Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Invité : Enrico Macias

Vendredi 4 novembre 1994

(Première heure)

Au risque de décevoir un auditoire qui s’attend à Dieu sait quelles gaudrioles, coutumières dans cette navrante émission, et croyez bien que je suis le premier à le déplorer, déclarons-le tout net : qu’on ne compte pas sur moi pour débiter des horreurs sur votre compte, cher Enrico. Sachez-le, aujourd’hui est un jour faste. Peut-être pas pour tout le monde, certes, mais qu’importe, je voulais dire « faste pour moi ». Je suis, en effet, particulièrement heureux de pouvoir enfin vous rencontrer. Pour ne rien vous cacher, lorsque j’ai su, il y a quelques jours, que vous seriez l’invité de Rien à cirer, j’ai tout fait pour être présent.

Pourtant, ça n’a pas été facile (« pas évident », disent les cons). Quand j’ai dit à Laurent Ruquier que je désirais être de l’émission ce jour-là, il m’a immédiatement rétorqué : « Écoute, mon vieux, c’est pas possible, l’équipe est complète pour cette fois, vous êtes déjà six, sans compter les imitateurs ». Mais j’insistai, arguant…

(Oui, on prononce ar-gÜ-ant, et non pas argan, comme on l’entend quotidiennement dans les radio-télés – à croire que savoir prononcer le français n’est pas indispensable pour être journaliste ! Ce laxisme navrant, Jean Dutourd Jean Dutourd, écrivain de droite, d’un style irréprochable, et doté d’un sens de l’humour que bien des gens de gauche pourraient lui envier, s’est laissé tailler une solide réputation d’imbécile, forgée de toutes pièces par « Le Canard Enchaîné »... et qui le réjouit visiblement, puisqu’il se flattait naguère de détenir le record des « Noix d’Honneur » de ce journal. Il est par ailleurs l’auteur d’un livre remarquable sur les clichés journalistiques, Ça bouge dans le prêt-à-porter.

Marguerite Yourcenar, première femme admise à l’Académie Française, y est entrée le 22 janvier 1981, pour n’y plus remettre les pieds ensuite ! Elle vivait d’ailleurs aux États-Unis et en avait pris la nationalité... qu’elle abandonna le temps de son admission sous la Coupole. Peu féminine d’aspect, elle était homosexuelle, et avait beaucoup écrit sur ce sujet (Alexis ou le traité du vain combat, Les Mémoires d’Hadrien).
me le disait pas plus tard qu’hier, ne sévit pas uniquement dans lesdites radio-télés, reconnaissons-le, puisqu’il atteint parfois des voix plus autorisées que journaleuses ; je pense notamment à madame Marguerite Yourcenar en personne, qui commit naguère la même faute, et rien moins que dans son discours de réception sous la Coupole du Quai Conti ! Elle avait sans doute confondu l’Académie française avec la Comédie-Française, où, semble-t-il, on donnait ce soir-là Le Malade imaginaire, d’où la confusion. Ben oui, Argan, Le Malade imaginaire. Comme quoi, même là, en ce temple du purisme linguistique... Mais bon, je ne vais pas piétiner les plates-bandes de Maître Capelo)

J’insistai, arguant, disais-je au début de cette phrase dont je me demande si j’aurai assez de souffle pour en atteindre la fin, de mon brûlant désir d’être ici aujourd’hui. Ouf ! Bref, je présentai mon humble requête à Laurent Ruquier. Ha ! Où n’avais-je pas mis les pieds (-noirs) !

– Fallait y penser plus tôt, tu m’emmerdes, j’ai autre chose à faire, il me reste quarante-sept calembours à trouver pour la revue de l’actu, et ce putain de téléphone qui n’arrête pas de sonner, fous-moi la paix, aboya aimablement Ruquier.

– Mais…, articulai-je, si tant est qu’on puisse vraiment articuler un mot comme « mais », plutôt apte à être bêlé.

