Hier, je me suis mis moi-même de corvée de télé. Oui, « Do it yourself », comme dit souvent Ruquier, Le peu daptitude de Ruquier pour la langue anglaise est une source inépuisable de plaisanteries. qui cause langlais sans accent (sans accent anglais). Javais en effet quelque chose à expier, mais ma vie privée ne vous regarde pas, et vous nen saurez pas plus.
Cependant, mon début de soirée occupé par autre chose, je nai pris mon service, tel un brave soldat de garde, quà partir de vingt-deux heures quarante-cinq onze heures moins le quart pour ceux qui ne sont pas obligés de prendre le train, et ils ne connaissent pas leur bonheur. Pas envie de bidonner, dailleurs, et de vous rapporter nimporte quoi, comme le ferait quelquun que vous connaissez bien, mais que je ne nommerai pas pour éviter de froisser Jean-Jacques Vanier, Jean-Jacques Vanier était lun des collaborateurs de lémission, sorte de Pierrot lunaire, créateur infatigable de coq-à-lâne dans la tradition de Luis Rego. quoique, pour froisser Jean-Jacques, vous pouvez repasser) : il y avait, en effet, une soirée consacrée à Chopin sur Arte.
Chopin est mon idole depuis ma seizième année ; oui, je suis dingue de piano, alors que le violon me fait grincer des dents, que le saxo, hormis dans le film Taxi driver, La musique de Taxi driver est due au grand Bernard Herrmann. Cest sa dernière uvre. Elle est très différente des compositions quil a faites pour les sept films dHitchcock auxquels il a participé avant dêtre injustement congédié à loccasion de Torn curtain (Le Rideau déchiré). me file des envies de chercher un bus pour me jeter dessous, que lorgue me rappelle par trop mes années de catéchisme et les vieilles religieuses à moustache qui lenseignaient, et que le violoncelle me semble avoir été inventé uniquement pour musiquer les films français voulant donner dans le genre intello (vous avez essayé dimaginer un film anglais, italien ou américain sur un fond sonore de violoncelle ? Je ris à cette seule pensée, comme à un de ces téléfilms bien-pensants sur France 2 avec Mimie Mathy).
Or donc, ce compositeur, Chopin, na écrit que pour le piano, avec parfois, mais rarement, un accompagnement orchestral, notamment pour ses deux concertos. Ça tombe vachement bien, je trouve quil ny a rien de plus érotique quun piano, et je préfère, au spectacle de Claudia Schiffer, la poupée gonflante, même sans voiles et surtout si elle samène en compagnie de son babouin volant , celui beaucoup plus excitant dune pianiste (ou dun pianiste, je ne suis pas sectaire), fût-elle habillée, face à son piano à queue, tout de même ! À chacun ses perversions, je ne vais pas fouiller dans votre vie privée. Non mais !
Le thème de la soirée tournait autour (« sarticulait autour », disent les cuistres, qui se feraient sodomiser avec un piment rouge enduit de harissa, plutôt que de parler une langue que tout le monde comprend ; mais nous ne faisons pas ici une émission pour ni sur les cuistres, et jy reviendrai une autre fois), tournait autour, dis-je, dun téléfilm sur les amours de Chopin et de George Sand, lécrivain féministe que lon sait. Je ne vous donnerai ni le titre ni les noms du réalisateur et des interprètes de ce machin, pour ne pas leur faire de publicité dans une émission phare comme Rien à cirer, le tremplin des gloires naissantes (je fais allusion, notamment, à Alain Carignon), Alain Carignon, maire de Grenoble et secrétaire dÉtat à la Communication, est lun des très rares hommes politiques que Rien à cirer a reçus. Peu après, il entrait en prison pour corruption ! mais sachez seulement que ce fut rude !
Dabord, cétait en allemand, sous-titré en français. Jadore lallemand, je trouve que cest la langue idéale pour commander un peloton dexécution. Wohlen Sie Ihren Kaffe schwarz, oder mit Milch ? Ça sonne bien, non ? Ensuite, pour interpréter le compositeur, on était allé chercher un jeune acteur teuton, sorte de blondinet fadasse qui semblait tout droit sorti dune version prussienne dHélène et les garçons (sans doute Marlene und die Knaben), quelque chose comme Richard Claydermann Richard Claydermann, ancien accompagnateur de Thierry Le Luron, sest spécialisé dans la musique pour piano sirupeuse, apte à plaire aux midinettes et aux mélomanes peu éclairés, ceux qui achètent des disques du genre « Les grands classiques et la publicité ».en plus jeune, et à peu près aussi expressif. Et comme, curiosité du film, on ne voyait jamais Chopin au piano, à croire quil ne savait pas en jouer, cétait tout à fait dans les cordes, cest le cas de le dire, du véritable Claydermann.
