(Première heure)
Au risque de décevoir un auditoire qui sattend à Dieu sait quelles gaudrioles, coutumières dans cette navrante émission, et croyez bien que je suis le premier à le déplorer, déclarons-le tout net : quon ne compte pas sur moi pour débiter des horreurs sur votre compte, cher Enrico. Sachez-le, aujourdhui est un jour faste. Peut-être pas pour tout le monde, certes, mais quimporte, je voulais dire « faste pour moi ». Je suis, en effet, particulièrement heureux de pouvoir enfin vous rencontrer. Pour ne rien vous cacher, lorsque jai su, il y a quelques jours, que vous seriez linvité de Rien à cirer, jai tout fait pour être présent.
Pourtant, ça na pas été facile (« pas évident », disent les cons). Quand jai dit à Laurent Ruquier que je désirais être de lémission ce jour-là, il ma immédiatement rétorqué : « Écoute, mon vieux, cest pas possible, léquipe est complète pour cette fois, vous êtes déjà six, sans compter les imitateurs ». Mais jinsistai, arguant
(Oui, on prononce ar-gÜ-ant, et non pas argan, comme on lentend quotidiennement dans les radio-télés à croire que savoir prononcer le français nest pas indispensable pour être journaliste ! Ce laxisme navrant, Jean Dutourd Jean Dutourd, écrivain de droite, dun style irréprochable, et doté dun sens de lhumour que bien des gens de gauche pourraient lui envier, sest laissé tailler une solide réputation dimbécile, forgée de toutes pièces par « Le Canard Enchaîné »... et qui le réjouit visiblement, puisquil se flattait naguère de détenir le record des « Noix dHonneur » de ce journal. Il est par ailleurs lauteur dun livre remarquable sur les clichés journalistiques, Ça bouge dans le prêt-à-porter.
Marguerite Yourcenar, première femme admise à lAcadémie Française, y est entrée le 22 janvier 1981, pour ny plus remettre les pieds ensuite ! Elle vivait dailleurs aux États-Unis et en avait pris la nationalité... quelle abandonna le temps de son admission sous la Coupole. Peu féminine daspect, elle était homosexuelle, et avait beaucoup écrit sur ce sujet (Alexis ou le traité du vain combat, Les Mémoires dHadrien).me le disait pas plus tard quhier, ne sévit pas uniquement dans lesdites radio-télés, reconnaissons-le, puisquil atteint parfois des voix plus autorisées que journaleuses ; je pense notamment à madame Marguerite Yourcenar en personne, qui commit naguère la même faute, et rien moins que dans son discours de réception sous la Coupole du Quai Conti ! Elle avait sans doute confondu lAcadémie française avec la Comédie-Française, où, semble-t-il, on donnait ce soir-là Le Malade imaginaire, doù la confusion. Ben oui, Argan, Le Malade imaginaire. Comme quoi, même là, en ce temple du purisme linguistique... Mais bon, je ne vais pas piétiner les plates-bandes de Maître Capelo)
Jinsistai, arguant, disais-je au début de cette phrase dont je me demande si jaurai assez de souffle pour en atteindre la fin, de mon brûlant désir dêtre ici aujourdhui. Ouf ! Bref, je présentai mon humble requête à Laurent Ruquier. Ha ! Où navais-je pas mis les pieds (-noirs) !
Fallait y penser plus tôt, tu memmerdes, jai autre chose à faire, il me reste quarante-sept calembours à trouver pour la revue de lactu, et ce putain de téléphone qui narrête pas de sonner, fous-moi la paix, aboya aimablement Ruquier.
Mais , articulai-je, si tant est quon puisse vraiment articuler un mot comme « mais », plutôt apte à être bêlé.
