures d’avion de Paris » (il n’y a que Paris, en France, chacun sait ça), s’adjoint de plus en plus souvent le complément obligé « à l’aube de l’an 2000 ». Variante : « à l’aube du troisième millénaire ». Au fur et à mesure que l’échéance approche, cette envahissante expression ponctue les propos les plus anodins, les moins en rapport avec la fuite du temps, et l’on nous assène à tour de bras des âneries sentencieuses du type « Tiens, va falloir que je fasse un régime si je veux passer une semaine au Club, j’ai tendance à grossir à l’aube de l’an 2000 », ou encore « Le temps se gâte, y a plus de saisons, à l’aube du troisième millénaire ».

Ça, c’est le tout venant de la vie courante. Mais en politique, on n’y échappe plus. Eh oui, il semble que certaines choses entrent dans le domaine de l’interdit à mesure que le calendrier tend vers cette date : guerres, épidémies, famines et autres atrocités sont condamnables, à l’aube de l’an 2000. Même remarque que tout à l’heure, en somme, le temps cette fois remplaçant l’espace : certains massacres seront inadmissibles en l’an 2000, moins inadmissibles en 1998, ils sont presque acceptables aujourd’hui, en 1995, et ils étaient tout à fait convenables il y a cinq, dix ou quarante ans. Cherchez l’erreur.

Quant à expliquer en quoi l’an 2000 est plus digne d’attention que 1957 ou 2028, c’est évident, non ? En passant de 1999 à 2000, on change tous les chiffres, DONC on change de siècle, pensent les bonnes gens, et changer de siècle, ça, ma bonne dame, c’est nouveau et intéressant. Qui donc s’avise, parmi le public béat devant l’événement qui s’annonce, que tout cela relève d’une vision étroite, celle que nous a imposée le système décimal appris à l’école primaire... qui est loin d’être le seul de l’Histoire, ni même le meilleur. Le nombre « deux mille » s’écrit avec un « 2 » et quatre zéros uniquement parce que nous avons dix doigts, et que c’était pratique de compter dessus « à l’aube » de l’ère scientifique. Si nous avions eu quatre doigts à chaque main, comme les personnages de Walt Disney, ce serait une autre paire de manches !

Mais balayons plutôt une autre idée reçue, des plus tenaces : le 1er janvier 2000, mes bien chers frères, ne sera nullement le premier jour du vingt et unième siècle et du troisième millénaire. Vu que tout siècle a cent ans, et qu’aucun calendrier, jamais, n’a eu d’année zéro, il s’ensuit que le premier siècle va de l’an 1 à l’an 100 inclus, le deuxième siècle de 101 à 200, et je vous laisse continuer. Donc, le vingt et unième siècle commencera le 1er janvier 2001, ce n’est pas une question de point de vue mais une vérité mathématique, indiscutable. Les journalistes le savent, du moins ceux capables de compter sur les dix doigts dont je parlais tout à l’heure. Mais ils font semblant de l’ignorer, parce que le public veut de l’an 2000 et que le client est roi.

Et puisque j’évoque le commerce, risquons une prophétie : rien n’est plus méritoire, dans la corporation négociante, que de parvenir à vendre deux fois de suite la même camelote. Je vous parie donc un dîner chez Maxim’s que les médias vont faire monter la mayonnaise du nouveau siècle-nouveau millénaire tout au long de l’année 1999, histoire d’augmenter les enchères des festivités du 31 décembre de cette année-là. Puis, dès le lendemain, on nous expliquera que tout le monde s’était gouré, que les véritables vingt et unième siècle et troisième millénaire n’auraient lieu, en fait, qu’un an plus tard. Et allez donc ! ce sera parti pour le second service. Il n’y a pas de petits profits. Par conséquent, l’an 2000, je m’en fous. Pour déboucher mon magnum de champagne, j’attendrai un an de plus, et je le sifflerai seul. À bon entendeur...