Notez quon ny voyait pas davantage George Sand en train décrire : ils vivaient sans doute des revenus de leurs sicavs. Les personnages de cette uvre immortelle, comme des scouts en folie, se baladaient dans la campagne, visitaient des fermes, organisaient des pique-niques, dansaient des rondes dans la prairie, bref, toutes ces choses dont la liste suffit à rappeler aux imprudents quon semmerde dès quon a passé la Porte dOrléans. Ou la Porte de Saint-Cloud, si vous créchez dans une banlieue chic. De toute façon je men fous, et cessez de minterrompre, cest agaçant à la longue.
Pourtant, ça nétait pas morne, comme téléfilm : les dialoguistes, merci meinen herren, avaient pensé à la touche dhumour ; jai ainsi relevé une phrase, au début, dans la bouche de George Sand, laquelle, de son vrai nom Aurore Dupin, comme nul ne lignore, écrivait donc sous un pseudonyme : « Tous mes livres sont écrits et signés par UN certain George », lui faisaient dire les sous-titres. Ben voyons ! George Bush, peut-être ? Rappelons que cela passait sur Arte. Imaginez, si TF1 avait organisé une soirée sur le thème. (Qui a dit « Pas de danger » ?)
Passons. Heureusement, ce chef duvre était précédé par un quart dheure de musique, sans quoi on naurait pas compris pour quelle raison Chopin était la vedette de la soirée. Il y avait ainsi, en guise damuse-gueules, laudition de son concerto en mi mineur. Sublime, le certo ! Mais vous connaissez, je vais pas vous le raconter.
Hélas, pas de roses sans épines, la tradition des émissions musicales exige que le concert soit précédé de la présentation de luvre ; cest même cette heureuse coutume qui nous vaut parfois de revoir Ève Ruggieri à la télé, coiffée de sa choucroute habituelle, et surtout, nostalgie-nostalgie, dentendre encore sa voix harmonieuse à faire cailler le lait, fût-il en poudre, et qui nest pas sans évoquer les crissements des pneus de la bagnole de Grace Kelly lors de sa dernière balade à cent quarante à lheure sur la route en lacets de la Grande Corniche, au-dessus de Monaco.
Ici, en préambule, paf ! sans prévenir : interview du chef dorchestre polonais, un certain Jerzy Katlewicz (à vos souhaits !).
Modeste comme tous les musiciens de réputation internationale, le maestro attaqua demblée en disant quil se sentait « des prédispositions » pour diriger un grand orchestre, encore heureux, et que de tels dons, ça nétait pas donné à tout le monde. Sympa. Merci, maître, on comprend pourquoi tant de gens, bien que pas forcément doués, de Léo Ferré à Edward Heath, lancien Premier ministre britannique, se sont essayés à ce hobby un peu casse-gueule sur les bords : cest parce quils voulaient enfin faire partie de lélite, ces ploucs. Ah ! mes parents, comme je vous veux du mal, de ne pas mavoir fourré au Conservatoire dAlger, à coups de pompes dans le train si besoin eût été... Public, évitez davoir des parents pieds-noirs ET prolos, ça ne mène à rien, croyez-moi.
Puis le concerto a commencé, et là, javoue avoir commis une erreur : jai gardé les yeux ouverts. Ne faites jamais ça ! Car, tout de suite, quelque chose ma frappé droit au plexus, moi qui navais jamais pris garde au côté parfois bouffon des concerts à grand tralala : le chef, juché sur sa petite estrade avec beaucoup moins de prestance que Philippe Séguin sur son perchoir (Philippe Séguin était alors président de lAssemblée nationale. cest un pied-noir, Séguin ; alors, je suis partial), le chef dorchestre, dis-je, se livrait ainsi quils le font tous à sa gestuelle coutumière, type « imitation de moulin à vent les jours de tempête force 8 » (à propos de moulin à vent, je vous conseille le film dHitchcock, Correspondant 17 : un chef-duvre), de quoi flanquer les boules au mime Marcel Marceau lui-même, alors que, chez les musiciens quil dirigeait, pas un, mais alors pas un seul, ne le regardait ! Oui, daccord, de temps à autre, les cameramen le tenaient à lil, mais eux, ils ne comptent pas, cest juste pour le cadrage ; la zizique, ils sen tamponnent. Bref, à sa place, je me serais senti un peu seul. (À mon avis, les musicos devaient connaître déjà la partition, cest pour ça)
Lassé de ce numéro en comparaison duquel les apparitions tirebouchonnantes dEmmanuelle Laborit à la télé sont un modèle de sobriété ouais, là, on touche le fond du mauvais goût, jai limpression , jai reporté mon attention sur le pianiste, un nommé Janusz Olejniczak, patronyme qui en jette beaucoup plus quÉmile Chougnard, ne manquerait pas de noter Laurence « Kiss-Me » Boccolini. Laurence Boccolini était lune des chroniqueuses de Rien à cirer.