– Écoute, tu me les brises, t’es nouveau ici, c’est ça ou la porte. Vu ?, rétorqua Laurent, de plus en plus affable, et démontrant ainsi une fois de plus que nul, mieux que lui, ne sait trouver les arguments qui convainquent le plus endurci des débatteurs. (À mon avis, son truc, ce devrait être la politique)

Comment réagissez-vous, auditeurs, devant une rebuffade ? Pour ma part, tenace comme un représentant en aspirateurs, et après avoir consulté le tableau de service, j’ai choisi un autre stratagème, et décidé d’entreprendre Chraz Durant plusieurs années, Jacques Chraz appartint à l’équipe de Rien à cirer. Auvergnat comme Giscard, il composait un personnage de campagnard malin, dont il avait le physique. Ses camarades affectaient de croire qu’il était homosexuel.pour qu’il me cède sa place. Facile, Chraz a un cœur grand comme ça, on peut le persuader si l’on sait s’y prendre avec diplomatie. Je lui téléphonai aussitôt. Ah ! certes, il manifesta quelque réticence, mais je sus jouer sur la corde sensible : « Tu comprends, vieux, ça me rendrait service. Mais bien sûr t’es pas obligé. Rassure-toi, je t’en voudrais pas une seconde si tu refuses. C’est pas mon genre d’aller raconter à ta femme ce que tu fais de tes soirées quand tu viens à Paris », plaidai-je avec tact. Et comme, outre un déjeuner à la Tour d’Argent (oui, Chraz a des goûts d’une extrême frugalité), je promis de lui abandonner mon cachet et de lui présenter mon cousin Guitou, il ne fit plus aucune difficulté pour téléphoner à Ruquier, prétendant qu’au jour dit, donc aujourd’hui, on célébrait les noces d’or de sa grand-mère dans la salle des fêtes de Saint-Plouc-les-Deux-Sabots, que l’événement survenait de façon tout à fait imprévue, et qu’il ne pouvait pas s’y soustraire sous peine de se voir déshériter, vu que c’est elle qui a les sous.

Aussi est-ce sans surprise que, dix minutes plus tard, je reçus un appel de Laurent :

– J’ai réfléchi, je peux pas te refuser de venir pour Macias, mais je peux pas non plus te payer ton cachet cette fois, tu seras en surnombre. Alors, heureux ?

Je l’étais, qu’importait le reste ? Pour être ici aujourd’hui, rien ne m’aurait trop coûté. Je remerciai avec chaleur, et me mis aussitôt à rédiger les deux sketches que je vous destinais et dont je viens de débiter la moitié du premier, déjà, c’est fou ce que le temps passe. Donc, me voilà. Là, devant vous. Ici et maintenant. Même si je sais pas si j’mérite, comme vous dites lorsque vous imitez Laurent Gerra avec ce talent qui n’appartient qu’à vous.

C’est que, cher Enrico, nous avons beaucoup de points communs, à commencer par nos origines. Observateur comme je vous sais, vous n’avez pas manqué de relever dans ma diction approximative un je ne sais quoi, peut-être un début de soupçon d’accent, qui laisse entendre que, comme vous, je ne suis pas né dans la banlieue de Stockholm. En effet, à l’instar de Françoise Arnoul, Françoise Arnoul, actrice française, était très connue dans les années cinquante, où elle interprétait les jeunes premières. Fille de général, elle est née par hasard à Constantine. de Smaïn et de vous-même, je suis natif de Constantine. Une bien curieuse ville, soit dit en passant, jadis rebaptisée ainsi en l’honneur de l’empereur romain Constantin – et non pas, comme pourrait le supposer la populace tristement avachie en ce moment même sur les fauteuils du studio Charles-Trenet (qui est chauffé, d’où l’affluence), et non pas en hommage au compositeur Jean Constantin, non plus qu’à Eddie Constantine ou à Michel Constantin ; acteurs considérables, certes, et plus célèbres que l’empereur romain susnommé, puisque, en fait d’empereur, les Français ne connaissent que Napoléon, le premier mafioso de l’Histoire (je vais me faire des amis, je le sens), ainsi que son émule Bokassa Ier.