Écoute, tu me les brises, tes nouveau ici, cest ça ou la porte. Vu ?, rétorqua Laurent, de plus en plus affable, et démontrant ainsi une fois de plus que nul, mieux que lui, ne sait trouver les arguments qui convainquent le plus endurci des débatteurs. (À mon avis, son truc, ce devrait être la politique)
Comment réagissez-vous, auditeurs, devant une rebuffade ? Pour ma part, tenace comme un représentant en aspirateurs, et après avoir consulté le tableau de service, jai choisi un autre stratagème, et décidé dentreprendre Chraz Durant plusieurs années, Jacques Chraz appartint à léquipe de Rien à cirer. Auvergnat comme Giscard, il composait un personnage de campagnard malin, dont il avait le physique. Ses camarades affectaient de croire quil était homosexuel.pour quil me cède sa place. Facile, Chraz a un cur grand comme ça, on peut le persuader si lon sait sy prendre avec diplomatie. Je lui téléphonai aussitôt. Ah ! certes, il manifesta quelque réticence, mais je sus jouer sur la corde sensible : « Tu comprends, vieux, ça me rendrait service. Mais bien sûr tes pas obligé. Rassure-toi, je ten voudrais pas une seconde si tu refuses. Cest pas mon genre daller raconter à ta femme ce que tu fais de tes soirées quand tu viens à Paris », plaidai-je avec tact. Et comme, outre un déjeuner à la Tour dArgent (oui, Chraz a des goûts dune extrême frugalité), je promis de lui abandonner mon cachet et de lui présenter mon cousin Guitou, il ne fit plus aucune difficulté pour téléphoner à Ruquier, prétendant quau jour dit, donc aujourdhui, on célébrait les noces dor de sa grand-mère dans la salle des fêtes de Saint-Plouc-les-Deux-Sabots, que lévénement survenait de façon tout à fait imprévue, et quil ne pouvait pas sy soustraire sous peine de se voir déshériter, vu que cest elle qui a les sous.
Aussi est-ce sans surprise que, dix minutes plus tard, je reçus un appel de Laurent :
Jai réfléchi, je peux pas te refuser de venir pour Macias, mais je peux pas non plus te payer ton cachet cette fois, tu seras en surnombre. Alors, heureux ?
Je létais, quimportait le reste ? Pour être ici aujourdhui, rien ne maurait trop coûté. Je remerciai avec chaleur, et me mis aussitôt à rédiger les deux sketches que je vous destinais et dont je viens de débiter la moitié du premier, déjà, cest fou ce que le temps passe. Donc, me voilà. Là, devant vous. Ici et maintenant. Même si je sais pas si jmérite, comme vous dites lorsque vous imitez Laurent Gerra avec ce talent qui nappartient quà vous.
Cest que, cher Enrico, nous avons beaucoup de points communs, à commencer par nos origines. Observateur comme je vous sais, vous navez pas manqué de relever dans ma diction approximative un je ne sais quoi, peut-être un début de soupçon daccent, qui laisse entendre que, comme vous, je ne suis pas né dans la banlieue de Stockholm. En effet, à linstar de Françoise Arnoul, Françoise Arnoul, actrice française, était très connue dans les années cinquante, où elle interprétait les jeunes premières. Fille de général, elle est née par hasard à Constantine. de Smaïn et de vous-même, je suis natif de Constantine. Une bien curieuse ville, soit dit en passant, jadis rebaptisée ainsi en lhonneur de lempereur romain Constantin et non pas, comme pourrait le supposer la populace tristement avachie en ce moment même sur les fauteuils du studio Charles-Trenet (qui est chauffé, doù laffluence), et non pas en hommage au compositeur Jean Constantin, non plus quà Eddie Constantine ou à Michel Constantin ; acteurs considérables, certes, et plus célèbres que lempereur romain susnommé, puisque, en fait dempereur, les Français ne connaissent que Napoléon, le premier mafioso de lHistoire (je vais me faire des amis, je le sens), ainsi que son émule Bokassa Ier.
