Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Politiquement correct

Jeudi 29 décembre 1994

Alors que je me rendais tout à l’heure à la Maison de la Radio, et que le nombre… disons non négligeable de fast-foods que je notais sur mon chemin me rappelait tout ce que nous, ploucs européens, devons à la civilisation yankee et à ses meilleurs ambassadeurs – puisque Stallone et Schwarzenegger ont eux-mêmes décidé d’ouvrir sur les Champs-Élysées ce qu’il est convenu d’appeler un restaurant, merci chers grands artistes –, il m’est venu comme un doute : Rien à cirer est-elle une émission politiquement correcte ? Excusez-moi, mais les associations d’idées, ça vient comme l’envie d’éternuer, sans crier gare.

La notion de « politiquement correct », vous ne pouvez plus l’ignorer puisqu’on vous en parle constamment, est née en effet aux États-Unis, pays dont rien de ce qui est bizarre, farfelu, parfois franchement tordu et quelquefois totalement naze, ne semble rebuter les citoyens. C’est simple, les Yankees sont tellement niais qu’il leur est arrivé de congédier un Président, simplement parce qu’il se livrait à des écoutes téléphoniques. C’est dire leur arriération mentale.

Certes, à l’origine de cette conception du « politiquement correct », comme à l’origine de toute initiative qui finit par produire un effet pervers, on ne trouve que de bonnes intentions, dont on dit néanmoins que l’enfer est pavé. Dans le cas présent, ce fut le souci louable de ne rien dire ou faire qui puisse heurter la sensibilité des minorités. Bon, d’accord, on approuve le principe. Mais il y a un mais.

Par « minorité », auditeurs humanistes mes amis, je suis sûr que vous entendez, ainsi que le premier dictionnaire venu, un « groupe humain dont les caractéristiques ou le comportement diffèrent de ceux de la majorité » ; et vous y incluez, en vrac, les infirmes, les drogués, les malades mentaux, les homosexuels, les animateurs de France Inter, les Juifs, les Noirs, les Arabes, les pauvres, les chômeurs (quoique ceux-ci soient en passe de devenir majoritaires, et j’espère que ce changement de catégorie qui se pointe à l’horizon comble leurs vœux ! Ils vont peut-être prendre le pouvoir, qui sait ?), les sidéens, les évêques d’Évreux, Jean-Édern Hallier, les cons, les socialistes, Édouard Balladur, etc. Et qu’on m’excuse de faire voisiner dans la même phrase les malades mentaux et les homos, c’est sans intention malveillante, je l’affirme solennellement. Pour les cons, les socialistes et Jean-Édern, il y a photo.

Eh bien, vous avez raison, les minorités, c’est à peu près cela. Chez nous du moins. Mais – vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà –, aux États-Unis, vous auriez tort, votre vision est bien trop étroite. Au pays de Mike Tyson et de Madonna, tout est minorité, tout le monde est minoritaire, sauf la majorité silencieuse. Même les délinquants. Même les animaux. Même les personnages imaginaires appartiennent (j’allais dire « revendiquent leur appartenance », mais faut pas pousser non plus) à une minorité. On passerait sa journée à recenser les crucifiés de la sensibilité chatouilleuse, pardon, les bénéficiaires du « politiquement correct », et il serait plus facile de dénombrer ceux qui justement n’en bénéficient pas : la liste tiendrait au dos d’un timbre-poste.

