Avouons-le : jadore la télévision. Depuis que je lai découverte, à dix-huit ans, je suis accro, et plus le temps passe, plus ça saggrave. Je suis, comme dit le cher Smaïn, « cathodique pratiquant ». Aussi, contrairement à mes camarades, qui prennent comme une brimade la tâche que leur confie Laurent Ruquier de camper toute une soirée face à leur petit écran pour vous en faire le compte-rendu le lendemain, travail dont linutilité na dégale que le sadisme de celui qui lordonne, disent-ils tous derrière son dos, je serais plutôt, moi, volontaire tous les jours.
Ah ! la télé ! Des heures, que je passerais à visionner pour la douzième fois lintégrale de La petite maison dans la prairie ; à mattendrir sur ces gens tellement formidables quon se demande comment ça peut exister en vrai, jai nommé la famille Cunningham de Happy Days ! En rêvant, bien sûr, que je suis devenu la réincarnation de Fonzie le magnifique vous savez, le mec au blouson et à la moto, tellement cool quil na quà claquer dans ses doigts pour tomber toutes les nanas encore plus vite que Johnny. Et Columbo ! Ça cest quelquun ! Toujours pas à la retraite, et toujours lieutenant à soixante-dix berges, quelle persévérance ! Sincèrement, je suis épaté. En plus, un flic que tous les suspects traitent comme un gibier de moto-crottes, vous avez remarqué ? On est tout de suite de son côté, non ? Et puis, cest tellement conforme à la réalité quotidienne, surtout aux États-Unis ! Quoi encore ? Ah ! Jallais oublier 21 Jump street : des flics, là aussi, mais si jeunes (soixante-dix ans également, mais à eux tous ! Et ils sont quatre) et si sympas quon voudrait voir ses gosses entrer dans la police ! Et je ne vous dis rien de Benny Hill, ni dArnold et Willy. Et le Cosby Show ! Une série des plus crédibles, non ? avec cette famille de Noirs si tant tellement propres sur eux, une série où JAMAIS il nest question de drogue, ni de racisme, ni de violence, ni de tous ces thèmes grotesquement réalistes, comme cest hélas le cas pour Hélène et les garçons ou Premiers baisers. Oui, pardon, jai oublié de préciser : pour me plaire, il faut quun feuilleton ou une série soit anglo-américain, et doublé. Sinon, je zappe. Normal : quand, plaquées sur des centaines de visages différents, on entend la même demi-douzaine de voix depuis trois siècles, on sattache, cest humain. Bref, accro, daccord, mais pas à nimporte quoi : moi, la réalité, jaime pas.
Alors il y a des gens qui vous objecteront : « Ouais, la télé, jtravaille, jai pas ltemps dla regarder ». Bande de menteurs ! On a toujours le temps. Et si on ne la pas, on peut le prendre. Par exemple, sur dautres activités superflues. Personnellement, je nai ni la sexualité exigeante de Laurence Boccolini, ni celle, déviante, de monsieur Jean-Paul II, lequel, hormis les évêques atypiques, cest-à-dire un peu trop chrétiens, ne baise que le béton des aéroports ; intéressante particularité qui le différencie de Paco Rabanne.Le couturier Paco Rabanne a raconté dans un livre que, la première fois quil a voulu se masturber, il a creusé un trou dans la terre et sen est servi de la manière quon imagine. Comment ferais-je, dailleurs, pour trouver le moindre centimètre cube de béton dans mon immeuble du seizième (arrondissement) et du dix-neuvième (siècle), tout en pierre de taille et marbre de Carrare ?
Bref, tranquille de ce côté-là, je me trouve ainsi déchargé (si jose dire : je ne voudrais surtout pas choquer monseigneur Lustiger, qui est certainement à lécoute. Mes respects filiaux, mon père !), je me trouve débarrassé, rectifié-je, du souci de me reproduire.
Donc, jai le temps ! Alors, je regarde la télé. Même dans la journée, où elle me réserve parfois des plaisirs subtils. « Elle me réservait », devrais-je dire, hélas, car la soirée type que je mapprête à vous décrire ne pourrait plus avoir lieu aujourdhui, ainsi que vous allez le comprendre.
Ainsi, certain jour de lan passé, jai allumé mon poste vers les six heures. Non, pas du matin, faut pas pousser, je suis pas Jean-Jacques VanierLune des blagues favorites de Jean-Jacques Vanier, qui collaborait à Rien à cirer, consistait à prétendre quil sétait levé tôt, « vers quatre heures de laprès-midi ». : dix-huit heures, jveux dire. Et comme je suis bon public et que jaime tout, je ne choisis pas, jappuie au hasard sur un bouton de ma télécommande, pour avoir la surprise. Bien sûr, il y a des fois où je zappe : si je me casse le nez sur la séance des questions à lAssemblée nationale ou sur Lova Moor, jai beau aimer les comiques, je tiens rarement le coup plus de cinq minutes. Cest vrai, quand vous boycottez Bigard, Lagaf et Michel Leeb, vous nallez pas vous précipiter de Charybde en Scylla (je signale aux auditeurs de Skyrock, qui, par hasard, auraient pu momentanément ségarer sur France Inter, que Charybde et Scylla ne sont PAS un nouveau groupe de hard rock, et quHomère nécrivait pas de rap). Mais à part ça, en général japprécie tout, alors je reste sur la même chaîne jusquau moment daller me coucher. Vers vingt et une heure trente les jours où je me laisse aller à quelques excès.
