Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Chopin sur Arte

Jeudi 19 janvier 1995

Hier, je me suis mis moi-même de corvée de télé. Oui, « Do it yourself », comme dit souvent Ruquier, Le peu d’aptitude de Ruquier pour la langue anglaise est une source inépuisable de plaisanteries. qui cause l’anglais sans accent (sans accent anglais). J’avais en effet quelque chose à expier, mais ma vie privée ne vous regarde pas, et vous n’en saurez pas plus.

Cependant, mon début de soirée occupé par autre chose, je n’ai pris mon service, tel un brave soldat de garde, qu’à partir de vingt-deux heures quarante-cinq – onze heures moins le quart pour ceux qui ne sont pas obligés de prendre le train, et ils ne connaissent pas leur bonheur. Pas envie de bidonner, d’ailleurs, et de vous rapporter n’importe quoi, comme le ferait quelqu’un que vous connaissez bien, mais que je ne nommerai pas pour éviter de froisser Jean-Jacques Vanier, Jean-Jacques Vanier était l’un des collaborateurs de l’émission, sorte de Pierrot lunaire, créateur infatigable de coq-à-l’âne dans la tradition de Luis Rego. quoique, pour froisser Jean-Jacques, vous pouvez repasser) : il y avait, en effet, une soirée consacrée à Chopin sur Arte.

Chopin est mon idole depuis ma seizième année ; oui, je suis dingue de piano, alors que le violon me fait grincer des dents, que le saxo, hormis dans le film Taxi driver, La musique de Taxi driver est due au grand Bernard Herrmann. C’est sa dernière œuvre. Elle est très différente des compositions qu’il a faites pour les sept films d’Hitchcock auxquels il a participé avant d’être injustement congédié à l’occasion de Torn curtain (Le Rideau déchiré). me file des envies de chercher un bus pour me jeter dessous, que l’orgue me rappelle par trop mes années de catéchisme et les vieilles religieuses à moustache qui l’enseignaient, et que le violoncelle me semble avoir été inventé uniquement pour musiquer les films français voulant donner dans le genre intello (vous avez essayé d’imaginer un film anglais, italien ou américain sur un fond sonore de violoncelle ? Je ris à cette seule pensée, comme à un de ces téléfilms bien-pensants sur France 2 avec Mimie Mathy).

Or donc, ce compositeur, Chopin, n’a écrit que pour le piano, avec parfois, mais rarement, un accompagnement orchestral, notamment pour ses deux concertos. Ça tombe vachement bien, je trouve qu’il n’y a rien de plus érotique qu’un piano, et je préfère, au spectacle de Claudia Schiffer, la poupée gonflante, même sans voiles – et surtout si elle s’amène en compagnie de son babouin volant –, celui beaucoup plus excitant d’une pianiste (ou d’un pianiste, je ne suis pas sectaire), fût-elle habillée, face à son piano – à queue, tout de même ! À chacun ses perversions, je ne vais pas fouiller dans votre vie privée. Non mais !

Le thème de la soirée tournait autour (« s’articulait autour », disent les cuistres, qui se feraient sodomiser avec un piment rouge enduit de harissa, plutôt que de parler une langue que tout le monde comprend ; mais nous ne faisons pas ici une émission pour – ni sur – les cuistres, et j’y reviendrai une autre fois), tournait autour, dis-je, d’un téléfilm sur les amours de Chopin et de George Sand, l’écrivain féministe que l’on sait. Je ne vous donnerai ni le titre ni les noms du réalisateur et des interprètes de ce machin, pour ne pas leur faire de publicité dans une émission phare comme Rien à cirer, le tremplin des gloires naissantes (je fais allusion, notamment, à Alain Carignon), Alain Carignon, maire de Grenoble et secrétaire d’État à la Communication, est l’un des très rares hommes politiques que Rien à cirer a reçus. Peu après, il entrait en prison pour corruption ! mais sachez seulement que ce fut rude !

D’abord, c’était en allemand, sous-titré en français. J’adore l’allemand, je trouve que c’est la langue idéale pour commander un peloton d’exécution. Wohlen Sie Ihren Kaffe schwarz, oder mit Milch ? Ça sonne bien, non ? Ensuite, pour interpréter le compositeur, on était allé chercher un jeune acteur teuton, sorte de blondinet fadasse qui semblait tout droit sorti d’une version prussienne d’Hélène et les garçons (sans doute Marlene und die Knaben), quelque chose comme Richard Claydermann Richard Claydermann, ancien accompagnateur de Thierry Le Luron, s’est spécialisé dans la musique pour piano sirupeuse, apte à plaire aux midinettes et aux mélomanes peu éclairés, ceux qui achètent des disques du genre « Les grands classiques et la publicité ».en plus jeune, et à peu près aussi expressif. Et comme, curiosité du film, on ne voyait jamais Chopin au piano, à croire qu’il ne savait pas en jouer, c’était tout à fait dans les cordes, c’est le cas de le dire, du véritable Claydermann.