Eh oui, la troupe de Rien à cirer comptait entre autres, jusquà présent, son obsédé sexuel savoyard, son lutin belge, son faux homo dimportation auvergnate, son hyper-rationaliste aigri, son pépé sadique, sa demi-douzaine dimitateurs, et deux ou trois nanas Lobsédé sexuel savoyard était Patrick Font, qui a mal fini (voir la préface). Le lutin belge sappelait François Pirette. Le faux homo était Chraz. Lhyper-rationaliste aigri était Didier Porte, une « plume » de première qualité, mais dont les saillies impitoyables faisaient grincer bien des dentiers. Le pépé sadique est Jacques Ramade, vieux comédien de théâtre, auteur de chansons et de « brèves » parfois très cruelles (comme « Jeanne Calment va sortir en coffret », peu après que des aigrefins aient fabriqué un disque de rap sur des paroles péniblement ânonnées par la centenaire), bon clarinettiste, bon pianiste, compagnon des premiers jours de Ruquier sur France Inter. Les deux ou trois nanas étaient Anne Roumanoff, Sophie Forte et Laurence Boccolini, de moindre talent. Et ne pas oublier Virginie Lemoine, qui, par ses extravagances, sortait parfois du lot.pour faire la cerise sur le gâteau (cest mon côté oriental macho !), mais elle navait pas son pied-noir, doù les accusations de discrimination ethnique dont lémission fut récemment lobjet dans le bulletin trimestriel du Syndicat National des Grossistes en Merguez et Importateurs de Semoule de Blé Dur (pour le couscous, la semoule). La voilà bien lotie à présent.
Outre nos origines communes, Enrico, il se trouve également que, tout comme vous, jai fait mes débuts dans lenseignement, et à la même époque. Je crois même quon a failli se croiser à lécole Michelet de Constantine, où, lun et lautre, nous avons fait notre stage dinstituteur (ne manquent plus que Patrick Font et Christine Bravo, tous deux venus de l’enseignement, et on pourra faire une manille... ou une manif contre le provisoire ministre de l’Éducation nationale). Mais bon, on ne va pas étaler ici nos souvenirs communs pour un auditoire qui nen a rien à cirer, cest le cas de le dire, et qui ne va pas tarder à passer sur Europe 1 si je continue de jouer les anciens combattants.
Cet épisode de nos débuts confraternels explique néanmoins mon impatience de vous rencontrer en chair et en os beaucoup plus de chair que dos en ce qui me concerne.
Et puis, détail auquel nous, les Africains (qui revenons de loin), « Cest nous les Africains / Qui revenons de loin / Nous venons des colonies / Pour défendre le pays » est une chanson patriotique qui a été interdite durant tout le règne de De Gaulle. Les pieds-noirs en avaient fait une sorte dhymne national-bis.sommes très sensibles, je sais que vous êtes fort attaché aux traditions familiales, et plus particulièrement religieuses, puisque vous ne cachez pas vos liens avec le judaïsme (impossible, ça se voit trop, dirait finement le Menhir de la Trinité-sur-Mer) ; ce que certains artistes, et non des moindres, hésitent parfois à mettre en avant. Eh oui, tout comme il y a des pédés honteux, il y a des Juifs honteux, ce que vous nêtes pas. Tandis que dautres
Je ne voudrais dire du mal de personne, ce nest pas mon genre, mais enfin, je me souviens dune Radioscopie de Jacques Chancel, au cours de laquelle linvitée du jour était la chanteuse Barbara. Ce jour-là, avec sa délicatesse coutumière, celle qui lui fit demander certain jour à Maurice Béjart Ce célèbre chorégraphe, fils du philosophe Gaston Berger, a raconté dans un livre quil naimait que les danseurs. pourquoi il nétait pas marié, maître Jacques sétait mis en tête de faire dire à la célèbre artiste de quel culte elle relevait :
Alors, Barbara, et Dieu dans tout cela ? Vous y croyez ?