Eh oui, la troupe de Rien à cirer comptait entre autres, jusqu’à présent, son obsédé sexuel savoyard, son lutin belge, son faux homo d’importation auvergnate, son hyper-rationaliste aigri, son pépé sadique, sa demi-douzaine d’imitateurs, et deux ou trois nanas L’obsédé sexuel savoyard était Patrick Font, qui a mal fini (voir la préface). Le lutin belge s’appelait François Pirette. Le faux homo était Chraz. L’hyper-rationaliste aigri était Didier Porte, une « plume » de première qualité, mais dont les saillies impitoyables faisaient grincer bien des dentiers. Le pépé sadique est Jacques Ramade, vieux comédien de théâtre, auteur de chansons et de « brèves » parfois très cruelles (comme « Jeanne Calment va sortir en coffret », peu après que des aigrefins aient fabriqué un disque de rap sur des paroles péniblement ânonnées par la centenaire), bon clarinettiste, bon pianiste, compagnon des premiers jours de Ruquier sur France Inter. Les deux ou trois nanas étaient Anne Roumanoff, Sophie Forte et Laurence Boccolini, de moindre talent. Et ne pas oublier Virginie Lemoine, qui, par ses extravagances, sortait parfois du lot.pour faire la cerise sur le gâteau (c’est mon côté oriental macho !), mais elle n’avait pas son pied-noir, d’où les accusations de discrimination ethnique dont l’émission fut récemment l’objet dans le bulletin trimestriel du Syndicat National des Grossistes en Merguez et Importateurs de Semoule de Blé Dur (pour le couscous, la semoule). La voilà bien lotie à présent.

Outre nos origines communes, Enrico, il se trouve également que, tout comme vous, j’ai fait mes débuts dans l’enseignement, et à la même époque. Je crois même qu’on a failli se croiser à l’école Michelet de Constantine, où, l’un et l’autre, nous avons fait notre stage d’instituteur (ne manquent plus que Patrick Font et Christine Bravo, tous deux venus de l’enseignement, et on pourra faire une manille... ou une manif contre le provisoire ministre de l’Éducation nationale). Mais bon, on ne va pas étaler ici nos souvenirs communs pour un auditoire qui n’en a rien à cirer, c’est le cas de le dire, et qui ne va pas tarder à passer sur Europe 1 si je continue de jouer les anciens combattants.

Cet épisode de nos débuts confraternels explique néanmoins mon impatience de vous rencontrer en chair et en os – beaucoup plus de chair que d’os en ce qui me concerne.

Et puis, détail auquel nous, les Africains (qui revenons de loin), « C’est nous les Africains / Qui revenons de loin / Nous venons des colonies / Pour défendre le pays » est une chanson patriotique qui a été interdite durant tout le règne de De Gaulle. Les pieds-noirs en avaient fait une sorte d’hymne national-bis.sommes très sensibles, je sais que vous êtes fort attaché aux traditions familiales, et plus particulièrement religieuses, puisque vous ne cachez pas vos liens avec le judaïsme (impossible, ça se voit trop, dirait finement le Menhir de la Trinité-sur-Mer) ; ce que certains artistes, et non des moindres, hésitent parfois à mettre en avant. Eh oui, tout comme il y a des pédés honteux, il y a des Juifs honteux, ce que vous n’êtes pas. Tandis que d’autres…

Je ne voudrais dire du mal de personne, ce n’est pas mon genre, mais enfin, je me souviens d’une Radioscopie de Jacques Chancel, au cours de laquelle l’invitée du jour était la chanteuse Barbara. Ce jour-là, avec sa délicatesse coutumière, celle qui lui fit demander certain jour à Maurice Béjart Ce célèbre chorégraphe, fils du philosophe Gaston Berger, a raconté dans un livre qu’il n’aimait que les danseurs. pourquoi il n’était pas marié, maître Jacques s’était mis en tête de faire dire à la célèbre artiste de quel culte elle relevait :

– Alors, Barbara, et Dieu dans tout cela ? Vous y croyez ?

