Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Monsieur X est un écrivain...

Samedi 19 novembre 1994

La délicate et lourde tâche, monsieur X, Mettre ici n’importe quel nom.m’a été confiée de lire votre dernier ouvrage, et d’en dire quelques mots à l’intention de mes camarades, peu cultivés mais toujours désireux de s’instruire et si pleins de bonne volonté ; et accessoirement d’un public qui, c’est à craindre, s’en fout comme de l’An Quarante. Eh bien, vous ne m’en voyez pas ravi ! Oui, à l’instar des mamies à Simone Veil, que tout le monde au gouvernement surnomme « mamie Nova » (faut bien rigoler en Conseil des Sinistres), je ne dis pas merci à Ruquier.

Non point que je nourrisse à votre égard, cher maître, la moindre prévention. Je ne crois pas que les écrivains français soient plus nuls que les politiciens du même métal : pari impossible à tenir ! Surtout en ces temps où les consciences politiques sont presque aussi troublées que la vue du pape ou celle des électeurs du Front National. (Au cas où, à la suite d’une regrettable erreur de leur part, je serais écouté à cet instant même par des fidèles de TF1 ou des électeurs du Parti Radical, je veux dire par là qu’en ce moment c’est le bordel, et qu’une truie n’y retrouverait pas ses petits)

Non. Ce que je veux signifier, c’est ceci : me confier la lecture et surtout le compte-rendu d’un livre, c’est un peu comme si l’on confiait à Cantona le soin de repeindre le plafond de la Chapelle Sixtine, à Lova Moor Le footballeur Éric Cantona se piqua quelque temps de peindre.

Lova Moor, veuve du propriétaire du Crazy Horse Saloon, était à cette époque omniprésente sur Télé-Poubelle.

Paco Rabanne, adepte de la réincarnation et envahissant couturier, raconte volontiers qu’il a été prostituée (au féminin) dans une vie antérieure.

Et Jean-Pierre Elkabbach a bel et bien présidé France Télévisions !
la responsabilité de remplacer au pied levé, c’est le cas de le dire, Jean Daniel à la direction du « Nouvel Observateur » (quoique…), à Paco Rabanne l’initiative d’orienter les travaux du CNRS pour les cinq ans à venir, ou – mais là, nous nageons en pleine fiction – comme si l’on chargeait Jean-Pierre Elkabbach de présider la télévision de service public.

N’allez pas croire que les livres m’inspirent de la répulsion : loin de là. J’ai su lire assez tôt, avant même qu’à coups de règle sur les doigts ou de taloches dans la gueule, ça dépendait des jours, on tente, mais en vain, de m’en ôter l’envie à l’école primaire – puisqu’à cinq ans je ne la fréquentais pas encore. Et j’ai toujours pris à cette occupation le plus vif plaisir. Mais voilà, comme nous avions peu de livres à la maison, on devait les économiser ; ainsi ai-je contracté l’habitude de lire très lentement. Aujourd’hui encore, il me faut bien deux heures pour finir « Le Canard Enchaîné », trois jours pleins pour me taper « Le Monde » ou « Libé », et une décade (ça veut dire dix jours, pas dix ans ; faut pas exagérer non plus, hé, les incultes !), une décade pour venir à bout de « L’Événement du jeudi » en même temps que de mes dernières forces ; d’où, à l’égard des produits de la presse jetable, mon abstention préventive, définitive et résolue. Ben oui quand vous mettez dix jours pour lire un hebdo, vous avez vite la sensation de la noyade. Essayez, vous verrez.

Quant aux bouquins, c’est la cata. Je n’ai pas encore terminé Autant en emporte le vent, entamé voici deux septennats, durant « l’état de grâce » (quelqu’un se souvient ?). Et il m’a fallu quarante minutes (quarante minutes !) pour me farcir le premier et sans doute dernier roman de Giscard, notre nouveau Flaubert.

Remarquez, je ne regrette rien. Que je sache, la lecture rapide n’a jamais donné le goût de la littérature, du moins si j’en crois, premièrement, la blague de Woody Allen : « Je me suis mis à la lecture rapide, et j’ai lu Guerre et Paix en vingt minutes ; ça parle de la Russie » ; et, deuxièmement, le fait que John Kennedy, qui en était un adepte (de la lecture rapide, donc), donna le 17 mars 1961 au magazine « Life » la liste de ses dix bouquins préférés ; et là, accrochez-vous, un « James Bond », Bons baisers de Russie (encore la Russie, sans doute une obsession des Américains), arrivait en neuvième position, juste après Le Rouge et le Noir de Stendhal. Eh oui, à cette époque déjà, les électeurs yankees installaient des intellectuels à la Maison-Blanche…

