La délicate et lourde tâche, monsieur X, Mettre ici nimporte quel nom.ma été confiée de lire votre dernier ouvrage, et den dire quelques mots à lintention de mes camarades, peu cultivés mais toujours désireux de sinstruire et si pleins de bonne volonté ; et accessoirement dun public qui, cest à craindre, sen fout comme de lAn Quarante. Eh bien, vous ne men voyez pas ravi ! Oui, à linstar des mamies à Simone Veil, que tout le monde au gouvernement surnomme « mamie Nova » (faut bien rigoler en Conseil des Sinistres), je ne dis pas merci à Ruquier.
Non point que je nourrisse à votre égard, cher maître, la moindre prévention. Je ne crois pas que les écrivains français soient plus nuls que les politiciens du même métal : pari impossible à tenir ! Surtout en ces temps où les consciences politiques sont presque aussi troublées que la vue du pape ou celle des électeurs du Front National. (Au cas où, à la suite dune regrettable erreur de leur part, je serais écouté à cet instant même par des fidèles de TF1 ou des électeurs du Parti Radical, je veux dire par là quen ce moment cest le bordel, et quune truie ny retrouverait pas ses petits)
Non. Ce que je veux signifier, cest ceci : me confier la lecture et surtout le compte-rendu dun livre, cest un peu comme si lon confiait à Cantona le soin de repeindre le plafond de la Chapelle Sixtine, à Lova Moor Le footballeur Éric Cantona se piqua quelque temps de peindre.
Lova Moor, veuve du propriétaire du Crazy Horse Saloon, était à cette époque omniprésente sur Télé-Poubelle.
Paco Rabanne, adepte de la réincarnation et envahissant couturier, raconte volontiers quil a été prostituée (au féminin) dans une vie antérieure.
Et Jean-Pierre Elkabbach a bel et bien présidé France Télévisions ! la responsabilité de remplacer au pied levé, cest le cas de le dire, Jean Daniel à la direction du « Nouvel Observateur » (quoique
), à Paco Rabanne linitiative dorienter les travaux du CNRS pour les cinq ans à venir, ou mais là, nous nageons en pleine fiction comme si lon chargeait Jean-Pierre Elkabbach de présider la télévision de service public.
Nallez pas croire que les livres minspirent de la répulsion : loin de là. Jai su lire assez tôt, avant même quà coups de règle sur les doigts ou de taloches dans la gueule, ça dépendait des jours, on tente, mais en vain, de men ôter lenvie à lécole primaire puisquà cinq ans je ne la fréquentais pas encore. Et jai toujours pris à cette occupation le plus vif plaisir. Mais voilà, comme nous avions peu de livres à la maison, on devait les économiser ; ainsi ai-je contracté lhabitude de lire très lentement. Aujourdhui encore, il me faut bien deux heures pour finir « Le Canard Enchaîné », trois jours pleins pour me taper « Le Monde » ou « Libé », et une décade (ça veut dire dix jours, pas dix ans ; faut pas exagérer non plus, hé, les incultes !), une décade pour venir à bout de « LÉvénement du jeudi » en même temps que de mes dernières forces ; doù, à légard des produits de la presse jetable, mon abstention préventive, définitive et résolue. Ben oui quand vous mettez dix jours pour lire un hebdo, vous avez vite la sensation de la noyade. Essayez, vous verrez.
Quant aux bouquins, cest la cata. Je nai pas encore terminé Autant en emporte le vent, entamé voici deux septennats, durant « létat de grâce » (quelquun se souvient ?). Et il ma fallu quarante minutes (quarante minutes !) pour me farcir le premier et sans doute dernier roman de Giscard, notre nouveau Flaubert.