– Euh, oui, euh...

– Vous êtes catholique ?

– Euh, non...

– Ah bon. Votre religion, le protestantisme, peut-être ?

– Ben, non...

– Le judaïsme ?

Et la grande Barbara, pantelante, vaincue par tant de tact, d’avouer que oui, dans un souffle que les micros eurent, comme de coutume avec elle, du mal à capter.

Vous, au moins, Enrico, malgré votre pseudonyme qui ne vise pas à cacher vos origines mais seulement à faire exotique (« Dario Moreno », Dario Moreno était en effet un chanteur « exotique », d’origine turque, et du genre joyeux drille, ce qui n’a pas empêché Clouzot de lui donner un rôle dramatique important dans Le salaire de la peur, où il excella. Lorsqu’il monta son dernier spectacle, L’homme de la Mancha, Jacques Brel exigea de l’avoir comme partenaire dans le rôle de Sancho Panza. Hélas, Dario Moreno mourut subitement, à peine la pièce créée à Bruxelles.

Quant à Macias, il s’appelle en réalité Gaston Ghenassia.
c’était très bien aussi : vous n’y avez pas songé ?), tout en écartant votre véritable nom, trop lourd à porter, de « Gaston... euh, Lagaffe », c’est bien ça ? vous, au moins, disais-je, vous ne vous dissimulez pas derrière le buisson ardent, et je vous tire mon chapeau, avec d’autant plus de détachement que je suis complètement athée.

Mais, si j’en crois Albert Einstein qui l’a écrit dans Qu’est-ce que le judaïsme ?, pas besoin de croire en Dieu pour être juif (authentique). C’est pourquoi je me convertirais volontiers à votre secte (amis juifs, pour les lettres d’insultes, même adresse que pour les procès en diffamation, notez bien : « Laurent Ruquier, R-U-Q-U-I-E-R, Rien à cirer, France Inter, Maison de Radio-France, 116 avenue Kennedy, 75016-Paris »), je me convertirais volontiers, dis-je, si la perspective grimaçante d’une étape douloureuse à franchir – un détail, pour reprendre le vocabulaire d’un de nos amis communs –, ne me retenait pas.

Ha ! J’en vois qui sourient d’un air grivois ; mais ça n’a rien à voir, bande de sous-doués ! Non, ce n’est pas moi qui m’abaisserai à lancer des vannes sur la coupure avec la vie antérieure, et autres plaisanteries tranchantes. Je pensais évidemment à l’obligation d’apprendre l’hébreu et de se farcir la lecture des textes bibliques ! J’aime autant me taper le dernier roman de Giscard, Le passage. La critique presque unanime en a souligné le ridicule pour ses prétentions à l’érotisme bourgeois.c’est pas beaucoup plus passionnant ni plus érotique, mais du moins, en trois quarts d’heure, on en a terminé.

Eh oui, avouons-le, cancre total aux cours de caté, je n’ai pas réussi à faire un catholique passable : l’odeur de l’encens me faisait tousser et le chant grégorien suer (je dis « suer », parce que nous sommes à une heure de grande écoute ; en outre, je ne voudrais pas choquer monsieur Jacques Delors. Mes respects, cher grand moraliste). Me faire musulman, dans ce cas ? Impossible, la barbe ne me va pas, et je suis trop feignant pour prier cinq fois par jour (surtout à cinq heures du mat’ ! J’en ai des frissons). Merci, Dutronc !Orthodoxe, dans ce cas ? J’aime pas la musique pope ! En plus, faut avoir l’âme slave, et c’est très rare chez les pieds-noirs. Bref, j’ai choisi de rester comme je suis. Mais ça n’empêche pas les sentiments.

Oui, Enrico, outre la fierté que vous avez de vos origines, je vous admire parce que vous êtes le seul pied-noir qui ait RÉ-U-SSI. Certes, vous allez m’objecter que d’autres pieds-noirs sont devenus célèbres ; mais, précisément, pas à cause de leur pied-noircitude, puisque même Marthe Villalonga, en dépit des idées reçues, a joué une hôtelière belge (eh oui) dans The big red one, un film de Samuel Fuller.