Mais permettez-moi une parenthèse. À propos des « James Bond » et de leur auteur, Ian Fleming, qui n’était pas l’inventeur de la pénicilline, L’inventeur de la pénicilline s’appelait effectivement Fleming… mais Alexander et non pas Ian. Il fut prix Nobel en 1945. Le terme de « barbouze », allusion à la fausse barbe que les espions sont censés arborer, a été inventé par « Le Canard Enchaîné » lors de l’affaire Ben Barka. Ian Fleming, l’auteur des « James Bond », avait effectivement été agent des Services Secrets britanniques avant de prendre sa retraite et de se retirer à la Jamaïque pour y écrire. mais une ex-barbouze britannique, j’ai relevé dans le chapitre 8 de Docteur No, celui de ses livres qui a été le premier adapté au cinéma et qui montrait, séquence inoubliable, Ursula Andress émergeant de l’onde sur le sable doré d’une plage des Caraïbes telle Aphrodite en bikini plus blanc que blanc, j’ai relevé, dis-je, la curieuse phrase que je vous livre à présent, sans y changer une virgule, sinon ça n’aurait pas de sens, et qui concerne précisément le personnage que devait interpréter la belle Ursula : elle avait, écrit l’auteur, « le plus ravissant derrière du monde, ferme et rond comme celui d’un garçon ». Son bikini, elle le lavait avec Omo, je suppose. Bref, vous en penserez ce que vous voudrez, braves gens, mais la prochaine fois que vous irez voir un James Bond au cinoche, tout en vous rinçant l’œil sur les courbes de la James Bond-girl de service, souvenez-vous qu’un arrière-train peut en cacher un autre.

Mais on me souffle dans mon oreillette que je serais en train de m’éloigner du sujet ; je reviens donc, contraint et forcé, à la littérature, puisque vous en relevez, me dit-on, monsieur X.

Outre cette lenteur dont rien n’a jamais pu me débarrasser, je souffre aussi d’une cruelle carence de la mémoire, aggravée d’une certaine tendance à confondre les auteurs comme Ian Fleming confondait les sexes, si j’en crois le passage cité il y a une minute. C’est ainsi que, longtemps, je n’ai pas su distinguer nos deux Peyrefitte nationaux, et c’est très fâcheux, s’agissant de deux auteurs aussi considérables ! Certes, l’un est écrivain, l’autre académicien, mais quant à savoir qui est qui, il m’a fallu « un laps », comme dit Perec. Si Georges Perec écrivait « un laps » quand tout le monde emploie « un laps de temps », c’est à cause du contexte : il s’était lancé le défi d’écrire son roman La disparition sans jamais employer la lettre « e », et cela sur trois cents pages !Aujourd’hui, tout de même, je suis parvenu à retenir qu’il y en a un qui est gâteux et l’autre qui est gaulliste (le premier auditeur qui m’indique la différence gagne les œuvres complètes de Charles Pasqua, reliées pleine peau de vache), que l’un est sourd depuis qu’il est tout petit alors que l’autre a de grandes oreilles (à mon avis, ils devraient s’associer), mais, au bout du compte, je ne suis pas plus avancé.

De même, quelle différence entre Pierre Corneille et Thomas Corneille, je l’ignore. Je confonds couramment Robert Sabatier et Patrick Sabatier, Françoise Sagan et Carl Sagan, Carl Sagan, astronome américain, n’a rien à voir avec Françoise Sagan, qui d’ailleurs ne s’appelle pas Sagan, mais Quoirez.

Plaisanterie pour happy few : Claude Villers se nomme en réalité Claude Marx.
Michel Tournier et Alain-Fournier, Maurice Druon et Michel Déon, Montherlant et Montesquieu, Lautréamont et Marcel Amont, Sade et Palmade, Karl Zéro et Karl Marx, Groucho Marx et Claude Villers. Incurable !

Oui, mon incompétence couvre la plupart des domaines, mais, en ce qui concerne la littérature, c’est l’apothéose. Dans ces conditions, monsieur X, vous comprendrez que je n’aie même pas tenté d’ouvrir votre bouquin, qui est très intéressant néanmoins.

