Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Frédéric Dard

Vendredi 17 mai 1996

Monsieur l’écrivain vulgaire et par conséquent populaire, j’hésite un peu à dire depuis combien de temps je suis un de vos lecteurs assidus, crainte de passer pour un vieux croûton. En effet, je vous ai découvert par un jour sinistre, durant l’une des périodes les plus sombres de mon service militaire et de la guerre d’Algérie – qui coïncidaient, quel pot ! Bref, au hasard de mes nombreux déplacements involontaires dans l’Oranais, un dimanche désœuvré, hivernal et pluvieux me fournit l’occasion de plonger le nez dans l’un de vos premiers « San-Antonio », volume défraîchi qu’un de mes copains m’avait prêté, et il ne savait pas ce qu’il venait de faire là. Depuis ce jour, je n’ai raté aucun de vos livres – ça doit en faire plusieurs centaines –, et n’ai jamais manqué de me marrer sans honte, ce qui est parfaitement banal lorsqu’on partage ce trait avec quelques millions d’autres lecteurs.

Je suis donc un de vos fans.

Fan, d’accord, mais critique. Et d’abord, balayons devant notre porte, critique des émissions auxquelles vous vous laissez persuader de participer, donc de la nôtre ! En général, pourtant, ça se passe plutôt bien, du moins en apparence : le maître de maison vous couvre de fleurs, vous souriez poliment, placez deux ou trois gauloiseries, faites état de votre goût pour la bonne chère, les femmes et les voitures de luxe – le scénario est réglé une fois pour toutes, même pas besoin d’improviser. Oui, mais voilà, on sent bien qu’il ne vous amuse pas plus que ça, le service après-vente de vos livres (« de vos bouquins », dirait le délicat Jean-Luc Hees). Rassurez-vous, un bon nombre d’auditeurs et de téléspectateurs, tout autant que vous, s’emmerdent à deux thunes de l’heure : le cirage de pompes, ça n’est pas plus votre tasse de thé que la leur. Aussi vais-je vous procurer une satisfaction rare, pour une fois, en me permettant de jouer les grincheux – état qui ne m’est pas habituel, mes camarades sont prêts à en témoigner –, et de vous piétiner un brin.

Pour faire court et ne pas empiéter sur le Jeu des Mille Francs, Il passait juste après Rien à cirer, à midi quarante-cinq. qui est à la culture générale ce que le cheeseburger est au canard au sang (l’une des spécialités célèbres du restaurant La Tour d’Argent ; publicité non payée, mais pensez à moi un de ces jours), je bornerai mon blablabla malveillant à deux critiques, une de forme, l’autre sur le fond ; et je commencerai sans plus attendre par la critique de forme, pour m’étonner qu’un écrivain authentique tel que vous l’êtes, je ne conteste pas cela car ce serait le comble du ridicule, qu’un écrivain aussi soucieux de style que je vous imagine, laisse traîner depuis lurette dans ses pages une faute aussi atroce que le verbe « solutionner » ; et pas une fois de temps en temps, ce qui serait déjà étonnant, mais de manière systématique. Comme si les dicos avaient été délestés du verbe « résoudre » ! Ça paraît futile, mais ça ne l’est pas ; en tout cas, pas pour ceux qui estiment que notre langue maternelle est le cadeau le plus précieux qu’on nous ait fait à notre arrivée dans cette vallée de larmes. Or, au fil des années, on nous a pollué le langage avec toutes sortes de termes inutiles et d’une laideur qui n’est plus à relever, dont la liste serait trop longue, et celui-là en est un des plus gratinés.

Attention ! Je n’ai rien contre les néologismes, à condition qu’ils soient originaux et inventifs. Par exemple, lorsque vous écrivez qu’à l’horizon de votre personnage principal, les ennuis s’accumoncellent, je me boyaute, et j’applaudis à deux mains, si vous le voulez bien. « À demain, si vous le voulez bien » était la phrase dont Lucien Jeunesse, ancien présentateur du Jeu des Mille Francs, concluait chacune de ses émissions.Mais « solutionner », mille regrets : indigent, plat et fade, ça ne passe pas.

Bon, laissons cela, je sens bien que j’agace tout le monde. C’est parfois délectable, mais faut pas pousser trop loin le masochisme, vu que, si je continue, Laurent va rappeler maître Capelo. Passons plutôt à la critique de fond annoncée.