Françoise Fabian, de son côté, a fait une belle carrière au théâtre et au cinéma sans jouer sur son accent, qu’elle n’a d’ailleurs pas, sauf quand elle interprète Chipette de La parodie du Cid, La parodie du Cid est une pièce d’Edmond Brua : Le Cid, de Corneille, y est adapté en patahouète, le dialecte des pieds-noirs, et se déroule à Alger. c’est-à-dire une fois par siècle.

Philippe Séguin s’est taillé une notoriété dans le style poil à gratter anti-Juppé, bien qu’il vote pour son gouvernement, sans jamais prononcer les mots harissa ni couscous à la tribune du Palais-Bourbon, et il a du mérite (mais sa distinction naturelle lui interdisait de tels écarts, je suppose).

Alain Afflelou a eu le triomphe modeste mais certain dans la publicité mensongère Pour avoir prétendu, dans sa publicité, vendre ses lunettes sans bénéfice, il a effectivement été condamné à une forte amende.(Ah ! les fameuses montures de lunettes « à prix coûtant » !), sans jamais baragouiner le patahouète dans ses spots télé. Quant à Claudia Cardinale et Michel Boujenah, ces Tunisiens, ils sont pas de chez nous ! La Tunisie, pour un gars de Constantine, c’est l’Extrême-Orient, comme Avignon c’est déjà le Grand Nord !

(On remarquera que, par simple charité, je ne mentionne pas monsieur Guy Bedos, comique subversif ET chevalier de la légion d’Honneur, Guy Bedos a bien reçu la Légion d’Honneur. Il a prétendu qu’on la lui avait décernée par surprise. Or, cette décoration doit être au moins acceptée... au risque, puisque nous sommes en direct, de voir l’intéressé débarquer ici en catastrophe pour faire la mise au point qui s’impose)

Tandis que vous, au moins, Enrico, vous êtes devenu vedette UNIQUEMENT parce que vous aviez l’accent (ou alors je n’ai rien compris) ; et ça, c’est la fierté de nousôtres ! Aussi, je n’aurai qu’un mot, à l’instar du maréchal-Président Mac-Mahon MacMahon, maréchal français devenu Président de la République, s’est rendu célèbre pour ses platitudes. L’anecdote de l’enfant noir dont on lui avait parlé avant sa visite d’une école primaire – présence rarissime à cette époque – est très connue : il apostropha l’enfant en lui disant « Ah ! c’est vous le nègre ? Très bien, continuez ! »visitant une école primaire et encourageant le nègre du fond : « C’est vous le pied-noir ? Très bien, continuez ! »

 

(Deuxième heure)

Monsieur Macias, sachez-le, je ne suis pas particulièrement heureux de me trouver ici devant vous. Pour ne rien vous cacher, lorsque j’ai appris, il y a quelques jours, que vous seriez l’invité de Rien à cirer, j’ai tout fait pour couper à la corvée. Après tout, puisque Paris vous a pris dans ses bras, vous n’avez pas besoin des miens.

Mais, ainsi qu’on le voit, c’est loupé. Et pourtant, je me suis donné du mal ; quand j’ai lu mon nom sur le tableau de service de ce jour, j’ai demandé à Ruquier de m’exempter pour cette fois. Et comme j’insistais, arguant (on prononce toujours de la même façon, ça n’a pas changé depuis tout à l’heure)… arguant de mon peu d’enthousiasme à devoir vous côtoyer, moi que la promiscuité répugne au point de conduire personnellement ma Bentley pour ne point subir la présence, et peut-être même l’odeur de transpiration, d’un chauffeur appointé, il m’a immédiatement rétorqué :

– Impossible de te remplacer, mon vieux ! Déjà, vous n’êtes que cinq avec les imitateurs, j’ai trouvé personne, et l’équipe ne serait pas complète.

