Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Dallas

Jeudi 6 avril 1995

À partir de ce jour 6 avril, TF1 rediffuse Dallas, le fameux feuilleton pour intellos, mais qui avait fait tant de bruit dans les chaumières prolos, les premières touchées. Certes, Laurence Boccolini vous en a déjà susurré deux mots, mais on ne s’en lasse pas, alors, je remets la chose sur le tapis, comme dit mon voisin joueur de poker.

Donc, Dallas revient, avec les Capulet et les Montaigu… pardon, les Ewing et les Barnes. Eh bien, de ce retour en force du feuilleton modèle, je suis le premier à me réjouir, car, je vais peut-être vous surprendre, je n’ai jamais vu Dallas. Enfin, presque jamais. Dans le pays d’Afrique noire où je vivais naguère, la télévision locale, histoire de boucher les trous (il n’y en a pas que dans les estomacs, là-bas), a bien passé une centaine d’épisodes, que du reste je regardais rarement car j’y avais autre chose à foutre ; puis, du jour au lendemain, elle a laissé tomber, alors même que, chez vous, TF1 s’obstinait. Ils sont vraiment fous, ces Africains ! Se priver de Dallas !…

Fous, mais pas cons. Lorsque Mitterrand s’est pointé en voyage officiel dans la capitale de Côte d’Ivoire, Abidjan, voilà quelques années, comme le soleil tapait sec et que le cortège présidentiel circulait en voiture découverte, il avait mis des lunettes fumées et coiffé un chapeau à large bord. Et il n’a pas compris pourquoi la population goguenarde l’acclamait aux cris de « J.R. ! J.R. ! Vive J.R. ! »

L’explication embarrassée que ses conseillers lui ont fourni avec ménagement à son retour à Paris l’a mis, dit-on, dans une rage que Michel Leeb qualifierait sans doute de « noire ». C’est peut-être pour cela, en guise de représailles, que par la suite il a tenté (Mitterrand, pas Michel Leeb), de leur refiler comme ambassadeur son fils Jean-Christophe. Mais le Président africain désigné comme garde-malade n’a jamais voulu accepter le cadeau – quand je vous dis qu’ils ne sont pas cons !

Je m’éloigne de Dallas, allez-vous dire ? Pas tellement, puisque l’affrontement sournois causé par ce refus et qui s’est ensuivi entre les deux Présidents a duré plusieurs mois, a fortement contribué à saborder la coopération Et, incidemment, provoqué mon retour en France !...franco-ivoirienne… et n’a pas été sans rappeler la chaude affection entre les deux frères Ewing, le Bobby et le J.R. susnommé.

Revenons en France. N’ayant pas rencontré récemment Élizabeth Teissier, trop accaparée par Didier Porte avec qui elle file le parfait amour, Élizabeth Teissier déteste Didier Porte, qui l’a publiquement ridiculisée alors qu’elle s’attendait à faire la promotion de son dernier bouquin dans l’émission de Ruquier : cette astrologue n’avait donc pas prévu, grâce aux astres, qu’elle se trompait… de porte ?j’ignore encore si cette troisième diffusion sur Télé-Poubelle aura beaucoup de succès auprès du public, mais je suis déjà prêt à prendre les paris : les critiques, eux, vont marcher à fond, et on va avoir droit à un concert d’éloges à peu près unanimes, dans le style « Moi monsieur, je n’ai jamais dénigré Dallas ! ». Classique. Au fil des années, on a nous fait le même coup avec les films d’Hitchcock, de Pagnol, de Cecil B. DeMille ou de Sacha Guitry, que plus personne n’ose critiquer aujourd’hui. Comme quoi, un excès succède toujours à un excès inverse, et je vous prédis que la prochaine génération portera aux nues les merdes signées Claude Lelouch ou Gérard Oury, puisque déjà celle d’à présent fait un succès aux étrons de Luc Besson et de Jean-Marie Poiré.

Autre pari que je suis prêt à prendre : devant ce lâche attentat de TF1, que va faire le loyal Elkabbach ? À mon humble avis, eurêka et osons ! il va, comme un lapin de son chapeau, ressortir Dynastie, Bien vu : il l’a fait, deux mois et demi plus tard !bien que ce feuilleton, fabriqué par un autre producteur en vue de draguer la part du public que le premier ne ratissait pas, ait déjà été rediffusé il y a deux ans. Attendez-vous donc, dans les deux ou trois mois à venir, à revoir les Carrington et les Colby occuper à nouveau les débuts d’après-midi sur France 3 (ou les mercredis soir, à la place de la Marche du Siècle, dont quelque chose me dit que les jours sont comptés), et je veux bien me taper la totalité des épisodes de Derrick avec en prime ceux de Navarro si je me goure dans mes prévisions.

