Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Jacques Gaillot

Jeudi 30 mars 1995

Jacques Gaillot, vous revoici une fois de plus dans ce temple de la gaudriole hertzienne, quoique pas vulgaire, tel un E.T., dont vous avez un peu le profil, égaré loin de sa maison d’Évreux puisque là-bas, l’évêché reste fermé de l’intérieur) ; Jeu de mots vaseux sur le titre d’un film de Patrice Leconte, Les vécés étaient fermés de l’intérieur.et je suis persuadé qu’après votre mort, que tous ici nous souhaitons lointaine, votre fantôme reviendra hanter ce studio Charles-Trenet, dont vous êtes décidément un habitué, puisque, non seulement vous êtes déjà venu à Rien à cirer afin de diriger la manécanterie des Petits Chanteurs à la Gueule de Bois, mais également, vous avez participé à d’autres émissions qui se déroulaient au même endroit. Je pense notamment à Bienvenue au paradis (un titre qui vous allait comme un gant à Mike Tyson) – Bienvenue au paradis, une production de Claude Villers, du temps où ce pilier de France Inter, et de quelques hauts lieux gastronomiques dont Radio France ne fait certes point partie, produisait encore des émissions publiques, et on prie avec ferveur pour qu’il remette ça ; une émission, enfin, qui a vu le début de la carrière d’Isabelle Motrot et la fin de celle de Luis Rego. À marquer, donc, d’une pierre grise.

Je ne me souviens plus très bien de ce qui s’y était dit ce jour-là, mais un détail au moins se rappelle à mon bon souvenir et peut-être au vôtre, si votre mémoire n’est pas trop encombrée par une kyrielle de « participations » radiotélévisées : Villers s’était abstenu de vous donner du « Monseigneur », et vous avait appelé « Monsieur » durant toute l’émission. Ce que je compte faire également si vous me refusez l’autorisation de vous tutoyer et de vous taper sur le ventre en vous appelant « Jacquot » – refus qui pourtant m’étonnerait de votre part, homme simple que vous êtes !

Et je profite de cette sympathie qui vient de naître entre nous avec la soudaineté des convictions de gauche fondant sur la conscience d’un Jacques Chirac, cela en dépit de mon anticléricalisme primaire, secondaire et supérieur (c’est vrai, un curé de gauche, faut pas laisser échapper ça), pour vous faire part urbi et orbi de mon perpétuel ébahissement teinté de béatitude, ce qui convient parfaitement dans le présent contexte, devant le surprenant phénomène anatomique suivant, et qui vous touche de près : à savoir, que n’importe quel journaliste, placé en présence de ce qu’on appelle « un homme de Dieu », acquiert aussitôt, semble-t-il, quelques articulations supplémentaires du côté de la colonne vertébrale – miracle que la Bible a oublié de recenser –, et, chargé d’interviewer un prélat, se croit obligé de l’appeler « Monseigneur ». Ou « mon père » quand il veut faire peuple ou quand l’interviewé n’est pas mitré. Car, ou bien les mots n’ont plus de sens, et j’espère qu’ils en ont encore un pour quelque temps, ou bien cette appellation de « Monseigneur » signifie implicitement que celui qui la décerne à son vis-à-vis, à moins d’être un faux-cul accompli, chose évidemment impossible, se place ipso facto sous son autorité morale. Lui baise l’anneau épiscopal, en quelque sorte.

À vrai dire, il semble que le truc fonctionne uniquement avec les religieux catholiques. Et cela, quelle que soit la religion de l’intervieweur lui-même. Bizarre, non ? S’adressant à un pasteur ou à un rabbin, et je ne parle même pas des muftis et autres imams, jamais un journaliste ne lui donnera du « mon père » ni du « Monseigneur » ; ça tient à quoi, selon vous ?