Certes, j’aurais dû me sentir flatté d’être jugé indispensable, fût-ce comme bouche-trou (rôle qui me va comme un gant de latex), mais cette satisfaction d’amour-propre ne compensait pas mon peu d’entrain à l’idée de me commettre avec vous – pas de jeu de mot sur commettre, je vous prie, mon humeur est massacrante.

Bref, rebuffade de Ruquier.

– Mais..., balbutiai-je, ayant compris depuis tout à l’heure qu’on ne pouvait pas articuler une syllabe pareille, tout de suite interrompu par un définitif « J’suis obligé de mettre quelqu’un à la place de Chraz, il est retenu aux noces d’or de sa grand-mère. Y a que toi qui fasse assez province pour plaire aux ploucs ».

Quoique très choqué par ce dédain affiché pour les traîne-sabots et autres bouseux qui composent pourtant la base de notre fidèle public, Et qui, à présent, me lisent ! et un peu contrarié aussi de servir de doublure à un simple Auvergnat, je ravalai ma contrariété. Pourtant :

– La province, c’est pas tellement mon truc, balbutiai-je dans un souffle.

– Écoute, tu fais chier, t’es nouveau ici, c’est ça ou la porte. Vu ?

Ruquier n’a pas son pareil pour convaincre le plus retors des traîneurs de pieds. C’est pas pour rien qu’il est l’un des deux meilleurs producteurs de France Inter.

Que faire ? Vaincu comme un représentant en aspirateurs qui a tenté par erreur de placer sa camelote chez le pédégé de Tornado, déçu comme un Sioux qui, par inadvertance, aurait scalpé Antoine Waechter Antoine Waechter, à cette date chef de file des Verts, arborait une coupe de cheveux tellement étrange qu’on a prétendu qu’il portait une perruque. Comme il est devenu le chef de file du Mouvement des Écologistes Indépendants, ou M.E.I., Ruquier affectait de croire que ce sigle signifiait « Moumoute Et Implants ». (oui, je dis « Sioux », parce que, comme marque d’Indien, je pouvais tout de même pas mettre « Pied-Noir »), je dus renoncer à mes projets de farniente et me mettre à la rédaction des deux sketches obligatoires, dont je vous ai servi le premier y a pas une heure, je sais pas si vous vous en souvenez.

Donc, me oilà.

Il faut dire, monsieur Macias, que nous n’avons vraiment rien en commun, à commencer par notre lieu de naissance, puisque je suis un citadin pur sucre, comme je le disais y a pas une minute, alors que vous avez vu le jour dans un petit bled merdique, au nom tellement imprononçable que je ne l’ai pas retenu : c’est juste histoire de simplifier et de vous faire valoir que vous vous dites né à Constantine ! Comme si Pirette, qui est belge, tentait de nous faire croire qu’il est un vrai Français : prétention risible.

En plus de ça, il y a décidément chez vous un je ne sais quoi de pas très catholique, qui me fait douter que le vicomte Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon (mes respects, monsieur le vicomte !) s’inscrive jamais à votre fan-club. Inquiétant.

Vos débuts comme instructeur Quoi qu’il prétende, Macias n’a jamais été instituteur. Au temps de la guerre d’Algérie, le gouvernement français, qui avait honteusement négligé durant plus de cent vingt ans l’instruction des petits Arabes, tenta de se rattraper en recrutant des enseignants supplétifs, de malheureux « instructeurs », pourvu du seul B.E.P.C. comme Enrico Macias, et même des « moniteurs », qui n’avaient que le Certificat d’Études Primaires. Un peu tard… en Algérie ? Vous oubliez de mentionner que vous vous êtes fait jeter par l’Inspecteur d’Académie, parce que vous vous obstiniez à jouer de la guitare en classe, au lieu d’apprendre aux petits Arabes à parler une langue civilisée : la nôtre ! Et cela, au risque de les voir contracter le syndrome dit « de Guy Béart, lequel se caractérise par une incapacité pathologique à se séparer de son instrument (je parle de la guitare) et à s’exprimer dans un langage articulé compréhensible par le commun des mortels : le malade est pris d’une absurde et irrépressible envie de moduler des sons, avec l’ambition grotesque de produire ce qu’il croit être, à tort, une mélodie, et, sourd aux supplications de son entourage consterné, demeure absolument incapable de s’arrêter. En général, on est obligé de l’abattre.