À part ça, comme je le disais, je me réjouis de pouvoir enfin visionner en intégrale les aventures de la famille Ewing, puisqu’il paraît que des épisodes manquaient aux diffusions précédentes ; tout vient à point à qui sait attendre. Dorénavant, et pour deux ans, Deux ans de diffusion : Dallas comptait en effet trois cent cinquante épisodes, qui tous n’avaient pas été vus en France (ils ont fini par l’être dans leur intégralité, lors de cette troisième diffusion, en 1995-1996). Peut-être parce qu’à ses débuts, ce feuilleton n’était encore qu’une série (une série est composée d’épisodes indépendants ; un feuilleton, d’épisodes à suivre) dont on pouvait supprimer quelques épisodes sans nuire à la compréhension, évidemment capitale, du récit.je suis scotché tous les après-midi devant ma télé. Qu’on ne me dérange donc plus à l’heure de la sieste ! Ben oui, quoi : tout comme les critiques pros, je renonce moi aussi à mon dédain passé, et je nourris désormais une fervente admiration pour les gens du Texas, que d’aucuns qualifient pourtant un peu vite de ploucs passéistes.

Comment ne pas plébisciter, au contraire et par exemple, le bon goût des Texans, qui les incite à décorer de cornes de vaches le capot de leurs bagnoles, et à ne jamais se séparer, même pour dormir je le suppose (j’ai jamais dormi avec un Texan), de leur fameux chapeau à larges bords ? Galure sans lequel John Wayne n’aurait jamais été que ce qu’il fut, un gros con réactionnaire.

Et puis, au Texas, on vénère Dieu et la Bible, et ça, dites ce que vous voudrez, mais c’est RES-PEC-TABLE. Je me demande même pourquoi le prochain pape ne serait pas originaire de cet État. Ah oui, c’est juste, ils ne sont pas catholiques, là-bas, mais protestants. Bon, faudrait demander une dispense (à qui ?), ce serait trop compliqué, oublions.

Il n’empêche que les Texans sont toujours à la pointe de la modernité, surtout dans le domaine des idées, et cela inclut les lois locales. Quelques exemples ? Allons-y. Au Texas, l’Encyclopedia Britannica est interdite, car elle contient une recette pour faire de la bière à la maison. Dans le même état, les malfaiteurs ont l’obligation de prévenir leurs victimes vingt-quatre heures à l’avance, et par écrit, des délits qu’ils vont commettre. Je ne me fiche pas de vous, c’est la loi. À El Paso, les églises, hôtels, gares, magasins, banques, etc., doivent mettre des crachoirs à la disposition du public. Il est illégal de traire la vache d’autrui, de vendre des hamburgers au fromage le dimanche, de boire plus de trois gorgées de bière sans s’asseoir. À San Antonio, le flirt est interdit, de même que les clins d’œil ou les attouchements des mains. À Mesquite, il est illégal pour les enfants d’avoir d’étranges coupes de cheveux. Cette ambiance intellectuelle, ce foisonnement d’imagination constituent sans doute une des raisons pour lesquelles les personnages du prodigieux feuilleton dont je vous cause présentement stimulent leur réflexion à toute heure du jour par l’absorption fréquente d’une liqueur ambrée que je n’ai pas réussi à identifier, mais dont Françoise Verny, Françoise Verny, qui a travaillé comme directrice littéraire chez plusieurs éditeurs parisiens, a la réputation d’une « accoucheuse d’écrivains ». Et, c’est notoire, elle ne boit pas que de l’eau. qui a quelque chose de Sue Ellen, m’assure qu’elle est fort en faveur dans les milieux intellectuels.

À la pointe de la pensée moderne, donc, les Texans. Par exemple, c’est au Texas que David, un « enfant bulle » de douze ans, privé de système immunitaire et condamné de ce fait à passer sous une tente de plastique le peu d’existence qu’il avait à vivre, est mort parce que la loi locale interdisait une intervention chirurgicale qui lui aurait sauvé la vie presque à coup sûr : la technique nécessaire, inventée à Lyon, aurait exigé l’emploi de cellules extraites d’un embryon humain. C’est ben vrai, ça, un embryon mort-né, c’est sacré, c’est intouchable, même si la vie d’un enfant bien vivant peut en dépendre. Admettons, comprenons, et tirons notre chapeau, celui de John Wayne, tenez ; puisque, comme le serinent souvent « les bonnes gens » qu’aimait tant Brassens, TOUTES LES CROYANCES SONT RESPECTABLES. Suffit d’être sincère ! Et l’erreur, qui est humaine (maître Capelo placerait ici, inévitablement, son Errare humanum est), l’erreur n’est pas condamnable. Exemple de croyance humaine, respectable, pas condamnable et tout et tout, PUISQUE sincère : Adolf Hitler croyait sincèrement que les Juifs étaient des sous-merdes et qu’il urgeait d’en faire du savon et des abat-jour.

Vous allez me dire que je m’égare, et que je perds un peu de vue le chef d’œuvre télévisé dont à propos duquel que j’étais en train de vous causer. J’y reviens donc pour conclure, vu qu’il va bientôt être l’heure, sacrée elle aussi, de la pub, en soulignant qu’aucun feuilleton mieux que Dallas n’est de nature à remonter le moral du citoyen lambda ! Normal, quand on voit un JR, avec sa tronche de marchand de voitures d’occase, ou un Bobby, physique de maître nageur surmonté d’une tête de garçon de café, promus au rang de rois du pétrole et « régnant sur un empire », comme ils causent à la télé, on se dit que tout le monde a sa chance. Ça laisse de l’espoir, non ?

Moi, en tout cas, c’est décidé, en sortant d’ici, je m’achète un stetson !