Notez qu’on n’y voyait pas davantage George Sand en train d’écrire : ils vivaient sans doute des revenus de leurs sicavs. Les personnages de cette œuvre immortelle, comme des scouts en folie, se baladaient dans la campagne, visitaient des fermes, organisaient des pique-niques, dansaient des rondes dans la prairie, bref, toutes ces choses dont la liste suffit à rappeler aux imprudents qu’on s’emmerde dès qu’on a passé la Porte d’Orléans. Ou la Porte de Saint-Cloud, si vous créchez dans une banlieue chic. De toute façon je m’en fous, et cessez de m’interrompre, c’est agaçant à la longue.

Pourtant, ça n’était pas morne, comme téléfilm : les dialoguistes, merci meinen herren, avaient pensé à la touche d’humour ; j’ai ainsi relevé une phrase, au début, dans la bouche de George Sand, laquelle, de son vrai nom Aurore Dupin, comme nul ne l’ignore, écrivait donc sous un pseudonyme : « Tous mes livres sont écrits et signés par UN certain George », lui faisaient dire les sous-titres. Ben voyons ! George Bush, peut-être ? Rappelons que cela passait sur Arte. Imaginez, si TF1 avait organisé une soirée sur le thème. (Qui a dit « Pas de danger » ?)

Passons. Heureusement, ce chef d’œuvre était précédé par un quart d’heure de musique, sans quoi on n’aurait pas compris pour quelle raison Chopin était la vedette de la soirée. Il y avait ainsi, en guise d’amuse-gueules, l’audition de son concerto en mi mineur. Sublime, le certo ! Mais vous connaissez, je vais pas vous le raconter.

Hélas, pas de roses sans épines, la tradition des émissions musicales exige que le concert soit précédé de la présentation de l’œuvre ; c’est même cette heureuse coutume qui nous vaut parfois de revoir Ève Ruggieri à la télé, coiffée de sa choucroute habituelle, et surtout, nostalgie-nostalgie, d’entendre encore sa voix harmonieuse à faire cailler le lait, fût-il en poudre, et qui n’est pas sans évoquer les crissements des pneus de la bagnole de Grace Kelly lors de sa dernière balade à cent quarante à l’heure sur la route en lacets de la Grande Corniche, au-dessus de Monaco.

Ici, en préambule, paf ! sans prévenir : interview du chef d’orchestre polonais, un certain Jerzy Katlewicz (à vos souhaits !).

Modeste comme tous les musiciens de réputation internationale, le maestro attaqua d’emblée en disant qu’il se sentait « des prédispositions » pour diriger un grand orchestre, encore heureux, et que de tels dons, ça n’était pas donné à tout le monde. Sympa. Merci, maître, on comprend pourquoi tant de gens, bien que pas forcément doués, de Léo Ferré à Edward Heath, l’ancien Premier ministre britannique, se sont essayés à ce hobby un peu casse-gueule sur les bords : c’est parce qu’ils voulaient enfin faire partie de l’élite, ces ploucs. Ah ! mes parents, comme je vous veux du mal, de ne pas m’avoir fourré au Conservatoire d’Alger, à coups de pompes dans le train si besoin eût été... Public, évitez d’avoir des parents pieds-noirs ET prolos, ça ne mène à rien, croyez-moi.

Puis le concerto a commencé, et là, j’avoue avoir commis une erreur : j’ai gardé les yeux ouverts. Ne faites jamais ça ! Car, tout de suite, quelque chose m’a frappé droit au plexus, moi qui n’avais jamais pris garde au côté parfois bouffon des concerts à grand tralala : le chef, juché sur sa petite estrade avec beaucoup moins de prestance que Philippe Séguin sur son perchoir (Philippe Séguin était alors président de l’Assemblée nationale. c’est un pied-noir, Séguin ; alors, je suis partial), le chef d’orchestre, dis-je, se livrait ainsi qu’ils le font tous à sa gestuelle coutumière, type « imitation de moulin à vent les jours de tempête force 8 » (à propos de moulin à vent, je vous conseille le film d’Hitchcock, Correspondant 17 : un chef-d’œuvre), de quoi flanquer les boules au mime Marcel Marceau lui-même, alors que, chez les musiciens qu’il dirigeait, pas un, mais alors pas un seul, ne le regardait ! Oui, d’accord, de temps à autre, les cameramen le tenaient à l’œil, mais eux, ils ne comptent pas, c’est juste pour le cadrage ; la zizique, ils s’en tamponnent. Bref, à sa place, je me serais senti un peu seul. (À mon avis, les musicos devaient connaître déjà la partition, c’est pour ça)

Lassé de ce numéro en comparaison duquel les apparitions tirebouchonnantes d’Emmanuelle Laborit à la télé sont un modèle de sobriété – ouais, là, on touche le fond du mauvais goût, j’ai l’impression –, j’ai reporté mon attention sur le pianiste, un nommé Janusz Olejniczak, patronyme qui en jette beaucoup plus qu’Émile Chougnard, ne manquerait pas de noter Laurence « Kiss-Me » Boccolini. Laurence Boccolini était l’une des chroniqueuses de Rien à cirer.