Au début de lémission, on nous lavait présenté comme ayant interprété au cinéma le personnage de Chopin dans un film de Zulawski, le joyeux drille qui fait un tabac chez les jeunes actrices françaises, telle Sophie Marceau, Sophie Marceau était alors mariée au réalisateur polonais Andrzej Zulawski, lequel nest pas vraiment un rigolo.désireuses, quoique bien à tort, de jouer les tragédiennes. Zulawski, encore un Polonais, et pas mineur de fond lui non plus : où sont passés les ouvriers de Solidarnosc ?
En tout cas, si vraiment Chopin avait de son vivant la tête de ce Chougnard-là, je comprends quil ait préféré mourir jeune, car le virtuose de service arborait une mine (pas de charbon, donc), une tronche boudeuse à la Vanessa Paradis, du plus bel effet. À croire quun plaisantin lui avait chouravé au dernier moment son tabouret de piano, ou quil venait dachever un stage aux Pompes Funèbres Générales chose assez rare pour un pianiste, malgré la vogue de la Marche funèbre du même Chopin chez les professionnels de ce joyeux métier.
Récapitulons : le pianiste, le chef dorchestre et lorchestre lui-même (le Sinfonia de Cracovie, la ville natale du pape. Mes respects filiaux, Très Saint Père !), tout ce beau monde était polonais. Eh oui, il semble que la Pologne, une fois pour toutes, ait annexé le plus grand des musiciens romantiques, sous le prétexte futile quil naquit à Varsovie. Et en dépit du fait que, prénommé Frédéric-François (rien à voir avec le chanteur du même nom, puisque Chopin, LUI, était musicien !), en dépit du fait quil avait un père français puisque lorrain, et quayant quitté Varsovie à lâge de dix-neuf ans, il ny revint jamais, vécut toute sa vie et la termina à Paris, où on lenterra, au Père-Lachaise précisément, et à cinq mètres de la future tombe de Pierre Desproges. Et à côté de celle de Michel Petrucciani. Détail qui révèle, à lévidence, que Chopin, outre son génie, ne manquait pas non plus dhumour...
Eh bien, et tant pis si jai mis tout ce temps pour en arriver là, ça ne vous agace pas, ce genre dembargo sur les gloires dites « nationales » ? Si lon voulait pousser les choses à labsurde, pourquoi, dans cette optique, ne pas effectuer une sorte de troc : à présent quon ne sait plus quoi en foutre, rendre Balladur aux Turcs, par exemple, et récupérer Chopin à titre de gloire statufiable bien dchez nous.
(Jai vainement cherché, pour boucler la boucle, ce que les Turcs pourraient bien fourguer aux Polonais. Des loukoums, peut-être, aliment de base du régime de Lech Walesa, si on en juge par son tour de taille ?)
Revendiquer Chopin, en tout cas, ce ne serait pas plus crétin que de faire de Jeanne la Pucelle une héroïne française, alors quelle naquit hors de France, ce territoire exigu sur lequel régnait à lépoque le roi Charles, le petit « roi de Bourges », dont lautorité ne sétendait même pas jusquà Paris, à plus forte raison Domrémy. Eurêka ! Tenez, voilà un échange possible avec les Polonais : leur refiler Jeanne dArc ! Les pucelles, ils doivent aimer, au pays de Jean-Paul II. Alors que nous, on nen a pas lusage, vu quon na même pas été foutus de tirer quelque chose de Mireille Mathieu (jai bien dit « tirer QUELQUE CHOSE DE Mireille Mathieu », La virginité supposée de Mireille Mathieu est un constant sujet de fines plaisanteries.attention !)
Ah oui, cest vrai, on priverait ainsi dun de ses emblèmes ce grand patriote quest Le Pen. Merde, me voilà dans une impasse. Que faire ? Dis, Christophe, La chute empruntée à Christophe Alévêque, lun des derniers arrivés à Rien à cirer, consistait à terminer tous ses sketches par la phrase « Puisque cest ainsi, je retire tout ce que je viens de dire ! »je peux temprunter ta chute ?