Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Ecce homo

Vendredi 21 avril 1996

Jouons cartes sur table, soyons franc du collier, dévoilons nos batteries, et annonçons la couleur : je préviens les âmes sensibles et les anglophobes que j’ai l’intention, aujourd’hui, de glisser dans mon speech un mot gentil sur la reine d’Angleterre.

Oui, je sais, ça n’est pas très courant ; mais je me désolidarise totalement de cette manie que vous avez, en France, de vous foutre des fastes désuets de la couronne de Grande-Bretagne, de la gueule pourtant avenante de la queen, des chapeaux à la con qu’elle affectionne et qui sont une injure au bon goût anglais, et des polichinelles légèrement tarés au faciès chevalin qu’a collés dans le tiroir de Lilibeth son prince qu’on sort trop rarement (on sent qu’il aurait besoin de s’aérer, et que les godes ne save pas toujours the queen). Non, moi, la reine, je la respecte.

Quant au bon goût anglais, indéniable – les meilleurs tailleurs du monde, notamment, sont anglais, et les spectateurs du studio Charles-Trenet sont témoins que je leur accorde ma clientèle –, je n’ai pas besoin de le défendre ici contre les idées reçues. Car, même en matière culinaire, les Britiches ne sont pas si nuls qu’on le prétend : Jeanne d’Arc, rappelez-vous, ils ne l’ont tout de même pas fait bouillir, elle a été dûment rôtie, comme il sied à la viande rouge.

Donc, baver sur Lilibeth, je m’y refuse, c’est trop facile, et ne comptez pas sur moi pour être désobligeant avec une tête couronnée. Fût-elle couronnée de cette façon-là !

Bien, c’est parti, laissez-moi le temps d’arriver à l’essentiel de mon propos.

On va encore dire que je tape toujours sur les mêmes, mais, faites-moi crédit pour une fois, je ne le fais pas exprès. Qu’est-ce que je peux y faire si, de toutes les corporations qui nous gonflent avec leur susceptibilité militante, l’Église catholique me paraît la plus envahissante ? Vous ne voyez pas le rapport avec la queen ? Patientez, vous dis-je.

Dernier prétexte saisi au vol par ces sonneurs de cloches qui vous gâchent vos grasses matinées du dimanche : la sortie du film Prêtre, lequel montre, notamment, un curé jeune et beau qui, tourmenté par ce qu’ils appellent « la chair », va draguer dans un club homo, et tombe amoureux d’un garçon de sa génération, quoique beaucoup moins girond, puisque joué par Robert Carlyle. Jusqu’ici, tout est normal. Pourtant, et bien que mes sources confidentielles me confirment que le cas n’est pas si exceptionnel, ça n’a pas traîné : chez nous, l’inévitable Di Falco, porte-parole des évêques de France (lui-même assez beau garçon, et pas si vieux que ça. Je me demande où il va draguer), Di Falco, donc, s’est gendarmé et a glosé sur l’intolérance, dit-il, de la réalisatrice du film. Sans doute pour mieux illustrer la parabole de la paille et de la poutre que racontait si bien le fondateur de sa secte lorsque ses disciples lui réclamaient sur l’air des lampions un de ses meilleurs sketches. Intolérant, ce film ? Di Falco doit avoir une vue plus perçante que la mienne, et je prie ceux qui l’ont visionné de m’indiquer quelles scènes diffamatoires il peut bien contenir, car elles m’ont échappé.

À New York, ce n’est pas mal non plus, un certain O’Connor, qui fait archevêque dans le civil, a condamné le film ; que néanmoins il reconnaît n’avoir pas vu, on progresse donc à grandes enjambées. Eh, ça ne vous rappelle rien ? Voilà qui nous remet en mémoire quelques bons souvenirs. Vous n’avez certainement pas oublié les joyeux duettistes Lustiger et Decourtray ! Lustiger, cardinal archevêque de Paris, et Decourtray, le défunt archevêque de Lyon et académicien sans avoir écrit un seul bouquin : ces Laurel et Hardy mitrés (et probablement aussi un peu mités du bulbe), bien que se détestant mutuellement, c’est notoire, s’entendirent si bien pour exciter leurs sbires contre La dernière tentation du Christ, le film de Scorsese, que quelques-uns de ces exaltés mirent le feu au cinéma Saint-Michel, causant la mort par arrêt cardiaque d’un spectateur âgé. Pas mal, pour des adeptes de la tolérance.

Dans le même genre pas intolérant pour un maravedis, mais en plus musclé : Sa Sainteté le cher ayatollah Hadj Sayed Rouhollah Moussavi Khomeiny (c’est son nom), ce parangon de toutes les vertus, condamnant à mort Salman Rushdie pour Les versets sataniques, un chef d’œuvre époustouflant de la littérature d’aujourd’hui (et là, je suis sérieux), que lui non plus n’avait pas lu, mais dont il s’était seulement fait traduire quelques pages après avoir appris qu’en Inde, feu Rajiv Gandhi, fils de sa mère et alors Premier ministre, l’avait interdit.