Au début de l’émission, on nous l’avait présenté comme ayant interprété au cinéma le personnage de Chopin dans un film de Zulawski, le joyeux drille qui fait un tabac chez les jeunes actrices françaises, telle Sophie Marceau, Sophie Marceau était alors mariée au réalisateur polonais Andrzej Zulawski, lequel n’est pas vraiment un rigolo.désireuses, quoique bien à tort, de jouer les tragédiennes. Zulawski, encore un Polonais, et pas mineur de fond lui non plus : où sont passés les ouvriers de Solidarnosc ?

En tout cas, si vraiment Chopin avait de son vivant la tête de ce Chougnard-là, je comprends qu’il ait préféré mourir jeune, car le virtuose de service arborait une mine (pas de charbon, donc), une tronche boudeuse à la Vanessa Paradis, du plus bel effet. À croire qu’un plaisantin lui avait chouravé au dernier moment son tabouret de piano, ou qu’il venait d’achever un stage aux Pompes Funèbres Générales– chose assez rare pour un pianiste, malgré la vogue de la Marche funèbre du même Chopin chez les professionnels de ce joyeux métier.

Récapitulons : le pianiste, le chef d’orchestre et l’orchestre lui-même (le Sinfonia de Cracovie, la ville natale du pape. Mes respects filiaux, Très Saint Père !), tout ce beau monde était polonais. Eh oui, il semble que la Pologne, une fois pour toutes, ait annexé le plus grand des musiciens romantiques, sous le prétexte futile qu’il naquit à Varsovie. Et en dépit du fait que, prénommé Frédéric-François (rien à voir avec le chanteur du même nom, puisque Chopin, LUI, était musicien !), en dépit du fait qu’il avait un père français puisque lorrain, et qu’ayant quitté Varsovie à l’âge de dix-neuf ans, il n’y revint jamais, vécut toute sa vie et la termina à Paris, où on l’enterra, au Père-Lachaise précisément, et à cinq mètres de la future tombe de Pierre Desproges. Et à côté de celle de Michel Petrucciani. Détail qui révèle, à l’évidence, que Chopin, outre son génie, ne manquait pas non plus d’humour...

Eh bien, et tant pis si j’ai mis tout ce temps pour en arriver là, ça ne vous agace pas, ce genre d’embargo sur les gloires dites « nationales » ? Si l’on voulait pousser les choses à l’absurde, pourquoi, dans cette optique, ne pas effectuer une sorte de troc : à présent qu’on ne sait plus quoi en foutre, rendre Balladur aux Turcs, par exemple, et récupérer Chopin à titre de gloire statufiable bien d’chez nous.

(J’ai vainement cherché, pour boucler la boucle, ce que les Turcs pourraient bien fourguer aux Polonais. Des loukoums, peut-être, aliment de base du régime de Lech Walesa, si on en juge par son tour de taille ?)

Revendiquer Chopin, en tout cas, ce ne serait pas plus crétin que de faire de Jeanne la Pucelle une héroïne française, alors qu’elle naquit hors de France, ce territoire exigu sur lequel régnait à l’époque le roi Charles, le petit « roi de Bourges », dont l’autorité ne s’étendait même pas jusqu’à Paris, à plus forte raison Domrémy. Eurêka ! Tenez, voilà un échange possible avec les Polonais : leur refiler Jeanne d’Arc ! Les pucelles, ils doivent aimer, au pays de Jean-Paul II. Alors que nous, on n’en a pas l’usage, vu qu’on n’a même pas été foutus de tirer quelque chose de Mireille Mathieu (j’ai bien dit « tirer QUELQUE CHOSE DE Mireille Mathieu », La virginité supposée de Mireille Mathieu est un constant sujet de fines plaisanteries.attention !)

Ah oui, c’est vrai, on priverait ainsi d’un de ses emblèmes ce grand patriote qu’est Le Pen. Merde, me voilà dans une impasse. Que faire ? Dis, Christophe, La chute empruntée à Christophe Alévêque, l’un des derniers arrivés à Rien à cirer, consistait à terminer tous ses sketches par la phrase « Puisque c’est ainsi, je retire tout ce que je viens de dire ! »je peux t’emprunter ta chute ?