Et justement, le soir en question, on passait un programme formidable. Enfin, quand je dis « un programme », je devrais plutôt dire « une émission », car je nai regardé quune seule chose de toute la soirée ; ça ne fait donc pas un programme, diront les puristes ; mais ne pinaillons pas. Il faut dire que je navais pas eu ma ration de rayons cathodiques ce jour-là ; or, des copains à moi devaient venir me chercher vers sept heures pour aller dîner ; javais donc devant moi une heure à peine pour en profiter, pas plus. Mais quelle heure ! (Oui, sachons vivre dangereusement)
Au début, je nai pas bien compris ce que je voyais. Cétait plaisant à regarder, mais pas facile à identifier de prime abord. Figurez-vous sur lécran une espèce dobjet assez bizarre : cétait jaune, ça ressemblait un peu à une poubelle, mais pas ronde comme les poubelles ordinaires, plutôt cubique (jaurais dit « parallélépipédique » si jétais sur France Culture et si le mot nétait pas imprononçable). Cette poubelle, elle était ouverte, ce qui ma tout de suite fait penser à Jacques Pradel ; mais ce qui a retenu aussitôt mon attention, cest quelle avait deux couvercles, un au-dessus, un autre au-dessous ; détail peu courant, convenez-en, même chez Pradel, dont rien nocculte les divers orifices. Et deux couvercles circulaires ! Vous voyez ça dici, une poubelle carrée (oui, « parallétruc », cest vraiment trop dur à dire) avec deux couvercles ronds ?! Je me suis tout de suite dit : « Ça doit être une publicité pour un tout nouveau modèle, je lai encore vu nulle part, sûr que Bonaldi va être jaloux de ne pas lavoir exhibé le premier dans sa pathétique tribune de la futilité vibrionnante et des sinistrés du bulbe sur Canal Plus. »
Cétait en tout cas nettement mieux que la pub visionnée la veille sur je ne sais plus quelle chaîne de toute façon, elles se refilent les mêmes. Là, cétait pour une marque de café italien, et cétait plutôt rude. On y voyait le signor Pavarotti, vous savez, le sosie de Carlos, celui qui fait ténor chez Ève Ruggieri, et que si Chancel présentait encore Le grand Échiquier, sûr quil y passerait tous les mois. À la fin, donc, on voyait Pava et une jeune chanteuse qui allaient se taper un caoua pour fêter lengagement que la goualeuse en herbe venait de décrocher à lOpéra. Moi jai rien contre, quoique ce genre dévénement, cest pas avec du café que je le fête dordinaire (vous allez mobjecter que je suis rarement engagé à lOpéra ? Sachez que je méprise un propos aussi bas), mais bon, Pavarotti fait ce quil veut, à chacun ses perversions, ainsi que je le notais précédemment à propos du pape. Non, ce qui ma le plus frappé, cétait la marque du jus : Lavazza. Je ne sais pas ce que signifie lavazza en italien, mais en français, ça connote vachement. Vous vous imaginez en train dinviter un pote à senvoyer une « lavasse » ? « Et si nous terminions cet excellent déjeuner avec une lavasse, cher ami ? Merci, cher ami, mais je suis à lhuile de ricin actuellement, rapport à mon régime amaigrissant. » (Cest Pavarotti qui parle, et il connaît pas Slim-Fast, forcément. Ce gros veau)
En tout cas, pour en revenir à ma poubelle dont je me suis laissé distraire depuis un moment, la présentation avait au minimum le mérite de loriginalité : dhabitude, les poubelles, on les pose verticalement (enfin, chez vous, je ne sais pas. Chez moi, en tout cas, cest comme ça) ; ici, tout était oblique, lobjet lui-même, mais aussi les murs derrière ! Comme dans un vieux film de Christian-Jaque, sil y a des cinéphiles à lécoute. Pas banals, non plus, les murs : en verre, bleus, transparents, et pas plus hauts que la poubelle. Vous imaginez ça chez vous ? De quoi surprendre lemployé de lEDF quand il vient relever le compteur, non ?
