Les chroniques imaginaires de "Rien Ó cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Chronique tÚlÚ (in memoriam)

Mardi 1er novembre 1994

Avouons-le : j’adore la télévision. Depuis que je l’ai découverte, à dix-huit ans, je suis accro, et plus le temps passe, plus ça s’aggrave. Je suis, comme dit le cher Smaïn, « cathodique pratiquant ». Aussi, contrairement à mes camarades, qui prennent comme une brimade la tâche que leur confie Laurent Ruquier de camper toute une soirée face à leur petit écran pour vous en faire le compte-rendu le lendemain, travail dont l’inutilité n’a d’égale que le sadisme de celui qui l’ordonne, disent-ils tous derrière son dos, je serais plutôt, moi, volontaire tous les jours.

Ah ! la télé ! Des heures, que je passerais à visionner pour la douzième fois l’intégrale de La petite maison dans la prairie ; à m’attendrir sur ces gens tellement formidables qu’on se demande comment ça peut exister en vrai, j’ai nommé la famille Cunningham de Happy Days ! En rêvant, bien sûr, que je suis devenu la réincarnation de Fonzie le magnifique – vous savez, le mec au blouson et à la moto, tellement cool qu’il n’a qu’à claquer dans ses doigts pour tomber toutes les nanas encore plus vite que Johnny. Et Columbo ! Ça c’est quelqu’un ! Toujours pas à la retraite, et toujours lieutenant à soixante-dix berges, quelle persévérance ! Sincèrement, je suis épaté. En plus, un flic que tous les suspects traitent comme un gibier de moto-crottes, vous avez remarqué ? On est tout de suite de son côté, non ? Et puis, c’est tellement conforme à la réalité quotidienne, surtout aux États-Unis ! Quoi encore ? Ah ! J’allais oublier 21 Jump street : des flics, là aussi, mais si jeunes (soixante-dix ans également, mais à eux tous ! Et ils sont quatre) et si sympas qu’on voudrait voir ses gosses entrer dans la police ! Et je ne vous dis rien de Benny Hill, ni d’Arnold et Willy. Et le Cosby Show ! Une série des plus crédibles, non ? avec cette famille de Noirs si tant tellement propres sur eux, une série où JAMAIS il n’est question de drogue, ni de racisme, ni de violence, ni de tous ces thèmes grotesquement réalistes, comme c’est hélas le cas pour Hélène et les garçons ou Premiers baisers. Oui, pardon, j’ai oublié de préciser : pour me plaire, il faut qu’un feuilleton ou une série soit anglo-américain, et doublé. Sinon, je zappe. Normal : quand, plaquées sur des centaines de visages différents, on entend la même demi-douzaine de voix depuis trois siècles, on s’attache, c’est humain. Bref, accro, d’accord, mais pas à n’importe quoi : moi, la réalité, j’aime pas.

Alors il y a des gens qui vous objecteront : « Ouais, la télé, j’travaille, j’ai pas l’temps d’la regarder ». Bande de menteurs ! On a toujours le temps. Et si on ne l’a pas, on peut le prendre. Par exemple, sur d’autres activités superflues. Personnellement, je n’ai ni la sexualité exigeante de Laurence Boccolini, ni celle, déviante, de monsieur Jean-Paul II, lequel, hormis les évêques atypiques, c’est-à-dire un peu trop chrétiens, ne baise que le béton des aéroports ; intéressante particularité qui le différencie de Paco Rabanne.Le couturier Paco Rabanne a raconté dans un livre que, la première fois qu’il a voulu se masturber, il a creusé un trou dans la terre et s’en est servi de la manière qu’on imagine. Comment ferais-je, d’ailleurs, pour trouver le moindre centimètre cube de béton dans mon immeuble du seizième (arrondissement) et du dix-neuvième (siècle), tout en pierre de taille et marbre de Carrare ?

Bref, tranquille de ce côté-là, je me trouve ainsi déchargé (si j’ose dire : je ne voudrais surtout pas choquer monseigneur Lustiger, qui est certainement à l’écoute. Mes respects filiaux, mon père !), je me trouve débarrassé, rectifié-je, du souci de me reproduire.

Donc, j’ai le temps ! Alors, je regarde la télé. Même dans la journée, où elle me réserve parfois des plaisirs subtils. « Elle me réservait », devrais-je dire, hélas, car la soirée type que je m’apprête à vous décrire ne pourrait plus avoir lieu aujourd’hui, ainsi que vous allez le comprendre.