Euh, oui, euh...
Vous êtes catholique ?
Euh, non...
Ah bon. Votre religion, le protestantisme, peut-être ?
Ben, non...
Le judaïsme ?
Et la grande Barbara, pantelante, vaincue par tant de tact, davouer que oui, dans un souffle que les micros eurent, comme de coutume avec elle, du mal à capter.
Vous, au moins, Enrico, malgré votre pseudonyme qui ne vise pas à cacher vos origines mais seulement à faire exotique (« Dario Moreno », Dario Moreno était en effet un chanteur « exotique », dorigine turque, et du genre joyeux drille, ce qui na pas empêché Clouzot de lui donner un rôle dramatique important dans Le salaire de la peur, où il excella. Lorsquil monta son dernier spectacle, Lhomme de la Mancha, Jacques Brel exigea de lavoir comme partenaire dans le rôle de Sancho Panza. Hélas, Dario Moreno mourut subitement, à peine la pièce créée à Bruxelles.
Quant à Macias, il s’appelle en réalité Gaston Ghenassia. cétait très bien aussi : vous ny avez pas songé ?), tout en écartant votre véritable nom, trop lourd à porter, de « Gaston... euh, Lagaffe », cest bien ça ? vous, au moins, disais-je, vous ne vous dissimulez pas derrière le buisson ardent, et je vous tire mon chapeau, avec dautant plus de détachement que je suis complètement athée.
Mais, si jen crois Albert Einstein qui la écrit dans Quest-ce que le judaïsme ?, pas besoin de croire en Dieu pour être juif (authentique). Cest pourquoi je me convertirais volontiers à votre secte (amis juifs, pour les lettres dinsultes, même adresse que pour les procès en diffamation, notez bien : « Laurent Ruquier, R-U-Q-U-I-E-R, Rien à cirer, France Inter, Maison de Radio-France, 116 avenue Kennedy, 75016-Paris »), je me convertirais volontiers, dis-je, si la perspective grimaçante dune étape douloureuse à franchir un détail, pour reprendre le vocabulaire dun de nos amis communs , ne me retenait pas.
Ha ! Jen vois qui sourient dun air grivois ; mais ça na rien à voir, bande de sous-doués ! Non, ce nest pas moi qui mabaisserai à lancer des vannes sur la coupure avec la vie antérieure, et autres plaisanteries tranchantes. Je pensais évidemment à lobligation dapprendre lhébreu et de se farcir la lecture des textes bibliques ! Jaime autant me taper le dernier roman de Giscard, Le passage. La critique presque unanime en a souligné le ridicule pour ses prétentions à lérotisme bourgeois.cest pas beaucoup plus passionnant ni plus érotique, mais du moins, en trois quarts dheure, on en a terminé.
Eh oui, avouons-le, cancre total aux cours de caté, je nai pas réussi à faire un catholique passable : lodeur de lencens me faisait tousser et le chant grégorien suer (je dis « suer », parce que nous sommes à une heure de grande écoute ; en outre, je ne voudrais pas choquer monsieur Jacques Delors. Mes respects, cher grand moraliste). Me faire musulman, dans ce cas ? Impossible, la barbe ne me va pas, et je suis trop feignant pour prier cinq fois par jour (surtout à cinq heures du mat ! Jen ai des frissons). Merci, Dutronc !Orthodoxe, dans ce cas ? Jaime pas la musique pope ! En plus, faut avoir lâme slave, et cest très rare chez les pieds-noirs. Bref, jai choisi de rester comme je suis. Mais ça nempêche pas les sentiments.
Oui, Enrico, outre la fierté que vous avez de vos origines, je vous admire parce que vous êtes le seul pied-noir qui ait RÉ-U-SSI. Certes, vous allez mobjecter que dautres pieds-noirs sont devenus célèbres ; mais, précisément, pas à cause de leur pied-noircitude, puisque même Marthe Villalonga, en dépit des idées reçues, a joué une hôtelière belge (eh oui) dans The big red one, un film de Samuel Fuller.