De vous, j’admets tout : vos plaisanteries scatologiques, vos salaceries gratinées, vos idées bizarres ; et je me flatte d’avoir rappelé ici même que vous aviez été le premier à concevoir cette idée que les humains devraient, histoire de changer, non plus se réunir pour dîner ensemble, mais pour déféquer ensemble, scène qu’un autre esprit libre n’a pas craint d’illustrer, je parle de Luis Buñuel, le grand Luis, lequel a inséré une scène de ce tonneau dans l’un de ses derniers films, Le fantôme de la liberté, et cela, à un âge, soixante-quatorze ans, où l’on a pourtant cessé depuis longtemps de lancer des pétards ou de casser les vitres. Pour jouer cette scène pleine de délicatesse, Buñuel avait d’ailleurs pris soin de rassembler quelques acteurs parmi les plus distingués, dont Jean-Pierre Cassel, si je me souviens bien. Grâce lui en soit rendue, et j’imagine que vous devez bicher d’avoir inspiré un cinéaste de cette envergure, doublé d’un tel farceur.

Mais alors, me direz-vous, où est-ce que le bât blesse ? Qu’est-ce qui vous chagrine dans mes « San-Antonio » ? Eh bien, je réponds : pas San-Antonio, mais Frédéric Dard. Ou plutôt, certaines affirmations, certains jugements qui vous sont personnels, et qui donneraient à croire que vous n’êtes pas de votre époque, ne vous tenez au courant de rien, et ne lisez pas les journaux, sauf peut-être « Paris-Match » ou « Point de Vue - Images du Monde ». Vous avez, en effet, à trois reprises dans votre œuvre quasi-cinquantenaire (vous voyez que je ne vous lis pas en diagonale), vous avez écrit que vous trouviez Hassan II, roi du Maroc, « moderne » et « très sympathique ». Question de goût ? Voire !

Je sais bien que vous maniez le paradoxe comme personne, la scène conçue par vous et à laquelle je viens de faire allusion le prouve suffisamment. L’ennui, c’est que, dans vos livres, le contexte des citations qui concernent notre ami le roi montre que vous ne pensiez pas faire un trait d’humour en qualifiant de « moderne » l’un des chefs d’État parmi les plus féodaux qui soient. Pour ne donner qu’un détail, lorsque la majesté marocaine effectue un voyage à Paris, privé ou même officiel, cette tête couronnée se déplace en compagnie d’une partie de son harem. C’est en effet un signe de modernité qui ne trompe pas. Un harem ! Mitterrand était plus discret...

En 1972, l’année où il faillit être abattu en vol par des militaires comploteurs lors de son retour au Maroc, ces dames pensionnaires du harem ambulant n’étaient QUE quatre-vingts ! Pour loger le cheptel, il a coutume de louer un étage entier de l’Hôtel Crillon, cette humble masure sise place de la Concorde. Et le public n’est pas obligé de me croire sur parole, mais j’aimerais pourtant rappeler qu’existe toujours, dans les palais royaux marocains, un quartier des esclaves Voir La prisonnière, le livre de Malika Oufkir et Michèle Fitoussi.tout ce qu’il y a de plus officiel ! Ça va très bien avec le harem.

Quant à la sympathie que peut inspirer à l’homme de cœur que vous êtes le potentat qui a fait mitrailler la foule des grévistes, en 1965 à Casablanca ; fait fusiller sans jugement les putschistes de Skhirat, en 1970, de même que, et malgré sa promesse de les épargner, ses propres soldats déserteurs de la guerre du Golfe, en 1990 ; envoyé ses chars d’assaut sur les affamés des quartiers populaires lors des émeutes de la faim en 1981, toujours à Casablanca ; retenu dix-huit ans dans les bagnes les plus atroces trois citoyens français, les frères Bourequat, sans que jamais on leur ait fait savoir ce qu’on leur reprochait ; institutionnalisé l’assassinat politique ; séquestré un quart de siècle la famille Oufkir (dont le benjamin de la famille, Abdellatif, trois ans et dix mois au moment de son arrestation) pour la punir d’une tentative de coup d’État fomenté par le père, son ex-complice dans tous les coups fourrés ; emprisonné des centaines d’opposants pour délit d’opinion (je ne dis pas « délit politique », il y a plus qu’une nuance) ; mené depuis 1975 une guerre contre les Sahraouis qu’il a envahis parce qu’il convoitait leur territoire et les richesses minières que son sous-sol renferme, repoussant depuis presque aussi longtemps le référendum prévu pour mettre fin à cet affrontement ; refusé de récupérer deux cents de ses propres soldats que le Front Polisario, auquel il fait la guerre, avait enlevés au Sahara et qu’il offrait de lui restituer ; et pratiqué la torture à titre de méthode de gouvernement particulièrement vicelarde (on torture, tout en niant officiellement cette pratique, mais on libère en douce quelques rescapés afin de leur permettre d’en décrire les horreurs : les populations, terrorisées par le bouche à oreille, se tiennent peinardes) – tout cela, monsieur l’écrivain humaniste, devrait au moins vous gêner aux entournures, et cette antinomie, même un enfant de quatre ans la verrait à l’œil nu.

