Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Vive le foot !

Mardi 20 décembre 1994

Frères humains, sachez-le : Satan, que les ploucs mal renseignés confondent avec Lucifer, Celui que les braves gens naïfs, ou dupés par le pape qui entretient farouchement ce mythe, appellent « le Diable », porte plusieurs noms, davantage génériques que précis, car ils ne désignent pas tous, en fait, le même personnage : Satan, Belzébuth, Méphistophélès, Lucifer, etc. Surnommé également « le Malin », c’est-à-dire le malfaisant – et non pas le rusé.prouve son existence, comme l’affirment certains théologiens – ça commence très fort, je sens qu’on va faire dans le culturel, aujourd’hui –, en insinuant dans l’esprit de l’Homme la conviction de sa non-existence à lui, le Malin. À dessein, disent-ils, de l’enfoncer dans la tentation du péché en lui ôtant toute crainte de la sanction finale : « Je n’existe pas, vous pouvez y aller ! », avec, au bout du compte, suprême déconvenue : l’EN-FER !

C’est du moins ce que me disait au téléphone André Frossard, André Frossard, écrivain français décédé, auteur du livre à succès Dieu existe, je l’ai rencontré, téléphonait souvent au pape, dit-on. la semaine qui a précédé sa dernière, je veux dire ultime et définitive, rencontre avec Dieu. Il tenait de Sa Sainteté JP2 cette intéressante théorie ; or le Souverain Pontifiant doit savoir de quoi il parle, après tout, c’est son boulot, et le Diable, il le connaît personnellement pour l’avoir nommé jadis évêque à Évreux.

Pardon pour ce préambule rien moins que folâtre, amis païens qui êtes si peu concernés, mais on ne m’ôtera pas de l’idée que Dieu, qui doit aimer s’amuser, lui aussi, de temps à autre (ou alors, quel gaspillage ! Ce ne serait pas la peine d’être le Créateur de toutes choses), que Dieu agit parfois de façon similaire, quoique plus subtile : normal, il est catholique, donc un peu jésuite. De sorte qu’afin de mieux éprouver le pécheur en lui inspirant l’idée que Lui non plus n’existe pas, je l’imagine fort bien se réveillant un beau matin, et s’exclamant « Nom de Moi ! Et si aujourd’hui Je créais les supporters de football ? »

Eh oui, athées endurcis, ne cherchez plus de vains arguments ! Telle est ma conviction, bien ancrée comme le Phocea dans le Vieux-Port de Marseille : les supporters de football SONT la preuve que Dieu n’existe pas !

Comprenons-nous : je dis « les supporters de football ». Pas « le football ». Personnellement, et quoique j’ai pas mal bavé, dans ma jeunesse, que mes profs de gym successifs, têtus comme des ânes que Bardot n’aurait point encore castrés, Ce tartuffe femelle s’était vu un jour confier, par un voisin naïf qui partait en voyage, un âne nommé Charly. Jeune et fringant, l’âne se mit illico à courtiser une ânesse que Bardot possédait. Sans autre forme de procès, sans même avertir le maître de Charly, la grande prêtresse de la protection animale fit alors venir un vétérinaire et lui enjoignit de castrer le coupable. À son retour, constatant l’irréparable, le voyageur imprudent traîna B.B. en justice. Que croyez-vous qu’il arriva ? C’est lui qui fut condamné à vingt mille francs d’amende, pour avoir tenté, selon les attendus du tribunal, de se ménager aux dépens de la vedette une « notoriété factice »… Quant au pauvre âne, toujours plus malchanceux, il mourut écrasé par une voiture en novembre 1998.aient tenté de me faire pratiquer « ce criminel supplice : les jeux obligatoires », pour reprendre l’expression du colonel Lawrence « d’Arabie » (si si ! Il l’a dit, dans son récit La matrice, où il y raconte ses tribulations d'engagé volontaire comme simple soldat dans la Royal Air Force – après avoir été colonel !), malgré ces navrants débuts dans la vie, donc, auprès desquels la jeunesse de Jean-Luc Lahaye fait figure de comédie musicale mise en scène par Vincente Minelli et interprétée par le bondissant Gene Kelly, je ne rejette pas les sports, et, si vraiment c’en est un, je n’ai rien contre celui-là. Ni pour, ne tombons pas dans l’excès inverse. Afin de vous donner une idée, mon ignorance de ce jeu et mon indifférence à son égard sont telles que je n’ai jamais su la signification exacte de termes comme penalty, corner, tackle, tie-break ou surface de réparation (réparer quoi, on se le demande. La tronche des spectateurs coxés par Cantona, je suppose). J’ignore, et je ne suis pas loin de m’en vanter, où se tient un avant-centre, je ne comprends goutte à la tactique des tirs au but, et j’en suis encore à me demander (ou plutôt, je ne me le suis jamais demandé) quelle est la différence entre un carton rouge et un carton jaune. La couleur, peut-être ?