Françoise Fabian, de son côté, a fait une belle carrière au théâtre et au cinéma sans jouer sur son accent, quelle na dailleurs pas, sauf quand elle interprète Chipette de La parodie du Cid, La parodie du Cid est une pièce dEdmond Brua : Le Cid, de Corneille, y est adapté en patahouète, le dialecte des pieds-noirs, et se déroule à Alger. cest-à-dire une fois par siècle.
Philippe Séguin sest taillé une notoriété dans le style poil à gratter anti-Juppé, bien quil vote pour son gouvernement, sans jamais prononcer les mots harissa ni couscous à la tribune du Palais-Bourbon, et il a du mérite (mais sa distinction naturelle lui interdisait de tels écarts, je suppose).
Alain Afflelou a eu le triomphe modeste mais certain dans la publicité mensongère Pour avoir prétendu, dans sa publicité, vendre ses lunettes sans bénéfice, il a effectivement été condamné à une forte amende.(Ah ! les fameuses montures de lunettes « à prix coûtant » !), sans jamais baragouiner le patahouète dans ses spots télé. Quant à Claudia Cardinale et Michel Boujenah, ces Tunisiens, ils sont pas de chez nous ! La Tunisie, pour un gars de Constantine, cest lExtrême-Orient, comme Avignon cest déjà le Grand Nord !
(On remarquera que, par simple charité, je ne mentionne pas monsieur Guy Bedos, comique subversif ET chevalier de la légion dHonneur, Guy Bedos a bien reçu la Légion dHonneur. Il a prétendu quon la lui avait décernée par surprise. Or, cette décoration doit être au moins acceptée... au risque, puisque nous sommes en direct, de voir lintéressé débarquer ici en catastrophe pour faire la mise au point qui simpose)
Tandis que vous, au moins, Enrico, vous êtes devenu vedette UNIQUEMENT parce que vous aviez laccent (ou alors je nai rien compris) ; et ça, cest la fierté de nousôtres ! Aussi, je naurai quun mot, à linstar du maréchal-Président Mac-Mahon MacMahon, maréchal français devenu Président de la République, sest rendu célèbre pour ses platitudes. Lanecdote de lenfant noir dont on lui avait parlé avant sa visite dune école primaire présence rarissime à cette époque est très connue : il apostropha lenfant en lui disant « Ah ! cest vous le nègre ? Très bien, continuez ! »visitant une école primaire et encourageant le nègre du fond : « Cest vous le pied-noir ? Très bien, continuez ! »
(Deuxième heure)
Monsieur Macias, sachez-le, je ne suis pas particulièrement heureux de me trouver ici devant vous. Pour ne rien vous cacher, lorsque jai appris, il y a quelques jours, que vous seriez linvité de Rien à cirer, jai tout fait pour couper à la corvée. Après tout, puisque Paris vous a pris dans ses bras, vous navez pas besoin des miens.
Mais, ainsi quon le voit, cest loupé. Et pourtant, je me suis donné du mal ; quand jai lu mon nom sur le tableau de service de ce jour, jai demandé à Ruquier de mexempter pour cette fois. Et comme jinsistais, arguant (on prononce toujours de la même façon, ça na pas changé depuis tout à lheure) arguant de mon peu denthousiasme à devoir vous côtoyer, moi que la promiscuité répugne au point de conduire personnellement ma Bentley pour ne point subir la présence, et peut-être même lodeur de transpiration, dun chauffeur appointé, il ma immédiatement rétorqué :
Impossible de te remplacer, mon vieux ! Déjà, vous nêtes que cinq avec les imitateurs, jai trouvé personne, et léquipe ne serait pas complète.