Certes, vous avez vite oublié ces débuts pénibles afin de faire, de ce vice, votre métier, et d’entamer, me dit-on, une carrière de chanteur de charme et de variétés de l’autre côté de la Méditerranée, donc ici, où l’on n’aime rien tant que les ressasseurs de rengaines, surtout s’ils sont importés d’outre-mer. Ah ! l’exotisme, ce parfum étrange venu d’ailleurs ! Des générations de boudins glapissants ont assuré le triomphe d’artistes aussi incontestables que Réda Caire, Luis Mariano, Tino Rossi, Georges Guétary ou Dario Moreno – pour ne rien dire de Dalida qui, outre les potaches, plaisait plutôt, elle, aux homos et aux socialistes (qui a dit « C’est pareil » ?), ni de Cloclo, Réda Caire était un chanteur sirupeux, égyptien, célèbre en France. Luis Mariano fut une très grande vedette de l’opérette ; il était basque espagnol. Tino Rossi fut un de ces redoutables ressasseurs de rengaines, d’origine corse. Georges Guétary était d’origine grecque. Dalida, italienne, était née en Égypte ; elle s’est suicidée. Claude François était aussi natif d’Égypte ; comme il mourut électrocuté dans sa salle de bain, Ruquier disait de lui qu’il était « meilleur conducteur » que Sacha Distel – lequel avait eu un grave accident d’automobile.qui faisait fondre les connes pré-pubères et les ménagères ménopausées. Votre inexplicable succès a même fait dire au petit Charles (Aznavour) que le grand Charles (De Gaulle) vous avait, au fond, rendu service en bazardant l’Algérie. (Oui, je sais, ça vole bas ; mais il paraît que l’audience baisse, et mon producteur m’a recommandé de ratisser large)

Et toujours à propos de l’Algérie, je me souviens que vous aviez coutume, à l’époque de vos débuts, de raconter que les nouveaux chefs de ce pays récemment indépendant vous avaient frappé d’ostracisme, en prononçant contre vous la censure totale ; bref, que vos chansons étaient interdites là-bas, de même que vous y étiez tricard. Ils avaient pourtant autre chose à faire, occupés qu’ils étaient à préparer trente ans à l’avance le plumard du F.I.S. encore en gestation, et ce, via une dictature militaire pas piquée des hannetons. Mais, de votre point de vue, il était tentant, c’est vrai, de vous parer de l’auréole du chanteur « maudit dans son pays natal » : qui oserait contester le talent d’un artiste dont l’œuvre est interdite pour motif politique ? De nos jours, seul un Jean-Édern Hallier, futur prix Nobel, qu’il dit, ose s’essuyer les pieds sur Taslima Nasreen sous couleur de contester le mince talent de cette écrivaine, mais ce triste bouffon n’est-il pas ce qu’on peut trouver de mieux en guise de contre-exemple ? Or, et vous me voyez désolé de vous casser ainsi la baraque, je puis en témoigner puisque je n’ai pas, moi, quitté l’Algérie avant 1966, soit quatre ans après la fin des fameux « événements » : non seulement vous n’avez jamais été interdit dans ce pays, mais tous les juke-boxes, à l’époque, passaient vos chansons ! On n’y entendait plus que vous et la mère Oum Keltsoum, la mouche tsé-tsé du Caire, dans les cafés, les restaurants bon marché, et aux entractes des cinémas ! Rigoureusement authentique Bien entendu, et peut-être parce que ce détail, au fond, est insignifiant, aucun journaliste n’a pris la peine de vérifier les assertions de Macias, et tous ont repris en cœur l’antienne de « l’artiste interdit », laquelle ne relève que du charlatanisme – pardon, de la « communication ».)

Comme si ce pays n’avait pas assez souffert !