Ainsi, certain jour de l’an passé, j’ai allumé mon poste vers les six heures. Non, pas du matin, faut pas pousser, je suis pas Jean-Jacques VanierL’une des blagues favorites de Jean-Jacques Vanier, qui collaborait à Rien à cirer, consistait à prétendre qu’il s’était levé tôt, « vers quatre heures de l’après-midi ». : dix-huit heures, j’veux dire. Et comme je suis bon public et que j’aime tout, je ne choisis pas, j’appuie au hasard sur un bouton de ma télécommande, pour avoir la surprise. Bien sûr, il y a des fois où je zappe : si je me casse le nez sur la séance des questions à l’Assemblée nationale ou sur Lova Moor, j’ai beau aimer les comiques, je tiens rarement le coup plus de cinq minutes. C’est vrai, quand vous boycottez Bigard, Lagaf’ et Michel Leeb, vous n’allez pas vous précipiter de Charybde en Scylla (je signale aux auditeurs de Skyrock, qui, par hasard, auraient pu momentanément s’égarer sur France Inter, que Charybde et Scylla ne sont PAS un nouveau groupe de hard rock, et qu’Homère n’écrivait pas de rap). Mais à part ça, en général j’apprécie tout, alors je reste sur la même chaîne jusqu’au moment d’aller me coucher. Vers vingt et une heure trente les jours où je me laisse aller à quelques excès.

Et justement, le soir en question, on passait un programme formidable. Enfin, quand je dis « un programme », je devrais plutôt dire « une émission », car je n’ai regardé qu’une seule chose de toute la soirée ; ça ne fait donc pas un programme, diront les puristes ; mais ne pinaillons pas. Il faut dire que je n’avais pas eu ma ration de rayons cathodiques ce jour-là ; or, des copains à moi devaient venir me chercher vers sept heures pour aller dîner ; j’avais donc devant moi une heure à peine pour en profiter, pas plus. Mais quelle heure ! (Oui, sachons vivre dangereusement)

Au début, je n’ai pas bien compris ce que je voyais. C’était plaisant à regarder, mais pas facile à identifier de prime abord. Figurez-vous sur l’écran une espèce d’objet assez bizarre : c’était jaune, ça ressemblait un peu à une poubelle, mais pas ronde comme les poubelles ordinaires, plutôt cubique (j’aurais dit « parallélépipédique » si j’étais sur France Culture et si le mot n’était pas imprononçable). Cette poubelle, elle était ouverte, ce qui m’a tout de suite fait penser à Jacques Pradel ; mais ce qui a retenu aussitôt mon attention, c’est qu’elle avait deux couvercles, un au-dessus, un autre au-dessous ; détail peu courant, convenez-en, même chez Pradel, dont rien n’occulte les divers orifices. Et deux couvercles circulaires ! Vous voyez ça d’ici, une poubelle carrée (oui, « parallétruc », c’est vraiment trop dur à dire) avec deux couvercles ronds ?! Je me suis tout de suite dit : « Ça doit être une publicité pour un tout nouveau modèle, je l’ai encore vu nulle part, sûr que Bonaldi va être jaloux de ne pas l’avoir exhibé le premier dans sa pathétique tribune de la futilité vibrionnante et des sinistrés du bulbe sur Canal Plus. »

C’était en tout cas nettement mieux que la pub visionnée la veille sur je ne sais plus quelle chaîne – de toute façon, elles se refilent les mêmes. Là, c’était pour une marque de café italien, et c’était plutôt rude. On y voyait le signor Pavarotti, vous savez, le sosie de Carlos, celui qui fait ténor chez Ève Ruggieri, et que si Chancel présentait encore Le grand Échiquier, sûr qu’il y passerait tous les mois. À la fin, donc, on voyait Pava et une jeune chanteuse qui allaient se taper un caoua pour fêter l’engagement que la goualeuse en herbe venait de décrocher à l’Opéra. Moi j’ai rien contre, quoique ce genre d’événement, c’est pas avec du café que je le fête d’ordinaire (vous allez m’objecter que je suis rarement engagé à l’Opéra ? Sachez que je méprise un propos aussi bas), mais bon, Pavarotti fait ce qu’il veut, à chacun ses perversions, ainsi que je le notais précédemment à propos du pape. Non, ce qui m’a le plus frappé, c’était la marque du jus : Lavazza. Je ne sais pas ce que signifie lavazza en italien, mais en français, ça connote vachement. Vous vous imaginez en train d’inviter un pote à s’envoyer une « lavasse » ? « Et si nous terminions cet excellent déjeuner avec une lavasse, cher ami ? – Merci, cher ami, mais je suis à l’huile de ricin actuellement, rapport à mon régime amaigrissant. » (C’est Pavarotti qui parle, et il connaît pas Slim-Fast, forcément. Ce gros veau)

En tout cas, pour en revenir à ma poubelle dont je me suis laissé distraire depuis un moment, la présentation avait au minimum le mérite de l’originalité : d’habitude, les poubelles, on les pose verticalement (enfin, chez vous, je ne sais pas. Chez moi, en tout cas, c’est comme ça) ; ici, tout était oblique, l’objet lui-même, mais aussi les murs derrière ! Comme dans un vieux film de Christian-Jaque, s’il y a des cinéphiles à l’écoute. Pas banals, non plus, les murs : en verre, bleus, transparents, et pas plus hauts que la poubelle. Vous imaginez ça chez vous ? De quoi surprendre l’employé de l’EDF quand il vient relever le compteur, non ?