Certes, jaurais dû me sentir flatté dêtre jugé indispensable, fût-ce comme bouche-trou (rôle qui me va comme un gant de latex), mais cette satisfaction damour-propre ne compensait pas mon peu dentrain à lidée de me commettre avec vous pas de jeu de mot sur commettre, je vous prie, mon humeur est massacrante.
Bref, rebuffade de Ruquier.
Mais..., balbutiai-je, ayant compris depuis tout à lheure quon ne pouvait pas articuler une syllabe pareille, tout de suite interrompu par un définitif « Jsuis obligé de mettre quelquun à la place de Chraz, il est retenu aux noces dor de sa grand-mère. Y a que toi qui fasse assez province pour plaire aux ploucs ».
Quoique très choqué par ce dédain affiché pour les traîne-sabots et autres bouseux qui composent pourtant la base de notre fidèle public, Et qui, à présent, me lisent ! et un peu contrarié aussi de servir de doublure à un simple Auvergnat, je ravalai ma contrariété. Pourtant :
La province, cest pas tellement mon truc, balbutiai-je dans un souffle.
Écoute, tu fais chier, tes nouveau ici, cest ça ou la porte. Vu ?
Ruquier na pas son pareil pour convaincre le plus retors des traîneurs de pieds. Cest pas pour rien quil est lun des deux meilleurs producteurs de France Inter.
Que faire ? Vaincu comme un représentant en aspirateurs qui a tenté par erreur de placer sa camelote chez le pédégé de Tornado, déçu comme un Sioux qui, par inadvertance, aurait scalpé Antoine Waechter Antoine Waechter, à cette date chef de file des Verts, arborait une coupe de cheveux tellement étrange quon a prétendu quil portait une perruque. Comme il est devenu le chef de file du Mouvement des Écologistes Indépendants, ou M.E.I., Ruquier affectait de croire que ce sigle signifiait « Moumoute Et Implants ». (oui, je dis « Sioux », parce que, comme marque dIndien, je pouvais tout de même pas mettre « Pied-Noir »), je dus renoncer à mes projets de farniente et me mettre à la rédaction des deux sketches obligatoires, dont je vous ai servi le premier y a pas une heure, je sais pas si vous vous en souvenez.
Donc, me oilà.
Il faut dire, monsieur Macias, que nous navons vraiment rien en commun, à commencer par notre lieu de naissance, puisque je suis un citadin pur sucre, comme je le disais y a pas une minute, alors que vous avez vu le jour dans un petit bled merdique, au nom tellement imprononçable que je ne lai pas retenu : cest juste histoire de simplifier et de vous faire valoir que vous vous dites né à Constantine ! Comme si Pirette, qui est belge, tentait de nous faire croire quil est un vrai Français : prétention risible.
En plus de ça, il y a décidément chez vous un je ne sais quoi de pas très catholique, qui me fait douter que le vicomte Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon (mes respects, monsieur le vicomte !) sinscrive jamais à votre fan-club. Inquiétant.
Vos débuts comme instructeur Quoi quil prétende, Macias na jamais été instituteur. Au temps de la guerre dAlgérie, le gouvernement français, qui avait honteusement négligé durant plus de cent vingt ans linstruction des petits Arabes, tenta de se rattraper en recrutant des enseignants supplétifs, de malheureux « instructeurs », pourvu du seul B.E.P.C. comme Enrico Macias, et même des « moniteurs », qui navaient que le Certificat dÉtudes Primaires. Un peu tard en Algérie ? Vous oubliez de mentionner que vous vous êtes fait jeter par lInspecteur dAcadémie, parce que vous vous obstiniez à jouer de la guitare en classe, au lieu dapprendre aux petits Arabes à parler une langue civilisée : la nôtre ! Et cela, au risque de les voir contracter le syndrome dit « de Guy Béart, lequel se caractérise par une incapacité pathologique à se séparer de son instrument (je parle de la guitare) et à sexprimer dans un langage articulé compréhensible par le commun des mortels : le malade est pris dune absurde et irrépressible envie de moduler des sons, avec lambition grotesque de produire ce quil croit être, à tort, une mélodie, et, sourd aux supplications de son entourage consterné, demeure absolument incapable de sarrêter. En général, on est obligé de labattre.
