Jouons cartes sur table, soyons franc du collier, dévoilons nos batteries, et annonçons la couleur : je préviens les âmes sensibles et les anglophobes que jai lintention, aujourdhui, de glisser dans mon speech un mot gentil sur la reine dAngleterre.
Oui, je sais, ça nest pas très courant ; mais je me désolidarise totalement de cette manie que vous avez, en France, de vous foutre des fastes désuets de la couronne de Grande-Bretagne, de la gueule pourtant avenante de la queen, des chapeaux à la con quelle affectionne et qui sont une injure au bon goût anglais, et des polichinelles légèrement tarés au faciès chevalin qua collés dans le tiroir de Lilibeth son prince quon sort trop rarement (on sent quil aurait besoin de saérer, et que les godes ne save pas toujours the queen). Non, moi, la reine, je la respecte.
Quant au bon goût anglais, indéniable les meilleurs tailleurs du monde, notamment, sont anglais, et les spectateurs du studio Charles-Trenet sont témoins que je leur accorde ma clientèle , je nai pas besoin de le défendre ici contre les idées reçues. Car, même en matière culinaire, les Britiches ne sont pas si nuls quon le prétend : Jeanne dArc, rappelez-vous, ils ne lont tout de même pas fait bouillir, elle a été dûment rôtie, comme il sied à la viande rouge.
Donc, baver sur Lilibeth, je my refuse, cest trop facile, et ne comptez pas sur moi pour être désobligeant avec une tête couronnée. Fût-elle couronnée de cette façon-là !
Bien, cest parti, laissez-moi le temps darriver à lessentiel de mon propos.
On va encore dire que je tape toujours sur les mêmes, mais, faites-moi crédit pour une fois, je ne le fais pas exprès. Quest-ce que je peux y faire si, de toutes les corporations qui nous gonflent avec leur susceptibilité militante, lÉglise catholique me paraît la plus envahissante ? Vous ne voyez pas le rapport avec la queen ? Patientez, vous dis-je.
Dernier prétexte saisi au vol par ces sonneurs de cloches qui vous gâchent vos grasses matinées du dimanche : la sortie du film Prêtre, lequel montre, notamment, un curé jeune et beau qui, tourmenté par ce quils appellent « la chair », va draguer dans un club homo, et tombe amoureux dun garçon de sa génération, quoique beaucoup moins girond, puisque joué par Robert Carlyle. Jusquici, tout est normal. Pourtant, et bien que mes sources confidentielles me confirment que le cas nest pas si exceptionnel, ça na pas traîné : chez nous, linévitable Di Falco, porte-parole des évêques de France (lui-même assez beau garçon, et pas si vieux que ça. Je me demande où il va draguer), Di Falco, donc, sest gendarmé et a glosé sur lintolérance, dit-il, de la réalisatrice du film. Sans doute pour mieux illustrer la parabole de la paille et de la poutre que racontait si bien le fondateur de sa secte lorsque ses disciples lui réclamaient sur lair des lampions un de ses meilleurs sketches. Intolérant, ce film ? Di Falco doit avoir une vue plus perçante que la mienne, et je prie ceux qui lont visionné de mindiquer quelles scènes diffamatoires il peut bien contenir, car elles mont échappé.
À New York, ce nest pas mal non plus, un certain OConnor, qui fait archevêque dans le civil, a condamné le film ; que néanmoins il reconnaît navoir pas vu, on progresse donc à grandes enjambées. Eh, ça ne vous rappelle rien ? Voilà qui nous remet en mémoire quelques bons souvenirs. Vous navez certainement pas oublié les joyeux duettistes Lustiger et Decourtray ! Lustiger, cardinal archevêque de Paris, et Decourtray, le défunt archevêque de Lyon et académicien sans avoir écrit un seul bouquin : ces Laurel et Hardy mitrés (et probablement aussi un peu mités du bulbe), bien que se détestant mutuellement, cest notoire, sentendirent si bien pour exciter leurs sbires contre La dernière tentation du Christ, le film de Scorsese, que quelques-uns de ces exaltés mirent le feu au cinéma Saint-Michel, causant la mort par arrêt cardiaque dun spectateur âgé. Pas mal, pour des adeptes de la tolérance.
Dans le même genre pas intolérant pour un maravedis, mais en plus musclé : Sa Sainteté le cher ayatollah Hadj Sayed Rouhollah Moussavi Khomeiny (cest son nom), ce parangon de toutes les vertus, condamnant à mort Salman Rushdie pour Les versets sataniques, un chef duvre époustouflant de la littérature daujourdhui (et là, je suis sérieux), que lui non plus navait pas lu, mais dont il sétait seulement fait traduire quelques pages après avoir appris quen Inde, feu Rajiv Gandhi, fils de sa mère et alors Premier ministre, lavait interdit.