Mais, en fin de compte, j’ai eu comme un doute, parce qu’en bas et à gauche de l’écran, on voyait la Terre flotter dans l’espace, et ça aussi, c’est rare dans une cuisine, même chez Jean-Claude Bourret (je sens grandir votre perplexité). En fait, ce que je prenais pour des murs en verre auraient pu aussi bien être des ailes ; mais alors, de taille, les ailes ! La largeur de la cuisine, quasiment (votre cuisine. Moi, j’habite les quartiers chics). « C’est peut-être pas une poubelle, au fond », me suis-je dit avec cet à-propos qui a fait ma renommée dans mon immeuble, avenue Foch.

C’est vrai, je venais de voir, dans le coin inférieur de l’écran, le logo TELECOM 2. D’accord, les Télécoms ont peut-être élargi le champ de leurs activités (hé ! Yannick Noah fait bien des disques !), mais de là à fabriquer des boîtes à ordure, c’est pas très bon pour l’image de marque, ça. C’est comme si Mercedes, après s’être mise à la Swatchmobile, se mettait à fabriquer des motos-crottes ; même pour la Mairie de Paris (mes respects, monsieur Chirac !), ce n’est pas très valorisant.

« Bon sang, mais c’est bien sûr, ai-je songé in petto, et si c’était plutôt un nouveau modèle de téléphone ? ». Oui, ces cons de designers nous ont tout fait, pourquoi pas un téléphone avec des ailes, tant qu’ils y sont ? Ce ne serait pas plus ridicule qu’une bagnole en pâte à modeler, comme la Twingo, ou les robes de Paco Rabanne, le pervers pépère sus-mentionné.

Côté son, je dois avouer que c’était pas terrible, mais, exigeant sur ce chapitre, je manque d’objectivité. Très souvent, les musiques (ça s’appelle comme ça)… les musiques tonitruantes qui agrémentent les pubs ont vite fait de me les briser (je parle de mes enthousiasmes), c’est pourquoi je coupe toujours le son quand je regarde les publicités. Je suis sûr que vous faites comme moi. Et si vous ne le faites pas, c’est votre affaire, mais vous baissez dans mon estime. Ici, en guise d’accompagnement musical, on avait plutôt une sorte de sifflement, un si aigu (j’ai vérifié sur le Steinway de concert qui trône dans mon salon), certes moins pénible à supporter qu’une chanson de Patricia Kaas-burnes, mais un tantinet monotone à la longue, ce qui explique qu’une fois de plus j’ai supprimé le zinzin pour ne garder que l’image. C’était agréable, ça ne bougeait pas, aucune sensation de mal de mer comme souvent pendant les plages de pub (plages, mer, mal de mer : « Humour ! », glapirait Antoine de Caunes), presque une séance de relaxation à domicile, en somme. Et gratuite. Chez Ulla, c’est au moins huit cents francs.

J’ai d’ailleurs fini par découvrir des charmes nouveaux au spectacle, car les concepteurs de cette petite merveille avaient prévu de la lecture ; en plus du logo TELECOM 2 déjà signalé, d’autres indications m’ont retenu de longues minutes : en haut à gauche, une inscription FRANCE TELECOM, et PARIS SERTE à droite. Je ne sais pas ce que veut dire « Paris Serte », donc ça ajoute au mystère, et c’est ce que je réclame d’une bonne émission de télé depuis que l’émission du même nom a disparu de la grille (d’égout) de TF1. Enfin, sans doute pour mettre une touche finale à ce chef-d’œuvre, ce régal pour les yeux, un somptueux bandeau de couleurs chatoyantes barrait la partie supérieure de l’écran ; ça allait du blanc au bleu en passant par toutes les nuances de l’arc-en-ciel, c’était féerique. Léonard de Vinci, à côté, c’était Jacques Faizant (ou Wolinski, selon vos préférences politiques. Pour moi, c’est kif-kif : aussi doué l’un que l’autre. C’est vrai, faudra un jour que quelqu’un m’explique comment on reconnaît les personnages des caricatures que nous torchent, c’est le cas de le dire, ces deux sommités de l’art graphique. Et je ne dis rien des textes !).

Bref, content de mon début de soirée, je me suis fait la réflexion, comme chaque fois que je stationne devant mon petit écran, que la vie était belle et que c’était tant mieux (j’aime citer les grands classiques« La vie est belle et c’est tant mieux » était la conclusion de tous les sketches de Jean-Jacques Vanier.). Et je serais bien resté comme ça sans bouger, blotti dans mon canapé, à siroter un verre d’armagnac (il ne me restait plus de Lavazza), si l’on n’avait pas sonné à ma porte. C’était les copains qui venaient me chercher.

– Tiens, a dit René en voyant la télé, on est en avance, c’est pas encore sept heures.

– Comment tu le sais ? ai-je demandé, sachant que René n’a jamais de montre.

– Ben, si c’était plus de sept heures, y aurait pas la mire d’Arte. Pourquoi tu passes pas sur Canal Plus ? Grouille-toi, ça va être l’heure du zapping.

Ah, Cavada, comme je vous en veux, avec votre Cinquième chaîne, d’avoir entraîné la disparition de ma mire favorite !