Jacques Gaillot, vous revoici une fois de plus dans ce temple de la gaudriole hertzienne, quoique pas vulgaire, tel un E.T., dont vous avez un peu le profil, égaré loin de sa maison dÉvreux puisque là-bas, lévêché reste fermé de lintérieur) ; Jeu de mots vaseux sur le titre dun film de Patrice Leconte, Les vécés étaient fermés de lintérieur.et je suis persuadé quaprès votre mort, que tous ici nous souhaitons lointaine, votre fantôme reviendra hanter ce studio Charles-Trenet, dont vous êtes décidément un habitué, puisque, non seulement vous êtes déjà venu à Rien à cirer afin de diriger la manécanterie des Petits Chanteurs à la Gueule de Bois, mais également, vous avez participé à dautres émissions qui se déroulaient au même endroit. Je pense notamment à Bienvenue au paradis (un titre qui vous allait comme un gant à Mike Tyson) Bienvenue au paradis, une production de Claude Villers, du temps où ce pilier de France Inter, et de quelques hauts lieux gastronomiques dont Radio France ne fait certes point partie, produisait encore des émissions publiques, et on prie avec ferveur pour quil remette ça ; une émission, enfin, qui a vu le début de la carrière dIsabelle Motrot et la fin de celle de Luis Rego. À marquer, donc, dune pierre grise.
Je ne me souviens plus très bien de ce qui sy était dit ce jour-là, mais un détail au moins se rappelle à mon bon souvenir et peut-être au vôtre, si votre mémoire nest pas trop encombrée par une kyrielle de « participations » radiotélévisées : Villers sétait abstenu de vous donner du « Monseigneur », et vous avait appelé « Monsieur » durant toute lémission. Ce que je compte faire également si vous me refusez lautorisation de vous tutoyer et de vous taper sur le ventre en vous appelant « Jacquot » refus qui pourtant métonnerait de votre part, homme simple que vous êtes !
Et je profite de cette sympathie qui vient de naître entre nous avec la soudaineté des convictions de gauche fondant sur la conscience dun Jacques Chirac, cela en dépit de mon anticléricalisme primaire, secondaire et supérieur (cest vrai, un curé de gauche, faut pas laisser échapper ça), pour vous faire part urbi et orbi de mon perpétuel ébahissement teinté de béatitude, ce qui convient parfaitement dans le présent contexte, devant le surprenant phénomène anatomique suivant, et qui vous touche de près : à savoir, que nimporte quel journaliste, placé en présence de ce quon appelle « un homme de Dieu », acquiert aussitôt, semble-t-il, quelques articulations supplémentaires du côté de la colonne vertébrale miracle que la Bible a oublié de recenser , et, chargé dinterviewer un prélat, se croit obligé de lappeler « Monseigneur ». Ou « mon père » quand il veut faire peuple ou quand linterviewé nest pas mitré. Car, ou bien les mots nont plus de sens, et jespère quils en ont encore un pour quelque temps, ou bien cette appellation de « Monseigneur » signifie implicitement que celui qui la décerne à son vis-à-vis, à moins dêtre un faux-cul accompli, chose évidemment impossible, se place ipso facto sous son autorité morale. Lui baise lanneau épiscopal, en quelque sorte.
À vrai dire, il semble que le truc fonctionne uniquement avec les religieux catholiques. Et cela, quelle que soit la religion de lintervieweur lui-même. Bizarre, non ? Sadressant à un pasteur ou à un rabbin, et je ne parle même pas des muftis et autres imams, jamais un journaliste ne lui donnera du « mon père » ni du « Monseigneur » ; ça tient à quoi, selon vous ?