Mais, en fin de compte, jai eu comme un doute, parce quen bas et à gauche de lécran, on voyait la Terre flotter dans lespace, et ça aussi, cest rare dans une cuisine, même chez Jean-Claude Bourret (je sens grandir votre perplexité). En fait, ce que je prenais pour des murs en verre auraient pu aussi bien être des ailes ; mais alors, de taille, les ailes ! La largeur de la cuisine, quasiment (votre cuisine. Moi, jhabite les quartiers chics). « Cest peut-être pas une poubelle, au fond », me suis-je dit avec cet à-propos qui a fait ma renommée dans mon immeuble, avenue Foch.
Cest vrai, je venais de voir, dans le coin inférieur de lécran, le logo TELECOM 2. Daccord, les Télécoms ont peut-être élargi le champ de leurs activités (hé ! Yannick Noah fait bien des disques !), mais de là à fabriquer des boîtes à ordure, cest pas très bon pour limage de marque, ça. Cest comme si Mercedes, après sêtre mise à la Swatchmobile, se mettait à fabriquer des motos-crottes ; même pour la Mairie de Paris (mes respects, monsieur Chirac !), ce nest pas très valorisant.
« Bon sang, mais cest bien sûr, ai-je songé in petto, et si cétait plutôt un nouveau modèle de téléphone ? ». Oui, ces cons de designers nous ont tout fait, pourquoi pas un téléphone avec des ailes, tant quils y sont ? Ce ne serait pas plus ridicule quune bagnole en pâte à modeler, comme la Twingo, ou les robes de Paco Rabanne, le pervers pépère sus-mentionné.
Côté son, je dois avouer que cétait pas terrible, mais, exigeant sur ce chapitre, je manque dobjectivité. Très souvent, les musiques (ça sappelle comme ça) les musiques tonitruantes qui agrémentent les pubs ont vite fait de me les briser (je parle de mes enthousiasmes), cest pourquoi je coupe toujours le son quand je regarde les publicités. Je suis sûr que vous faites comme moi. Et si vous ne le faites pas, cest votre affaire, mais vous baissez dans mon estime. Ici, en guise daccompagnement musical, on avait plutôt une sorte de sifflement, un si aigu (jai vérifié sur le Steinway de concert qui trône dans mon salon), certes moins pénible à supporter quune chanson de Patricia Kaas-burnes, mais un tantinet monotone à la longue, ce qui explique quune fois de plus jai supprimé le zinzin pour ne garder que limage. Cétait agréable, ça ne bougeait pas, aucune sensation de mal de mer comme souvent pendant les plages de pub (plages, mer, mal de mer : « Humour ! », glapirait Antoine de Caunes), presque une séance de relaxation à domicile, en somme. Et gratuite. Chez Ulla, cest au moins huit cents francs.
Jai dailleurs fini par découvrir des charmes nouveaux au spectacle, car les concepteurs de cette petite merveille avaient prévu de la lecture ; en plus du logo TELECOM 2 déjà signalé, dautres indications mont retenu de longues minutes : en haut à gauche, une inscription FRANCE TELECOM, et PARIS SERTE à droite. Je ne sais pas ce que veut dire « Paris Serte », donc ça ajoute au mystère, et cest ce que je réclame dune bonne émission de télé depuis que lémission du même nom a disparu de la grille (dégout) de TF1. Enfin, sans doute pour mettre une touche finale à ce chef-duvre, ce régal pour les yeux, un somptueux bandeau de couleurs chatoyantes barrait la partie supérieure de lécran ; ça allait du blanc au bleu en passant par toutes les nuances de larc-en-ciel, cétait féerique. Léonard de Vinci, à côté, cétait Jacques Faizant (ou Wolinski, selon vos préférences politiques. Pour moi, cest kif-kif : aussi doué lun que lautre. Cest vrai, faudra un jour que quelquun mexplique comment on reconnaît les personnages des caricatures que nous torchent, cest le cas de le dire, ces deux sommités de lart graphique. Et je ne dis rien des textes !).
Bref, content de mon début de soirée, je me suis fait la réflexion, comme chaque fois que je stationne devant mon petit écran, que la vie était belle et que cétait tant mieux (jaime citer les grands classiques« La vie est belle et cest tant mieux » était la conclusion de tous les sketches de Jean-Jacques Vanier.). Et je serais bien resté comme ça sans bouger, blotti dans mon canapé, à siroter un verre darmagnac (il ne me restait plus de Lavazza), si lon navait pas sonné à ma porte. Cétait les copains qui venaient me chercher.
Tiens, a dit René en voyant la télé, on est en avance, cest pas encore sept heures.
Comment tu le sais ? ai-je demandé, sachant que René na jamais de montre.
Ben, si cétait plus de sept heures, y aurait pas la mire dArte. Pourquoi tu passes pas sur Canal Plus ? Grouille-toi, ça va être lheure du zapping.
Ah, Cavada, comme je vous en veux, avec votre Cinquième chaîne, davoir entraîné la disparition de ma mire favorite !