Et je saisis cette occasion pour rappeler quen Europe, quelques têtes pensantes, à lépoque, avaient AUSSI déclaré que le livre de Rushdie était impie, quelles condamnaient fermement ce soi-disant écrivain (sic), et quelles navaient pas lintention de le lire, ce qui est une façon inédite de sinformer, surtout lorsquon prétend donner publiquement son avis. Parmi ces défenseurs de la tolérance et de la littérature, Maggie Thatcher, et un certain Jacques Chirac, dont le nom vous dit peut-être quelque chose (faudrait lui reposer la question aujourdhui, à présent quil sest taillé une réputation dhomme cultivé : combien pariez-vous que, là aussi, il a changé davis ?). Mais il y en eut bien dautres ; reportez-vous à la presse de lépoque si vous avez des doutes
Bref, pour en revenir à ce film, Prêtre, qui, au demeurant, nest pas très bon et ne semble pas déchaîner les passions du public, on a compris le message des boutefeux ensoutanés : défense de montrer un curé autrement que sous les traits, au pire, de lanticommuniste primaire Don Camillo, au mieux, de langélique Vincent De Paul, le Monsieur Vincent du film avec Pierre Fresnay. Mais de curé batifolant dans les bars gays, pas plus que de fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête, « Une fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête, ça nexiste pas, ça nexiste pas », proclamait une chanson de Robert Desnos, quinterpréta Juliette Gréco.please et Vade retro Satanas.
À propos, je men voudrais de ne pas vous signaler que, dans son dernier San-Antonio, Frédéric Dard, pourtant peu suspect sur le plan de lorthodoxie des murs puisquil étale partout son hétérosexualité cavaleuse, avertit ses millions de lecteurs quil est moins nocif de se faire sodomiser que de sattarder plus de trente secondes aux chiottes. Je ne sais doù il tient cette information capitale, mais cest aux pages 205 et 206, vous pouvez vérifier : le bouquin sappelle Turlute gratos les jours fériés, et cette pub ne me rapporte rien. Quant au fondement (!) de la question, à vous de voir, je nai pas procédé aux vérifications qui simposent, mais vous pouvez toujours mécrire si vous confirmez
Dans ces conditions, on se demande où la reine dAngleterre vous voyez, jy viens enfin a pu, en sa qualité de chef de lÉglise anglicane, trouver le cran de nommer archevêque dYork, cest-à-dire deuxième personnage de la hiérarchie religieuse en Grande-Bretagne, le dénommé David Hope, auparavant évêque de Londres, et qui avait récemment avoué quil était homosexuel. Il faut croire que le tunnel sous la Manche a enfin servi à quelque chose, et que la force tranquille a traversé le Channel, ces temps-ci. À moins que Sa Majesté se soit souvenue que le mot queen, là-bas, désigne également les homos. En tout cas, chez nous, on attend toujours ce genre dexploit. (Mais peut-être quil ny a pas de pédés en France, ni dans les coulisses du Pouvoir, ni au sein de lÉglise catholique de France. Ce doit être ça)
Il existe pourtant, dans lHexagone et même ailleurs, dautres corporations que celle des vendeurs doremus, davantage malmenées par le cinéma, et qui nen font pas tout un plat. Je pense en particulier au corps médical, durement mis en cause et sans trop de nuances dans le film de Jacques Rouffio, Sept morts sur ordonnance, qui passe fréquemment à la télévision : le notable et propriétaire de clinique Charles Vanel y poussait au meurtre et au suicide le chirurgien non conformiste Gérard Depardieu. Mais on na pas entendu les médicos faire tout un foin. Pourtant, ils se montrent fréquemment du genre chatouilleux.
Claude Chabrol, lui, sest fait une spécialité de se farcir à peu près toutes les catégories de la bourgeoisie du pays, et les notaires assassins, les agents immobiliers assassins et les producteurs de télé assassins peuplent sa production depuis presque quarante ans. Néanmoins, personne nest allé lui chercher des poux dans la tonsure, que pourtant il porte large.
Lorsquen 1968 François Truffaut a fait de sa mariée Jeanne Moreau, celle qui était en noir, lancêtre de tous les serial killers (elle massacrait cinq hommes, de toutes les manières possibles), le syndicat des mariées, que je sache, na pas publié de communiqué.
Enfin, et jen terminerai avec cet exemple, la même Jeanne Moreau a campé, dans le film Mademoiselle, de Tony Richardson et daprès Jean Genet, une institutrice de campagne, sadique, lubrique et incendiaire : elle foutait le feu aux fermes, puis laissait accuser son amant, un ouvrier immigré italien. Et quont fait les instituteurs et institutrices de France ? Rien ! Pas une manif, pas une protestation, pas un article dans la presse syndicale. Ah les ploucs ! Ces arriérés, pourtant émérites porteurs de banderoles, navaient sans doute pas compris quils étaient bassement attaqués par des esprits intolérants, avides de porter le discrédit sur toute leur profession. Ça ne métonne pas deux. À quel degré daveuglement conduit lenseignement laïc et lécole sans Dieu !
Alors, Honni soit qui mal y pense, et vive la reine !