Mais pourquoi me donner ce mal ? Dans leur infinie bonté, et par crainte de ne point parvenir à vendre leurs laitues, messieurs les éditeurs ont en effet inventé ce qu’on appelle la « quatrième de couverture ». Ah, la quatrième de couverture ! Pour les auditeurs peu familiarisés avec le jargon de cet honorable négoce, il s’agit du dos du bouquin, où l’on résume, à l’usage de l’éventuel lecteur indécis, le contenu du livre ainsi que la biographie de l’auteur. Lorsque vous furetez dans une librairie afin de fixer votre choix, c’est toujours ce que vous lisez en premier, avant de reposer l’œuvre évidemment immortelle sur la pile en vous exclamant que cent trente balles pour ça, ils exagèrent et que vous ne vous appelez pas Bill Gates. Eh bien, quand par malchance on me désigne pour faire ce que je n’ose appeler « la critique » du bouquin de l’invité, je fais pareil, je me contente, sans le moindre scrupule, de lire la quatrième de couverture. C’est vrai, quoi, depuis quand suis-je compétent (moi qui ne souffre point d’aérophagie) pour apprécier et surtout faire apprécier à mes contemporains la valeur littéraire d’un livre ? Si c’est ça qui vous intéresse, écoutez plutôt Le masque et la plume, l’émission favorite de Patrick Font !

Et encore, le mal que je me donne avec ce coup d’œil en diagonale au dos des livres qui croisent mon chemin sans vraiment s’y arrêter, c’est le summum de la conscience professionnelle – quoique je ne sois pas un « professionnel de la profession » Il semble qu’elle soit due à Jean-Luc Godard. Bien entendu, elle a eu tant de succès qu’elle est devenue un cliché.(expression hilarante que j’ai entendue je ne sais où, vu qu’elle traîne partout, et qu’il est indispensable de la caser dans tout sketch traitant du présent sujet, ou même de quelque sujet que ce soit). Jadis, Henri Jeanson, qui rédigeait entre autres, et avec quel talent ! les scénarios et dialogues de films comme Hôtel du Nord, Pot-Bouille, Fanfan la Tulipe, Entrée des artistes ou Les bonnes causes, ne craignait pas de mélanger les genres en écrivant, pour le défunt journal « L’Aurore » qu’Hersant n’avait pas encore phagocyté, des critiques de cinéma définitives. Or, il se vantait volontiers de toujours composer son papier avant d’avoir vu le film dont il rendait compte, afin de n’avoir pas d’idées préconçues. Je place très haut cette attitude, qui constitue pour moi le comble de la sagesse et un exemple de déontologie à méditer. En conséquence, je ne crains pas de calquer sur la sienne ma conception de la critique en général : vous pensez bien, avec une telle référence, je vais me gêner !

Voilà donc pourquoi je ne puis aujourd’hui, cher monsieur X, donner en toute impartialité mon opinion sur votre livre dont à propos duquel qu’on m’a demandé de causer et que j’ignore de quoi t’est-ce qu’y s’agit-il, vu que je me suis sournoisement abstenu de le parcourir. Était-ce vraiment indispensable, d’ailleurs ? J’ai naguère été assez pote avec un écrivain bien connu dans votre milieu, même si le public ignore son nom Il s’appelait Jack Thieuloy, et il est mort du sida.que je ne donnerai donc pas, et qui m’a dit un jour, à peu près : « Georges Perec ? Ce n’est pas un écrivain ! La preuve : je ne me suis jamais donné la peine de le lire… »

Mais, arrivé à ce stade (du Parc des Princes et) de ma péroraison, précisons un point : neuf fois sur dix, la quatrième de couverture d’un livre est rédigée par l’auteur lui-même, ou par le contremaître de son équipe de nègres s’il s’agit de Paul-Loup Sulitzer ou d’un des deux Peyrefitte dont je parlais tout à l’heure, à vous de reconnaître lequel. D’où le ton qui y prévaut : rarement féroce. En outre, rédigée par l’auteur, oui, mais pas signée ! Cette astuce pas faux-cul le moins du monde présente à mon avis un double avantage. Pour l’auteur, d’abord, qui peut ainsi s’auto-couvrir de lauriers tout en paraissant rester modestement dans son coin à regarder venir à lui les petits droits d’auteur ; pour le lecteur affranchi ensuite, qui apprécie en rigolant sous cape l’étendue de l’estime que le cher maître se porte à lui-même. Et ça, c’est toujours jouissif.

Bon, je pense qu’il est inutile d’aller plus loin dans le sadisme radiophonique, vous m’avez compris, et il est temps de rendre l’antenne. D’autant plus que, d’une part, je suis conscient que je viens de me taper un bide, et que d’autre part je pense, monsieur X, avoir assez bien rendu compte de votre livre. Vous m’avez peut-être trouvé un peu sévère à votre égard, mais, comme on dit, qui aime bien châtie bien. Alors, remerciez-moi. Mais n’y revenez plus.