Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Jacques Gaillot II - Le retour

Jeudi 15 juin 1995

Il paraît que notre invité d’aujourd’hui préfère dialoguer avec les incroyants plutôt qu’avec les croyants ; histoire, sans doute, de ne pas gaspiller son temps, qui est précieux. Alors, disons qu’avec moi, il est bien tombé. Notamment parce que, moi qui n’ai rien à foutre évidemment, j’admire sans réserves les gens qui n’ont « jamais le temps » !

Gaillot, mon gaillard, voilà un petit moment que je vous ai à l’œil. Décidément, c’est toujours vous qu’on retrouve dans la plupart des coups fourrés. Vous avez le diable dans la peau, ma parole, et vous fournissez des crosses pour vous faire battre !

Pourtant, Sa Sainteté Jean-Paul II (mes respects filiaux, Très Saint Père !) vous avait sanctionné pour vos nombreux écarts de conduite : en vous éjectant de votre évêché d’Évreux pour faire de vous l’évêque in partibus d’un évêché algérien imaginaire mais porteur d’un nom très joli et presque floral, Parténia, non seulement il prouvait ainsi un sens de l’humour que d’aucuns lui contestent parfois, mais il vous a, comme on dit à la télé, proprement mis au placard. Eh bien, rien n’y a fait, et vous êtes allé percher rue du Dragon (pour un loyer modique), avec les fauchés et les mal logés. Comme si la place d’un évêque était avec les pauvres ! Non mais, vous pédalez dans la choucroute, mon ami ! Est-ce que vous vous prendriez pour Jésus, par hasard ? Ou pour Nazarin ? Ce héros éponyme du film de Luis Buñuel était un prêtre tellement bon, tellement dévoué, tellement charitable, bref, un tel emmerdeur, qu’il finit par se mettre toute sa hiérarchie à dos et se faire chasser comme un chien galeux par ses propres paroissiens, lesquels auraient sans doute préféré Don Camillo.

Vous le savez pourtant bien, que si Jésus revenait et se remettait à bousculer les règles bien établies comme il faisait lors de sa première tournée en province, tantôt prêchant le mépris de la famille (si si ! auditeurs, lisez donc le Nouveau Testament : ce bon fils y passe son temps à couvrir sa mère de son dédain), tantôt boxant les marchands du temple, tantôt voyageant en compagnie de femmes à la réputation douteuse, il aurait tôt fait d’être déclaré schismatique par le Vatican. Et comme on se marre, à l’idée que les puants de droite prétendent se réclamer de lui… Vous n’avez aucune chance d’être réhabilité du côté de Neuilly-Auteuil-Passy, en vérité je vous le dis.

Ah ! ce n’est pas le tout nouvel académicien Jean-Marie Lustiger qui aurait agi d’une façon aussi conne : en voilà un qui sait y faire ! L’Académie, Lustiger !…

Arrêtons-nous un instant sur le cas complexe de Lustiger. Je sais qu’il doit se trouver un certain nombre d’esprits forts, ricanant bassement sur la divine surprise de cette élection sous la Coupole. Eh bien, je le proclame, elle ne fait que conforter la réputation de courage qui auréole ce prélat, et ici je ne plaisante pas ; car, du courage, il en a fallu, autrefois, à ce petit Juif de quatorze ans, pour se convertir au catholicisme en bravant sa famille, lui aussi, comme Jésus ; famille qui, dit-on, ne lui a pas pardonné. Mais aussi, quel dommage qu’il n’ait pas eu, à ce moment, le courage de braver également ceux qui l’accueillaient au sein de l’Église catholique, en conservant son prénom d’origine, Aaron, et qu’il ait préféré s’appeler Jean-Marie, un choix que j’espère il doit regretter aujourd’hui ! S’il me naissait un gosse, je sais sur quel versant du Mont Sinaï je ferais mon choix.