Et je saisis cette occasion pour rappeler qu’en Europe, quelques têtes pensantes, à l’époque, avaient AUSSI déclaré que le livre de Rushdie était impie, qu’elles condamnaient fermement ce soi-disant écrivain (sic), et qu’elles n’avaient pas l’intention de le lire, ce qui est une façon inédite de s’informer, surtout lorsqu’on prétend donner publiquement son avis. Parmi ces défenseurs de la tolérance et de la littérature, Maggie Thatcher, et un certain Jacques Chirac, dont le nom vous dit peut-être quelque chose (faudrait lui reposer la question aujourd’hui, à présent qu’il s’est taillé une réputation d’homme cultivé : combien pariez-vous que, là aussi, il a changé d’avis ?). Mais il y en eut bien d’autres ; reportez-vous à la presse de l’époque si vous avez des doutes…

Bref, pour en revenir à ce film, Prêtre, qui, au demeurant, n’est pas très bon et ne semble pas déchaîner les passions du public, on a compris le message des boutefeux ensoutanés : défense de montrer un curé autrement que sous les traits, au pire, de l’anticommuniste primaire Don Camillo, au mieux, de l’angélique Vincent De Paul, le Monsieur Vincent du film avec Pierre Fresnay. Mais de curé batifolant dans les bars gays, pas plus que de fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête, « Une fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête, ça n’existe pas, ça n’existe pas », proclamait une chanson de Robert Desnos, qu’interpréta Juliette Gréco.please et Vade retro Satanas.

À propos, je m’en voudrais de ne pas vous signaler que, dans son dernier San-Antonio, Frédéric Dard, pourtant peu suspect sur le plan de l’orthodoxie des mœurs puisqu’il étale partout son hétérosexualité cavaleuse, avertit ses millions de lecteurs qu’il est moins nocif de se faire sodomiser que de s’attarder plus de trente secondes aux chiottes. Je ne sais d’où il tient cette information capitale, mais c’est aux pages 205 et 206, vous pouvez vérifier : le bouquin s’appelle Turlute gratos les jours fériés, et cette pub ne me rapporte rien. Quant au fondement (!) de la question, à vous de voir, je n’ai pas procédé aux vérifications qui s’imposent, mais vous pouvez toujours m’écrire si vous confirmez…

Dans ces conditions, on se demande où la reine d’Angleterre – vous voyez, j’y viens enfin – a pu, en sa qualité de chef de l’Église anglicane, trouver le cran de nommer archevêque d’York, c’est-à-dire deuxième personnage de la hiérarchie religieuse en Grande-Bretagne, le dénommé David Hope, auparavant évêque de Londres, et qui avait récemment avoué qu’il était homosexuel. Il faut croire que le tunnel sous la Manche a enfin servi à quelque chose, et que la force tranquille a traversé le Channel, ces temps-ci. À moins que Sa Majesté se soit souvenue que le mot queen, là-bas, désigne également les homos. En tout cas, chez nous, on attend toujours ce genre d’exploit. (Mais peut-être qu’il n’y a pas de pédés en France, ni dans les coulisses du Pouvoir, ni au sein de l’Église catholique de France. Ce doit être ça)

Il existe pourtant, dans l’Hexagone et même ailleurs, d’autres corporations que celle des vendeurs d’oremus, davantage malmenées par le cinéma, et qui n’en font pas tout un plat. Je pense en particulier au corps médical, durement mis en cause et sans trop de nuances dans le film de Jacques Rouffio, Sept morts sur ordonnance, qui passe fréquemment à la télévision : le notable et propriétaire de clinique Charles Vanel y poussait au meurtre et au suicide le chirurgien non conformiste Gérard Depardieu. Mais on n’a pas entendu les médicos faire tout un foin. Pourtant, ils se montrent fréquemment du genre chatouilleux.

Claude Chabrol, lui, s’est fait une spécialité de se farcir à peu près toutes les catégories de la bourgeoisie du pays, et les notaires assassins, les agents immobiliers assassins et les producteurs de télé assassins peuplent sa production depuis presque quarante ans. Néanmoins, personne n’est allé lui chercher des poux dans la tonsure, que pourtant il porte large.

Lorsqu’en 1968 François Truffaut a fait de sa mariée Jeanne Moreau, celle qui était en noir, l’ancêtre de tous les serial killers (elle massacrait cinq hommes, de toutes les manières possibles), le syndicat des mariées, que je sache, n’a pas publié de communiqué.

Enfin, et j’en terminerai avec cet exemple, la même Jeanne Moreau a campé, dans le film Mademoiselle, de Tony Richardson et d’après Jean Genet, une institutrice de campagne, sadique, lubrique et incendiaire : elle foutait le feu aux fermes, puis laissait accuser son amant, un ouvrier immigré italien. Et qu’ont fait les instituteurs et institutrices de France ? Rien ! Pas une manif, pas une protestation, pas un article dans la presse syndicale. Ah les ploucs ! Ces arriérés, pourtant émérites porteurs de banderoles, n’avaient sans doute pas compris qu’ils étaient bassement attaqués par des esprits intolérants, avides de porter le discrédit sur toute leur profession. Ça ne m’étonne pas d’eux. À quel degré d’aveuglement conduit l’enseignement laïc et l’école sans Dieu !

Alors, Honni soit qui mal y pense, et vive la reine !