Bref, depuis que les journalistes détiennent le monopole de la déontologie et sont les gardiens de toutes les vertus, républicaines ou pas, voilà-t-il point quils nous mettent la flagornerie et lobséquiosité au rang desdites vertus ? Et que ça ne semble étonner personne ! Faut-il donc rappeler à ces moralistes, pourtant pas toujours ignares et rampants, quil ny a pas plus de raison de dire « mon père » à un prêtre catholique, à plus forte raison lorsquon est athée ou juif, que « mon colonel » à un officier supérieur quand on est un civil ? (Jai même entendu Jean-Luc Delarue donner du « mon commandant » à Cousteau, qui est à peu près aussi militaire que Renaud. Cest dire !)
Mais par chance, il ny a pas de journalistes dans léquipe de Rien à cirer. Dieu merci, ajouterai-je pour vous être agréable.
Bref, tout comme je me suis abstenu de baiser votre anneau (il y a tant dautres choses à baiser en ce bas monde ! Et ne dites pas que je fais preuve de mauvais goût avec cette blague idiote : jai Picasso pour moi, qui a dit que « le bon goût est le contraire de lart », merci, Pablo !), tout comme je me suis abstenu de baiser votre anneau épiscopal, je vous appellerai« Monsieur », ou « Jacquot », comme vous voudrez. Alors ? Je men doutais, va pour Jacquot !
Ça tombe vachement bien que vous soyez là le même jour que moi, cher Jacques, car je vous fréquente depuis si longtemps, même si cest à votre insu, que jai vraiment limpression de parler à un membre de ma famille. Pour moi, au fond, vous êtes presque un frère, en dépit de votre job, et ça me fait tout drôle, car jai déjà un frère militaire de carrière ! Le sabre et le goupillon, quelle veine ! Me voilà mieux encadré que Raymond Barre à lAssemblée nationale, pour qui cest plutôt le marchand de sable et le roupillon. En plus, ma place au paradis est assurée, avec une telle relation.
Mais, en fait, et puisque entre frères on ne se cache rien, je laisserai le paradis de côté pour aujourdhui, parce que jen ai assez parlé à propos de Claude Villers, et parce que je brûle surtout de vous poser une question qui me turluverge depuis pas mal de temps. Notez que jaurais aussi bien la poser à nimporte lequel de vos collègues en Notre Seigneur, mais avec vous, frangin, si on nest pas daccord, ça ne sortira pas de la famille, et le linge sale, comme les vaches, sera bien gardé ! Et puis, devant un micro, cest quand même plus rentable. Par conséquent, et vous le subodorez certainement, dans une émission dune aussi haute tenue que Rien à cirer, ladite question ne peut être que philosophique. Dans le mille, Émile ! Pardon, « Jacques ». La voici donc, et pardon dêtre sérieux une minute : le cheminement mental qui conduit à la Foi ne peut emprunter, selon une âme simple comme la mienne, que deux voies, celle de la raison, ou celle du sentiment (si vous en voyez une troisième, écrivez à : François Foucart, Les Nouveaux Coupeurs de Cheveux en Quatre, France Inter, avenue Kennedy, Paris-seizième). Alors, si cest la raison qui justifie la croyance en Dieu et tout ce qui tourne autour, auriez-vous lobligeance de nous faire part, ici et maintenant, du raisonnement qui vous conduit, vous et vos pareils, à croire en lau-delà, plutôt quau vin dici, comme aurait ajouté Francis Blanche, et à tenter de faire partager votre foi à vos frères humains ? Je brûle dentendre lenchaînement des arguments qui mènent à cette conclusion tout ce quil y a dinéluctable. Au cas où, en revanche, vous adopteriez le point de vue que jai entendu dans bien des bouches plus ou moins mystiques, et qui peut se résumer ainsi : « Je crois en Dieu JUSTEMENT parce que cest absurde » credo quia absurdum pour ceux qui pratiquent encore le latin alors, quon me permette, pour la première et la dernière fois, de citer Hegel : « Si la religion se fonde sur le sentiment, cest le chien qui est le meilleur chrétien. »
Sur quoi renchérissait Roger Martin du Gard, qui parlait de « ce pitoyable besoin de croire que lon distingue dans le regard des chiens. »
Bon, je vous laisse dix minutes pour réfléchir. Après ça, je ramasse les copies.