Bref, ce courage, il le manifeste une fois de plus au soir de sa carrière, en bravant le ridicule d’accepter un fauteuil quai Conti sans avoir écrit le moindre livre. Et il est vrai qu’il y succède à son compère et néanmoins ennemi intime Decourtray, archevêque de Lyon, lequel, lui non plus, n’avait pas commis le moindre bouquin. Mais justement, n’est-ce pas une façon de rendre hommage à la littérature, que de se replacer dans la situation décrite par ce roman de Gaston Leroux, Le fauteuil hanté ? Il s’agissait d’un roman policier savoureux, certains d’entre vous l’ont peut-être lu, où l’on voyait les académiciens français se faire assassiner les uns après les autres, un serial killing avant l’heure et qui tarissait fatalement le flot des candidatures aux places devenues vacantes. Un brave homme finit par proposer la sienne au secrétaire perpétuel de la digne assemblée, lequel fut un peu surpris pourtant d’apprendre que le postulant ne savait pas lire. Qu’importe, puisque, en fin de compte, il fut élu triomphalement ! La morale était sauve !

Mais, on le sait, savoir écrire pas plus que savoir lire n’est indispensable sous la Coupole, où les usages veulent depuis toujours qu’y siège au moins un cardinal et un maréchal de France : or, si les maréchaux savaient écrire, ça se saurait !

De toute façon, pour vous, Gaillot, c’est plutôt mal barré, vous avez autant de chance d’accéder à la dignité de cardinal que Sophie Forte Sophie Forte faisait partie de Rien à cirer ; elle donnait assez dans le genre mécréant. de devenir supérieure du Carmel ; quant à dégoter un maréchal, n’y pensons plus, il y a en ce moment une cruelle pénurie. Et vous n’avez aucun titre, mon pauvre ami, pour accéder à cette dignité : il faut, soit être sergent et s’appeler Mobutu, soit avoir commandé en chef victorieusement face à l’ennemi – c’est la règle. Et par malheur, on manque de guerres vraiment sérieuses en ce moment. De plus, ça ne m’étonnerait qu’à moitié si vous étiez AUSSI anti-militariste, pour compléter le tableau. Toutes les provocs, je vous dis.

Pourtant, si vous y aviez mis un peu du vôtre ! Si vous aviez consenti, je ne sais pas, moi, à faire allégeance à vos supérieurs ! À être humble, à ne pas faire de vagues, à vous soumettre ! Plutôt que d’aller faire le zouave sur on ne sait quel rafiot pacifiste, Jacques Gaillot a participé, sur le bateau de Greenpeace, à une manifestation antinucléaire au large de l’atoll de Mururoa.au risque de nous attirer de nouvelles bisbilles avec l’honnête Nouvelle-Zélande – qui en profitera, après avoir bien fait monter la mayonnaise, pour nous re-fourguer ses moutons comme la fois précédente –, vous rouleriez peut-être en Mercedes et logeriez dans un pallazzo à un jet d’hostie du Vatican. Au lieu de ce costume étriqué, plutôt minable, dans lequel je vous vois aujourd’hui, que c’est à fendre le cœur, vous porteriez probablement la robe rouge cardinalice et le chapeau. Vous fréquenteriez des gens un peu plus huppés qu’Higelin ou Jacquard – ce renégat gauchiste –, dîneriez à la Tour d’Argent, et mettriez des comtesses dans votre lit. Quel gâchis !

Il y a des jours où je me demande si vous ne seriez pas un peu complice de cet autre agitateur médiatique, j’ai nommé l’abbé Pierre. En voilà un, tiens, que j’aimerais bien avoir en face de moi pour lui dire ce que je pense. N’a-t-il pas déclaré, plusieurs mois avant l’élection présidentielle, et sur France Inter s’il vous plaît ! que Jacques Chirac était incapable de gouverner la France, que ses promesses de réquisitionner les locaux vides de Paris pour les mettre à la disposition des sans-logis n’étaient que du vent, et que s’il tenait Jean Tiberi et avait vingt ans de moins, il le « rosserait », textuel, et pas moins ? On se demande où il va chercher tout ça. Tiberi, incapable d’assurer aux nécessiteux le droit au logement ? Je ris ! Demandez plutôt à ses enfants. Ou priez Jean-François Kahn Nul n’ignore que Jean Tiberi, successeur de Chirac à la Mairie de Paris, s’est compromis dans le népotisme et le favoritisme immobilier. Mais ses enfants n’ont pas été les seuls servis : certains journalistes comme Jean-François Kahn ont aussi bénéficié d’appartements de la Ville de Paris, pour un loyer modique.de vous pondre un édito là-dessus.