À moins que ce soit, chez vous, l’amateur de bonnes blagues qui apprécie à ce point l’humour parfois spécial que manifeste ce souverain si moderne – humour qui en fait un concurrent d’un autre chef d’État qui se disait « ami de la France », j’ai nommé Norodom Sihanouk, actuellement redevenu roi du Cambodge. Mais Sihanouk, bien qu’il ait, à l’occasion, fait fusiller deux de ses opposants, était beaucoup moins sanglant. Le plus souvent, durant son premier règne, il se contentait d’écrire des scénarios de films et de les réaliser pour se les projeter ensuite, obligeant son entourage à y tenir tous les rôles. Hassan II, qui fait pourtant beaucoup de cinéma, ne doit pas aimer ce type de mise en scène. Notons ici qu’entre deux tournages, Norodom Sihanouk écrivait également des chroniques pour « Le Canard Enchaîné », que ce journal très républicain se flattait de publier, en dépit de leur princière nullité. Mais son gag le plus réussi, lors de son premier règne, fut son abdication, unique dans l’histoire des monarchies, en faveur... de son père. Eh bien, voilà encore une bonne blague que notre ami le souverain du Maroc n’aurait pas goûtée, lui qui aime tant le pouvoir, s’y accroche comme un perdu malgré la maladie intestinale qui le ronge, et aurait plutôt poussé son propre père Mohammed V à libérer malgré lui le trône, disons... avant l’heure prévue par Dieu !

À part cela, Hassan II, c’est vrai, adore la plaisanterie, pourvu qu’elle s’exerce aux dépens d’autrui. C’est ainsi que, tout récemment invité à Paris en voyage officiel, il était convenu que la République française le logeât, ainsi qu’elle le fait pour tous les invités censés importants, au Palais Marigny, une ancienne demeure de la famille Rothschild, et qui fait face à l’Élysée. « Le Canard » nous rapporte même, dans son numéro du 15 mai 1996, que Bernadette Chirac a passé les jours précédant la visite royale à houspiller le petit personnel de la Présidence, afin que tout fût parfait, notamment le lit de son invité, veillant, à ce qu’on raconte, au moindre pli des draps. Or, nous apprend le même journal satirique, Hassan II n’a pas séjourné au Palais Marigny, et n’y a passé en tout et pour tout qu’une vingtaine de minutes, « le temps de se laver les mains », ajoute l’hebdomadaire satirique – ce qui, traduit en langage courant, signifie que le roi n’a utilisé la somptueuse résidence officielle que pour y aller pisser. À la place de Chirac, on serait légèrement vexé de voir un palais national promu au rang de sanisette, et l’épouse du Président de la République ravalée à celui de dame pipi.

Mais il faut comprendre le roi du Maroc : il a ses habitudes à Paris, où il vient souvent, quoique en privé. Il avait donc réservé comme de coutume un étage entier de l’Hôtel Crillon déjà nommé, et vous savez ce que c’est : on ne doit pas vexer le petit personnel dans ce genre d’établissement modeste, sous peine de représailles sournoises. Je me souviens que j’avais autrefois mes habitudes à l’Hôtel de la Plage de Concarneau ; or, une année, j’ai commis l’erreur de réserver dans l’établissement concurrent, l’Hôtel Atlantique. Comme je n’étais pas satisfait, l’année suivante, j’ai tenté de revenir à mes premières amours. Eh bien, ils m’ont fait la gueule tout l’été ! Mon lit n’était jamais fait, il n’y avait pas d’eau chaude, et la fenêtre ne s’ouvrait pas.

On comprend donc que le roi Hassan II se soit méfié : ce genre de brimades, ça vous met à la torture !