Histoire d’illustrer mon propos, ainsi qu’on dit dans des endroits plus huppés que celui-ci, et comme le cinéma est ma passion et que cet art est lui aussi perturbé par cette nouvelle lubie, j’ai retenu deux exemples, concernant deux films que vous connaissez certainement. Le premier est une production de Steven Spielberg assez récente. À propos, ça ne vous fait pas marrer, la nouvelle mode qui consiste à prononcer « Chpilberg » ? Comme si le réalisateur d’Empire du soleil – je cite ce film-là, parce que c’est à la fois celui que je préfère, et l’un des moins connus – était concitoyen d’Helmut Kohl, alors qu’il est de Cincinnati ! Je reprends. Je parlais d’une production de SSSSSpielberg assez récente, puisqu’elle date de 1993 ; cette année-là vit la sortie sur les écrans de Hook (traduisez : « crochet »), film dont l’un des personnages principaux est le capitaine qui traîne ce sobriquet, pirate de son état, et grand ennemi de Peter Pan, le petit garçon qui ne voulait pas grandir. Je ne vous apprends rien. Je ne vous apprends pas non plus que cette adaptation au cinéma d’un roman plutôt intelligent de James Matthew Barrie (c’est, entre autres, un étonnant pamphlet contre les mères, si, si !) est de toute évidence une bluette pour enfants, tout comme le dessin animé de Disney tiré du même livre ; et que les films pour enfants sont les cibles privilégiées, si l’on peut dire, des vigiles bien-pensants du politically correct : normal, on doit prendre garde à ne point traumatiser nos chères têtes blondes. C’est sans doute pourquoi Hook fit l’objet d’une demande d’interdiction, qui émanait de diverses associations de handicapés. Le capitaine Crochet, en effet, doit son surnom au fait qu’il lui manque une main, tranchée nette et jetée en pâture à un crocodile par le Peter Pan susnommé, ce petit con. Que l’on puisse assimiler les quelques milliers de manchots états-uniens à un pirate de dessin animé vivant dans un pays imaginaire n’a pas semblé trop absurde aux citoyens yankees, ni trop ridicule la démarche qu’ils ont effectuée devant la Justice. Leur requête a pourtant été rejetée. Sans doute par un juge manchophobe, je ne vois pas d’autre explication.

L’autre film, dont à propos duquel Cette horrible faute de français a été forgée, pour rire, par Frédéric Dard, et j’aime bien la caser dans mes petits écrits.que je vous causais quelques lignes ci-dessus, se trouvait être le célèbre dessin animé de Walt Disney, Fantasia : figurez-vous que ce film musical, composé de séquences illustrant une demi-douzaine de partitions classiques très connues, dont L’apprenti sorcier, avait le tort d’exhiber une scène dans laquelle un groupe d’hippopotames, affublés de tutus rose, dansaient le french cancan. Chez nous, même Brigitte Bardot ne s’en était pas avisée, et c’est bien dommage, nous avons raté cette occasion de la voir se couvrir de gloire une fois de plus. Heureusement, les amis des animaux d’outre-Atlantique sont plus vigilants que notre émasculeuse nationale, et ils ont su pousser leur cri : « Arrêtez de ridiculiser les hippos ! Interdisez ce film ignoble ! » (Je ne sais pas où il fallait envoyer les dons).

Ils n’ont pas été entendus, hélas. Comme le regrettait Brassens, ça nous aurait permis de rire un peu...

Cela dit, connaissez-vous les courses de frigo ? Beau coq-à-l’âne, pensez-vous, et qu’est-ce que cette andouille (c’est moi) va bien pouvoir nous sortir à présent de son sac à çonneries ? Patience, c’est très simple. Voici quelques années, un nouveau jeu de plein air faisait fureur chez nos amis nord-américains, et plus particulièrement chez les jeunes, puisqu’il est avéré que les adultes d’outre-Atlantique, eux, sont scotchés par tous les temps devant leur télé ; ledit jeu consistait à courir un cent mètres, en portant un réfrigérateur sur son dos. Je suis sûr que vous n’y avez jamais pensé pour distraire vos enfants les jours de beau temps. Eh bien, pour une fois, vous avez eu raison, ce sport n’est pas si anodin qu’il en a l’air. C’est ainsi qu’un jeune homme eut, certain jour, la joie de remporter l’une de ces compétitions, et le désavantage de s’y briser le dos. Que croyez-vous qu’il advint ? Ses parents portèrent plainte contre l’infortuné fabricant d’électroménager qui avait mis dans le commerce le réfrigérateur vertébricide, sans mentionner sur la notice de l’appareil que la course de frigo pouvait être périlleuse pour le squelette des teen-agers. « Abus dangereux » ! À bon entendeur...

Je termine en signalant, mais juste pour mémoire, ce jeune pris de boisson, qui faucha une bagnole, un soir, dans un parking public de Californie, pour se viander quelques minutes plus tard contre un mur quelconque. Ne vous hâtez pas trop d’en conclure que c’est bien fait pour sa gueule, et que ce petit voleur n’avait récolté que ce qu’il avait semé, car le qualificatif de « voleur » n’est PAS politiquement correct (à tout hasard, et pour avancer la science linguistique, je propose « nouveau propriétaire autoproclamé non légitime »). Le gardien du parking, pour n’avoir su empêcher le vol de la voiture et donc l’accident subséquent, l’a appris à ses dépens, puisqu’il a été attaqué en justice par les parents de l’innocente victime. L’histoire ne dit pas s’il a été condamné à payer les frais d’hôpital. Je l’espère néanmoins, ça lui servira de leçon.