Remarquez, je ne regrette rien. Que je sache, la lecture rapide na jamais donné le goût de la littérature, du moins si jen crois, premièrement, la blague de Woody Allen : « Je me suis mis à la lecture rapide, et jai lu Guerre et Paix en vingt minutes ; ça parle de la Russie » ; et, deuxièmement, le fait que John Kennedy, qui en était un adepte (de la lecture rapide, donc), donna le 17 mars 1961 au magazine « Life » la liste de ses dix bouquins préférés ; et là, accrochez-vous, un « James Bond », Bons baisers de Russie (encore la Russie, sans doute une obsession des Américains), arrivait en neuvième position, juste après Le Rouge et le Noir de Stendhal. Eh oui, à cette époque déjà, les électeurs yankees installaient des intellectuels à la Maison-Blanche
Mais permettez-moi une parenthèse. À propos des « James Bond » et de leur auteur, Ian Fleming, qui nétait pas linventeur de la pénicilline, Linventeur de la pénicilline sappelait effectivement Fleming mais Alexander et non pas Ian. Il fut prix Nobel en 1945. Le terme de « barbouze », allusion à la fausse barbe que les espions sont censés arborer, a été inventé par « Le Canard Enchaîné » lors de laffaire Ben Barka. Ian Fleming, lauteur des « James Bond », avait effectivement été agent des Services Secrets britanniques avant de prendre sa retraite et de se retirer à la Jamaïque pour y écrire. mais une ex-barbouze britannique, jai relevé dans le chapitre 8 de Docteur No, celui de ses livres qui a été le premier adapté au cinéma et qui montrait, séquence inoubliable, Ursula Andress émergeant de londe sur le sable doré dune plage des Caraïbes telle Aphrodite en bikini plus blanc que blanc, jai relevé, dis-je, la curieuse phrase que je vous livre à présent, sans y changer une virgule, sinon ça naurait pas de sens, et qui concerne précisément le personnage que devait interpréter la belle Ursula : elle avait, écrit lauteur, « le plus ravissant derrière du monde, ferme et rond comme celui dun garçon ». Son bikini, elle le lavait avec Omo, je suppose. Bref, vous en penserez ce que vous voudrez, braves gens, mais la prochaine fois que vous irez voir un James Bond au cinoche, tout en vous rinçant lil sur les courbes de la James Bond-girl de service, souvenez-vous quun arrière-train peut en cacher un autre.
Mais on me souffle dans mon oreillette que je serais en train de méloigner du sujet ; je reviens donc, contraint et forcé, à la littérature, puisque vous en relevez, me dit-on, monsieur X.
Outre cette lenteur dont rien na jamais pu me débarrasser, je souffre aussi dune cruelle carence de la mémoire, aggravée dune certaine tendance à confondre les auteurs comme Ian Fleming confondait les sexes, si jen crois le passage cité il y a une minute. Cest ainsi que, longtemps, je nai pas su distinguer nos deux Peyrefitte nationaux, et cest très fâcheux, sagissant de deux auteurs aussi considérables ! Certes, lun est écrivain, lautre académicien, mais quant à savoir qui est qui, il ma fallu « un laps », comme dit Perec. Si Georges Perec écrivait « un laps » quand tout le monde emploie « un laps de temps », cest à cause du contexte : il sétait lancé le défi décrire son roman La disparition sans jamais employer la lettre « e », et cela sur trois cents pages !Aujourdhui, tout de même, je suis parvenu à retenir quil y en a un qui est gâteux et lautre qui est gaulliste (le premier auditeur qui mindique la différence gagne les uvres complètes de Charles Pasqua, reliées pleine peau de vache), que lun est sourd depuis quil est tout petit alors que lautre a de grandes oreilles (à mon avis, ils devraient sassocier), mais, au bout du compte, je ne suis pas plus avancé.
De même, quelle différence entre Pierre Corneille et Thomas Corneille, je lignore. Je confonds couramment Robert Sabatier et Patrick Sabatier, Françoise Sagan et Carl Sagan, Carl Sagan, astronome américain, na rien à voir avec Françoise Sagan, qui dailleurs ne sappelle pas Sagan, mais Quoirez.
Plaisanterie pour happy few : Claude Villers se nomme en réalité Claude Marx.Michel Tournier et Alain-Fournier, Maurice Druon et Michel Déon, Montherlant et Montesquieu, Lautréamont et Marcel Amont, Sade et Palmade, Karl Zéro et Karl Marx, Groucho Marx et Claude Villers. Incurable !
Oui, mon incompétence couvre la plupart des domaines, mais, en ce qui concerne la littérature, cest lapothéose. Dans ces conditions, monsieur X, vous comprendrez que je naie même pas tenté douvrir votre bouquin, qui est très intéressant néanmoins.