Certes, vous avez vite oublié ces débuts pénibles afin de faire, de ce vice, votre métier, et dentamer, me dit-on, une carrière de chanteur de charme et de variétés de lautre côté de la Méditerranée, donc ici, où lon naime rien tant que les ressasseurs de rengaines, surtout sils sont importés doutre-mer. Ah ! lexotisme, ce parfum étrange venu dailleurs ! Des générations de boudins glapissants ont assuré le triomphe dartistes aussi incontestables que Réda Caire, Luis Mariano, Tino Rossi, Georges Guétary ou Dario Moreno pour ne rien dire de Dalida qui, outre les potaches, plaisait plutôt, elle, aux homos et aux socialistes (qui a dit « Cest pareil » ?), ni de Cloclo, Réda Caire était un chanteur sirupeux, égyptien, célèbre en France. Luis Mariano fut une très grande vedette de lopérette ; il était basque espagnol. Tino Rossi fut un de ces redoutables ressasseurs de rengaines, dorigine corse. Georges Guétary était dorigine grecque. Dalida, italienne, était née en Égypte ; elle sest suicidée. Claude François était aussi natif dÉgypte ; comme il mourut électrocuté dans sa salle de bain, Ruquier disait de lui quil était « meilleur conducteur » que Sacha Distel lequel avait eu un grave accident dautomobile.qui faisait fondre les connes pré-pubères et les ménagères ménopausées. Votre inexplicable succès a même fait dire au petit Charles (Aznavour) que le grand Charles (De Gaulle) vous avait, au fond, rendu service en bazardant lAlgérie. (Oui, je sais, ça vole bas ; mais il paraît que laudience baisse, et mon producteur ma recommandé de ratisser large)
Et toujours à propos de lAlgérie, je me souviens que vous aviez coutume, à lépoque de vos débuts, de raconter que les nouveaux chefs de ce pays récemment indépendant vous avaient frappé dostracisme, en prononçant contre vous la censure totale ; bref, que vos chansons étaient interdites là-bas, de même que vous y étiez tricard. Ils avaient pourtant autre chose à faire, occupés quils étaient à préparer trente ans à lavance le plumard du F.I.S. encore en gestation, et ce, via une dictature militaire pas piquée des hannetons. Mais, de votre point de vue, il était tentant, cest vrai, de vous parer de lauréole du chanteur « maudit dans son pays natal » : qui oserait contester le talent dun artiste dont luvre est interdite pour motif politique ? De nos jours, seul un Jean-Édern Hallier, futur prix Nobel, quil dit, ose sessuyer les pieds sur Taslima Nasreen sous couleur de contester le mince talent de cette écrivaine, mais ce triste bouffon nest-il pas ce quon peut trouver de mieux en guise de contre-exemple ? Or, et vous me voyez désolé de vous casser ainsi la baraque, je puis en témoigner puisque je nai pas, moi, quitté lAlgérie avant 1966, soit quatre ans après la fin des fameux « événements » : non seulement vous navez jamais été interdit dans ce pays, mais tous les juke-boxes, à lépoque, passaient vos chansons ! On ny entendait plus que vous et la mère Oum Keltsoum, la mouche tsé-tsé du Caire, dans les cafés, les restaurants bon marché, et aux entractes des cinémas ! Rigoureusement authentique Bien entendu, et peut-être parce que ce détail, au fond, est insignifiant, aucun journaliste na pris la peine de vérifier les assertions de Macias, et tous ont repris en cur lantienne de « lartiste interdit », laquelle ne relève que du charlatanisme pardon, de la « communication ».)
Comme si ce pays navait pas assez souffert !