Mais je sens que je vous agace à parler de l’abbé Pierre : bien sûr, aujourd’hui, c’est vous l’invité ; pas votre rival en battage publicitaire ! Je voulais seulement dire que, sur le plan de la diplomatie, vous êtes aussi fortiches l’un que l’autre, quoique dans un style différent. Vous, c’est le style doucereux, chat faisant la chattemite, mais assassinant d’un mot un journal aussi convenable que « Le Pèlerin » ; Dans une précédente émission de Rien à cirer, Gaillot avait affirmé qu’il ne lisait jamais ce journal catholique, « pas intéressant ».
Quant à « Lui », Gaillot a effectivement donné une interview à ce célèbre journal, après son interview dans « Gai-Pied », le défunt hebdomadaire homosexuel. En fait, Gaillot a donné des interviews à tout le monde, avant d’ouvrir son site Partenia sur Internet.
lui, plutôt dans le style bulldozer, réclamant la mise à la retraite du pape, et soulignant (au cours d’une interview dans « Elle », quand vous préférez « Lui ») que « le Christ se déplaçait à dos d’âne, pas en Cadillac », et suivez plutôt son regard.

Mais aujourd’hui, le cher vieillard barbu semble avoir pris sa retraite télévisuelle, ce qui n’est pas votre cas. Pourtant si, en fin de compte : il a fini par se faire très discret, après avoir été pris la main dans le sac lors de la publication de son dernier bouquin, largement plagié sur un autre ouvrage d’un auteur moins connu.On le comprend : se faire huer à la soirée anti-sida pour des propos pas très opportuns sur la fidélité comme seul garant contre le virus, propos arrachés sous l’effet de la fatigue par un intervieweur plus pressé que scrupuleux, ça n’est pas très valorisant. Si encore il n’avait pas aggravé son cas en se faisant piéger par le roi du Maroc, lequel, pour tenter de redorer son blason un peu taché de sang, avait organisé une rencontre devant les caméras de TF1, dans une émission sans lendemain de Guillaume Durand ! Le prodigieux échange intellectuel s’était réduit à deux minutes et vingt secondes de reportage, montre en main : les deux minutes pour le roi, qui débita des platitudes sur la religion et sur l’Homme « qui ne doit pas se substituer à Dieu » – comme si lui-même y croyait ! –, et les vingt secondes pour l’abbé, qui répondit tout aussi platement que la misère risquait d’engendrer le fanatisme, ce qu’évidemment on ignorait.

Je vous en conjure, Gaillot, gardez-vous de vous laisser coincer aussi bêtement dans ce genre de combine foireuse : vous restez le dernier en piste, n’allez pas foutre en l’air votre capital de popularité, c’est si précaire.

Finalement, vous voulez que je vous dise ? L’abbé Pierre et vous, deux emmerdeurs, voilà ce que vous êtes ! Et, à cette époque de consensus mou, deux dinosaures de Catholic Park que certains voudraient bien empailler et coller au musée. C’est pourquoi je préfère vous supplier de ne surtout pas vous calmer, d’en faire un max tant que vous le pouvez encore, et de continuer à saper les conformismes. Car, comme dirait Anne Roumanoff Anne Roumanoff, chroniqueuse à Rien à cirer, terminait toutes ses interventions par une adresse à l’invité du jour : « Continuez, moi je vous aime bien. » , et malgré vos petits côtés agaçants, « on-vous-ai-me-bien » !