Macias chanteur ! Permettez-moi de ricaner. Alors comme ça, monsieur Macias, vous croyez qu’il suffit de trimballer une guitare et d’aligner des vers de mirliton pour donner à croire qu’on fait le même métier que Brassens ? C’est comme si je prétendais être un nouveau De Gaulle (ou un nouveau José Artur, si vous préférez. Personnellement, je m’en fous) parce que je parle dans un micro ! Si, encore, lorsqu’elle vous démange, vous vous contentiez de grattouiller votre chatte... pardon, chatouiller votre gratte... chatouiller les cordes de votre gratte, ainsi qu’un honnête musicien tel que vous – vous voyez, je ne conteste pas ça – devrait se borner à faire ! (et ce que je dis est également valable pour Sacha Distel)Sacha Distel est un excellent guitariste de jazz, mais il a préféré faire une carrière de chanteur de charme.

Oui, jouez de la guitare, monsieur Macias, ne faites rien d’autre, et on pourra encore passer l’éponge. Mais chanter ! Franchement !… Est-ce que Vanessa Paradis chante, par exemple ? Malgré le précédent d’Hugues Aufray, vous n’aviez pas prévu les catastrophes que votre exemple allait entraîner, et cela, par simple contagion ? Est-ce que sans vous le R.P.R. aurait eu Yves Duteil ? Cet auteur de chansons aussi sucrées que bien-pensantes est effectivement maire R.P.R. d’une petite commune, où d’ailleurs résidait Barbara.
Line Renaud est membre du comité central du R.P.R.
Comme s’ils n’étaient pas assez sinistrés avec Line Renaud ! Non, vraiment, vous exagérez, et votre présence ici, c’est la goutte d’eau qui met le feu aux poudres de l’irritation que doit inspirer tout chanteur sirupeux à n’importe quel homme de goût !

Passe encore, si vos textes étaient du Prévert ou du Valéry (celui du Cimetière marin, Paul. Pas l’ex-amateur de safaris reconverti dans le porno soft) ; mais le style « Enfants de tout pays, tenez-vous par la main, faites la ronde, dansez et chantez ensemble pour la paix, la fraternité des peuples et la vente de mes disques », merci ! Comme disait autrefois ma grand-mère, « Ça ne mange pas de pain ! », d’accord, mais il y a des fois où la huche est pleine, si vous voyez ce que je veux dire.

Bon, montrons-nous beau joueur, et admettons que vous soyez sincère, ô « chantre bêlant » (pour citer Brassens, justement), lorsque vous débitez ce genre de platitudes ; mais permettez-moi de vous dire que, dans ce cas, vous mettez à côté de la plaque : la fin des guerres, elle n’est pas pour demain, on nous en administre chaque jour la preuve. Les hommes AIMENT la guerre, monsieur le chanteur populaire ! Faut être miro pour ne pas le voir.

Quoi de plus emmerdant que la paix, en effet, à part une déclaration de Balladur sur la renégociation des montants compensatoires dans le cadre des accords du GATT ? C’est que les guerres sont pleines de ressources, pour qui veut vraiment s’amuser ! En temps de guerre, on trouve toujours une ferme à incendier, des magasins à piller, des femmes à violer, des enfants à découper en petits morceaux (histoire d’en faire une macédoine, tiens, pour rester dans une ambiance balkanique), et cela, dans une atmosphère de chaude camaraderie, de saine émulation et de joyeuse fraternité des armes. Lisez donc Montherlant, monsieur Macias, et méditez sur le proverbe que ce grand homme, quoique un peu péteux sur le plan des mœurs, Jamais Montherlant n’a osé révéler dans ses écrits qu’il n’aimait que les garçons.sut remettre au goût du jour (à SON goût) par le biais d’un calembour que Collaro doit regretter de n’avoir pas trouvé : « L’ennui naquit un jour de l’uniforme ôté ».

Je vous conseille donc, si vous ne voulez plus passer pour un attardé, de relooker à votre tour les textes de vos chansons : monsieur Macias, de grâce, chantez la guerre, pas l’amour !