Macias chanteur ! Permettez-moi de ricaner. Alors comme ça, monsieur Macias, vous croyez quil suffit de trimballer une guitare et daligner des vers de mirliton pour donner à croire quon fait le même métier que Brassens ? Cest comme si je prétendais être un nouveau De Gaulle (ou un nouveau José Artur, si vous préférez. Personnellement, je men fous) parce que je parle dans un micro ! Si, encore, lorsquelle vous démange, vous vous contentiez de grattouiller votre chatte... pardon, chatouiller votre gratte... chatouiller les cordes de votre gratte, ainsi quun honnête musicien tel que vous vous voyez, je ne conteste pas ça devrait se borner à faire ! (et ce que je dis est également valable pour Sacha Distel)Sacha Distel est un excellent guitariste de jazz, mais il a préféré faire une carrière de chanteur de charme.
Oui, jouez de la guitare, monsieur Macias, ne faites rien dautre, et on pourra encore passer léponge. Mais chanter ! Franchement !
Est-ce que Vanessa Paradis chante, par exemple ? Malgré le précédent dHugues Aufray, vous naviez pas prévu les catastrophes que votre exemple allait entraîner, et cela, par simple contagion ? Est-ce que sans vous le R.P.R. aurait eu Yves Duteil ? Cet auteur de chansons aussi sucrées que bien-pensantes est effectivement maire R.P.R. dune petite commune, où dailleurs résidait Barbara.
Line Renaud est membre du comité central du R.P.R.Comme sils nétaient pas assez sinistrés avec Line Renaud ! Non, vraiment, vous exagérez, et votre présence ici, cest la goutte deau qui met le feu aux poudres de lirritation que doit inspirer tout chanteur sirupeux à nimporte quel homme de goût !
Passe encore, si vos textes étaient du Prévert ou du Valéry (celui du Cimetière marin, Paul. Pas lex-amateur de safaris reconverti dans le porno soft) ; mais le style « Enfants de tout pays, tenez-vous par la main, faites la ronde, dansez et chantez ensemble pour la paix, la fraternité des peuples et la vente de mes disques », merci ! Comme disait autrefois ma grand-mère, « Ça ne mange pas de pain ! », daccord, mais il y a des fois où la huche est pleine, si vous voyez ce que je veux dire.
Bon, montrons-nous beau joueur, et admettons que vous soyez sincère, ô « chantre bêlant » (pour citer Brassens, justement), lorsque vous débitez ce genre de platitudes ; mais permettez-moi de vous dire que, dans ce cas, vous mettez à côté de la plaque : la fin des guerres, elle nest pas pour demain, on nous en administre chaque jour la preuve. Les hommes AIMENT la guerre, monsieur le chanteur populaire ! Faut être miro pour ne pas le voir.
Quoi de plus emmerdant que la paix, en effet, à part une déclaration de Balladur sur la renégociation des montants compensatoires dans le cadre des accords du GATT ? Cest que les guerres sont pleines de ressources, pour qui veut vraiment samuser ! En temps de guerre, on trouve toujours une ferme à incendier, des magasins à piller, des femmes à violer, des enfants à découper en petits morceaux (histoire den faire une macédoine, tiens, pour rester dans une ambiance balkanique), et cela, dans une atmosphère de chaude camaraderie, de saine émulation et de joyeuse fraternité des armes. Lisez donc Montherlant, monsieur Macias, et méditez sur le proverbe que ce grand homme, quoique un peu péteux sur le plan des murs, Jamais Montherlant na osé révéler dans ses écrits quil naimait que les garçons.sut remettre au goût du jour (à SON goût) par le biais dun calembour que Collaro doit regretter de navoir pas trouvé : « Lennui naquit un jour de luniforme ôté ».
Je vous conseille donc, si vous ne voulez plus passer pour un attardé, de relooker à votre tour les textes de vos chansons : monsieur Macias, de grâce, chantez la guerre, pas lamour !