Mais pourquoi me donner ce mal ? Dans leur infinie bonté, et par crainte de ne point parvenir à vendre leurs laitues, messieurs les éditeurs ont en effet inventé ce quon appelle la « quatrième de couverture ». Ah, la quatrième de couverture ! Pour les auditeurs peu familiarisés avec le jargon de cet honorable négoce, il sagit du dos du bouquin, où lon résume, à lusage de léventuel lecteur indécis, le contenu du livre ainsi que la biographie de lauteur. Lorsque vous furetez dans une librairie afin de fixer votre choix, cest toujours ce que vous lisez en premier, avant de reposer luvre évidemment immortelle sur la pile en vous exclamant que cent trente balles pour ça, ils exagèrent et que vous ne vous appelez pas Bill Gates. Eh bien, quand par malchance on me désigne pour faire ce que je nose appeler « la critique » du bouquin de linvité, je fais pareil, je me contente, sans le moindre scrupule, de lire la quatrième de couverture. Cest vrai, quoi, depuis quand suis-je compétent (moi qui ne souffre point daérophagie) pour apprécier et surtout faire apprécier à mes contemporains la valeur littéraire dun livre ? Si cest ça qui vous intéresse, écoutez plutôt Le masque et la plume, lémission favorite de Patrick Font !
Et encore, le mal que je me donne avec ce coup dil en diagonale au dos des livres qui croisent mon chemin sans vraiment sy arrêter, cest le summum de la conscience professionnelle quoique je ne sois pas un « professionnel de la profession » Il semble quelle soit due à Jean-Luc Godard. Bien entendu, elle a eu tant de succès quelle est devenue un cliché.(expression hilarante que jai entendue je ne sais où, vu quelle traîne partout, et quil est indispensable de la caser dans tout sketch traitant du présent sujet, ou même de quelque sujet que ce soit). Jadis, Henri Jeanson, qui rédigeait entre autres, et avec quel talent ! les scénarios et dialogues de films comme Hôtel du Nord, Pot-Bouille, Fanfan la Tulipe, Entrée des artistes ou Les bonnes causes, ne craignait pas de mélanger les genres en écrivant, pour le défunt journal « LAurore » quHersant navait pas encore phagocyté, des critiques de cinéma définitives. Or, il se vantait volontiers de toujours composer son papier avant davoir vu le film dont il rendait compte, afin de navoir pas didées préconçues. Je place très haut cette attitude, qui constitue pour moi le comble de la sagesse et un exemple de déontologie à méditer. En conséquence, je ne crains pas de calquer sur la sienne ma conception de la critique en général : vous pensez bien, avec une telle référence, je vais me gêner !
Voilà donc pourquoi je ne puis aujourdhui, cher monsieur X, donner en toute impartialité mon opinion sur votre livre dont à propos duquel quon ma demandé de causer et que jignore de quoi test-ce quy sagit-il, vu que je me suis sournoisement abstenu de le parcourir. Était-ce vraiment indispensable, dailleurs ? Jai naguère été assez pote avec un écrivain bien connu dans votre milieu, même si le public ignore son nom Il sappelait Jack Thieuloy, et il est mort du sida.que je ne donnerai donc pas, et qui ma dit un jour, à peu près : « Georges Perec ? Ce nest pas un écrivain ! La preuve : je ne me suis jamais donné la peine de le lire »
Mais, arrivé à ce stade (du Parc des Princes et) de ma péroraison, précisons un point : neuf fois sur dix, la quatrième de couverture dun livre est rédigée par lauteur lui-même, ou par le contremaître de son équipe de nègres sil sagit de Paul-Loup Sulitzer ou dun des deux Peyrefitte dont je parlais tout à lheure, à vous de reconnaître lequel. Doù le ton qui y prévaut : rarement féroce. En outre, rédigée par lauteur, oui, mais pas signée ! Cette astuce pas faux-cul le moins du monde présente à mon avis un double avantage. Pour lauteur, dabord, qui peut ainsi sauto-couvrir de lauriers tout en paraissant rester modestement dans son coin à regarder venir à lui les petits droits dauteur ; pour le lecteur affranchi ensuite, qui apprécie en rigolant sous cape létendue de lestime que le cher maître se porte à lui-même. Et ça, cest toujours jouissif.
Bon, je pense quil est inutile daller plus loin dans le sadisme radiophonique, vous mavez compris, et il est temps de rendre lantenne. Dautant plus que, dune part, je suis conscient que je viens de me taper un bide, et que dautre part je pense, monsieur X, avoir assez bien rendu compte de votre livre. Vous mavez peut-être trouvé un peu sévère à votre égard, mais, comme on dit, qui aime bien châtie bien. Alors, remerciez-moi. Mais ny revenez plus.