Ah ! mais, je vous demande pardon, le réalisateur de l’émission vient de me souffler quelque chose dans mon oreillette. Oui… oui… oui, merci. Bon. Alors, il paraît que j’ai proféré une ânerie (normal, quand on a l’imprudence, comme je l’ai fait, de mentionner Bardot) : le mot tie-break n’appartiendrait pas au vocabulaire du football. Très bien, j’en prends acte. Il est vrai que je ne me passionne pas davantage pour la course automobile. Mais j’aurai au moins appris ça ce matin, on progresse, on progresse…

Je disais donc que je n’ai aucune opinion sur les sports en général ; je suis incapable de dire si le foot permet de prendre son pied et le rugby de rester au-dessus de la mêlée, et je connais un tas de gens parfaitement honorables qui ne savent pas que la pelote basque se pratique sur une patinoire. Par conséquent, je n’ai rien non plus contre les footballeurs eux-mêmes, et ne comptez pas sur moi pour chercher la différence entre Ginola et Barilla, ou vous servir le rituel numéro sur Jean-Pierre Papin : après tout, je n’en sais rien, moi, s’il est vraiment nunuche ou s’il fait seulement semblant pour être populaire, comme Jean-Édern Hallier, le peintre miro Miró est un peintre célèbre, comme nul ne l’ignore. Quant à l’écrivain Hallier, toujours en mal de singularité, il s’est mis à la peinture du jour où il est devenu aveugle (du moins le prétendait-il). Même sa mort fut comique : il se cassa le cou en tombant de bicyclette. Mais à Deauville, tout de même, pas à Aubervilliers.(qui barbouille comme un cochon, mais ça fait au moins quelques tableaux que Cantona n’aura pas peints ! Ah ah !).

Certes, il m’est arrivé naguère de lire dans un journal, qui par exception n’était point « Paris-Match » – cet indispensable ornement pour salles d’attente de dentiste –, de lire, disais-je, l’interview d’un dénommé Julien Bokandé, footballeur à Nice, si mes souvenirs sont intacts, et qu’un journaliste avait cru bon d’interroger à propos de cette horrible coutume de l’excision, qu’on fait subir aux petites filles, bien sûr sans la moindre anesthésie, dans certains pays – dits pudiquement « du Sud » lorsqu’on ne veut pas froisser nos amis africains. Réponse de l’individu qui pense avec ses pieds, et dont je garantis l’absolue authenticité (de la réponse, pas des pieds) : l’excision ? « On pratique ça dans mon village. Je trouve que c’est tout à fait normal... Il y a une grande fête pour l’occasion, on va à la mer. C’est sympa... On dit qu’une femme excisée est plus fidèle parce qu’elle ne ressent pas l’envie de faire l’amour. Alors les hommes préfèrent les filles excisées pour se marier… »

C’est sympa, en effet.

Donc, ainsi que je viens de le démontrer, je n’ai rien contre les footballeurs. Pour ma part, je le répète, si le foot et ses pratiquants me laissent froid, je ne leur suis pas hostile a priori. Je trouve même très beau, très charitable, que des municipalités mettent des terrains spéciaux à la disposition de ce genre de personnes, afin qu’elles puissent s’y ébattre en toute tranquillité, et surtout loin de chez moi. Mais, en ce qui me concerne, à la fréquentation des stades de football, je préfère nettement le Polo.

Oui, mon ami s’appelle Paul, ou plutôt Paul-Édouard (un prénom bien sympathique ! Mes respects, monsieur le Premier ministre), et souvent, je me laisse aller à le surnommer « Polo », comme font, à ce qu’on raconte, les gens du peuple ! Ce pastiche des mœurs prolétaires, bien qu’un peu facile, nous fait mourir de rire. Oui, nous avons su rester simples. Mais en fait, qu’on se rassure, Polo, lui du moins (car je suis conscient de mes propres limites), est un garçon très smart et plutôt raffiné ; parfois un tantinet rugueux, peut-être, ce qui pimente son caractère comme l’olive aiguise le goût du martini – ou comme une ligne de sel sur le bord du verre relève celui du margarita, pour les snobs férus de culture yankee. Bien sûr, il lui arrive d’exagérer un peu et de manifester quelques furtives poussées d’intolérance envers ce qu’il appelle « la plèbe »(pour les lecteurs de « Voici », qui n’ont pas autant de vocabulaire que les abonnés à « Points de Vue - Images du Monde », je traduis : la plèbe, ce sont les gens de peu). Normal, ce brin de morgue : son père est général (qui a dit « croque-morts » ?) et son oncle archevêque. Ou l’inverse, je ne sais plus ; je ne les fréquente pas, ils ne veulent pas entendre parler de moi.

Or justement, c’est avec Polo que j’ai eu récemment une petite discussion au sujet du football. Je ne résiste pas à l’envie de vous en faire part.