Bref, depuis que les journalistes détiennent le monopole de la déontologie et sont les gardiens de toutes les vertus, républicaines ou pas, voilà-t-il point qu’ils nous mettent la flagornerie et l’obséquiosité au rang desdites vertus ? Et que ça ne semble étonner personne ! Faut-il donc rappeler à ces moralistes, pourtant pas toujours ignares et rampants, qu’il n’y a pas plus de raison de dire « mon père » à un prêtre catholique, à plus forte raison lorsqu’on est athée ou juif, que « mon colonel » à un officier supérieur quand on est un civil ? (J’ai même entendu Jean-Luc Delarue donner du « mon commandant » à Cousteau, qui est à peu près aussi militaire que Renaud. C’est dire !)

Mais par chance, il n’y a pas de journalistes dans l’équipe de Rien à cirer. Dieu merci, ajouterai-je pour vous être agréable.

Bref, tout comme je me suis abstenu de baiser votre anneau (il y a tant d’autres choses à baiser en ce bas monde ! Et ne dites pas que je fais preuve de mauvais goût avec cette blague idiote : j’ai Picasso pour moi, qui a dit que « le bon goût est le contraire de l’art », merci, Pablo !), tout comme je me suis abstenu de baiser votre anneau épiscopal, je vous appellerai« Monsieur », ou « Jacquot », comme vous voudrez. Alors ? Je m’en doutais, va pour Jacquot !

Ça tombe vachement bien que vous soyez là le même jour que moi, cher Jacques, car je vous fréquente depuis si longtemps, même si c’est à votre insu, que j’ai vraiment l’impression de parler à un membre de ma famille. Pour moi, au fond, vous êtes presque un frère, en dépit de votre job, et ça me fait tout drôle, car j’ai déjà un frère militaire de carrière ! Le sabre et le goupillon, quelle veine ! Me voilà mieux encadré que Raymond Barre à l’Assemblée nationale, pour qui c’est plutôt le marchand de sable et le roupillon. En plus, ma place au paradis est assurée, avec une telle relation.

Mais, en fait, et puisque entre frères on ne se cache rien, je laisserai le paradis de côté pour aujourd’hui, parce que j’en ai assez parlé à propos de Claude Villers, et parce que je brûle surtout de vous poser une question qui me turluverge depuis pas mal de temps. Notez que j’aurais aussi bien la poser à n’importe lequel de vos collègues en Notre Seigneur, mais avec vous, frangin, si on n’est pas d’accord, ça ne sortira pas de la famille, et le linge sale, comme les vaches, sera bien gardé ! Et puis, devant un micro, c’est quand même plus rentable. Par conséquent, et vous le subodorez certainement, dans une émission d’une aussi haute tenue que Rien à cirer, ladite question ne peut être que philosophique. Dans le mille, Émile ! Pardon, « Jacques ». La voici donc, et pardon d’être sérieux une minute : le cheminement mental qui conduit à la Foi ne peut emprunter, selon une âme simple comme la mienne, que deux voies, celle de la raison, ou celle du sentiment (si vous en voyez une troisième, écrivez à : François Foucart, Les Nouveaux Coupeurs de Cheveux en Quatre, France Inter, avenue Kennedy, Paris-seizième). Alors, si c’est la raison qui justifie la croyance en Dieu et tout ce qui tourne autour, auriez-vous l’obligeance de nous faire part, ici et maintenant, du raisonnement qui vous conduit, vous et vos pareils, à croire en l’au-delà, plutôt qu’au vin d’ici, comme aurait ajouté Francis Blanche, et à tenter de faire partager votre foi à vos frères humains ? Je brûle d’entendre l’enchaînement des arguments qui mènent à cette conclusion tout ce qu’il y a d’inéluctable. Au cas où, en revanche, vous adopteriez le point de vue que j’ai entendu dans bien des bouches plus ou moins mystiques, et qui peut se résumer ainsi : « Je crois en Dieu JUSTEMENT parce que c’est absurde » – credo quia absurdum pour ceux qui pratiquent encore le latin – alors, qu’on me permette, pour la première et la dernière fois, de citer Hegel : « Si la religion se fonde sur le sentiment, c’est le chien qui est le meilleur chrétien. »

Sur quoi renchérissait Roger Martin du Gard, qui parlait de « ce pitoyable besoin de croire que l’on distingue dans le regard des chiens. »

Bon, je vous laisse dix minutes pour réfléchir. Après ça, je ramasse les copies.