– Quel divertissement de balourds ! clamait mon ami. Non mais, tu les as vus, ces babouins, avec ces shorts trop larges style officier de l’armée des Indes, et ces chaussettes de fantassins ? Courir ainsi dans la boue, de vrais dératés, à se disputer un bête ballon rond, tels des singes se chamaillant pour une noix de coco ou un fauteuil présidentiel ? Alors que les quatre ou cinq cents terrains de golf des Yvelines sont quasi-déserts ! Stupéfiant, non ? Moi, je trouve ça contre-nature.

Naturellement, je protestai :

– « Contre-nature » ! Tu attiges, Attiger, pour « exagérer », est un mot argotique plutôt démodé.Polo chéri. C’est pas toi, la nuit dernière, qui prétendait qu’entre nature et contre-nature, il n’y avait pas plus de différence qu’entre amiral et contre-amiral ? Il y a des fois où je me demande si tu n’as pas pété un joint, mon grand.

Je n’ose vous rapporter ici sa réponse, par crainte de choquer Jacques Gaillot qui nous écoute certainement à présent qu’il a du temps libre, Il venait de se faire virer de l’évêché d’Évreux. Et il a effectivement chanté avec la troupe de Rien à cirer. Une incartade de plus, après, entre autres, une interview dans « Lui » et une autre dans « Gai-Pied ». et afin de ne point profaner les murs de ce studio, devenus une sorte de lieu saint depuis que ce prélat, toujours prêt mais jamais las, y interpréta, peu avant Noël de l’an passé, un pieux cantique en la compagnie recueillie de mes camarades ici présents ; prouesse qui n’a pas peu contribué à son limogeage par le Vatican, où un pape venu de l’Est entend sans doute remettre en usage les procès de Moscou. Petites causes, grands effets, ou de l’influence de Rien à cirer sur les décisions de la sacrée hiérarchie, pardon, de la hiérarchie sacrée...

Mais revenons à nos crampons. Non, je ne vous dirai pas la réplique de mon ami Paul : outre le souci de ménager les oreilles chastes, ma vie privée ne regarde personne, et je ne vais pas m’étendre plus longtemps sur Polo.

Pourtant, je dois convenir que, sur le fondement, si j’ose dire, de la question, il n’avait pas entièrement tort, et ce n’est pas un certain Escobar qui viendra lui apporter la contradiction, vu qu’il engraisse aujourd’hui les asticots. Attention, je ne fais pas allusion à Pablo Escobar, le célèbre humaniste de Colombie et bienfaiteur des jeunes, hélas rappelé à Dieu l’année dernière, et qui lui-même aimait beaucoup le football ; mais à un joueur de foot, homonyme et compatriote du précédent, et qui a eu l’infortune, au cours d’un match disputé en terre étrangère entre l’équipe colombienne et une équipe états-unienne, de marquer un but contre son propre camp. Considéré comme un traître par ses compatriotes, il a, dès son retour au pays, été abattu de douze balles dans la peau par ses supporters déçus. Comme quoi, le baron Pierre de Coubertin n’était pas la moitié d’un con, qui tablait sur le sport pour développer le fair-play entre les humains et faire la nique au nationalisme obtus.

Vous allez me dire que cet épisode en forme de vendetta se déroulait, non pas en Corse, comme il serait normal, mais en Amérique du Sud, et que ce ne sont pas des gens comme nous. On a même vu, jadis, une vraie guerre éclater entre deux pays d’Amérique centrale, à cause d’un match perdu – ou gagné, ça dépend du camp où vous vous placez. Impensable chez nous, j’en suis bien d’accord.

Ce n’est certes pas en France, non plus, qu’on verrait des bandes de skinheads ou de hooligans investir la tribune ouest du Parc des Princes, par exemple, ou des néo-nazis faire partie du service d’ordre du Paris-Saint-Germain, ce club que subventionne la très au-dessus de tous soupçons Mairie de Paris (mes respects, monsieur Chirac !) : le convenable Michel Denisot, toujours si propre sur lui, et qui en est le président délégué, ne le supporterait pas, c’est le cas de le dire. Et on ne trouvera que des malveillants pour rappeler qu’en avril 1990, le « roi » des skinheads, car ils ont un roi, comme les Espagnols et les grenouilles, par ailleurs créateur des « Jeunesses nationalistes révolutionnaires », et qui se faisait appeler « Batskin » lorsqu’il assurait le service d’ordre du Front National, par exemple à la fête des Bleu-Blanc-Rouge en septembre 1993, mais qui se prénomme plus banalement Serge, Le « roi » des skinheads surnommé « Batskin » se nomme Serge Ayoub. Il s’est reconverti dans la vente de motos.avait obtenu le limogeage du commissaire de police chargé de la sécurité du Parc des Princes, dont la tête ne lui revenait pas. Faut les comprendre, ces jeunes, sans doute auditeurs fidèles de Skyrock ; ils ont leur sensibilité, et la présence en ces lieux de ce flic était une véritable provocation : il était antillais !