Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Giscard

Mercredi 7 juin 1995

Monsieur le président de la République, par chance, on n’a pas chargé Chraz de vous saluer : il vous aurait balancé un de ses trop fameux « Salut Kiki, ça baigne ? » qui vous aurait, gageons-le, peu agréablement chatouillé la particule. Mais il ne faut pas en vouloir à Chraz pour ses manières un peu frustes, il vient d’une région de France où ne se rencontrent guère que des ploucs et des culs-terreux. (Merde, je crois bien que je viens de gaffer !) Chraz avait coutume, en effet, de saluer tous les invités par l’interjection susdite. La gaffe dont il est question tient à ce que Giscard et Chraz sont originaires de la même région, l’Auvergne.

Pour ma part, ce n’est pas mon genre d’être familier avec les personnalités, surtout à ce point illustres. Je m’abstiendrai même de vous appeler « Valy », ou de vous apostropher de tout autre diminutif qui tendrait à insinuer que nous avons, vous et moi, gardé ensemble l’UDF.

Monsieur le président de la République (je ne m’en lasse pas !), je me doutais bien qu’un jour ou l’autre on vous verrait à Rien à cirer, puisque, sous couvert de promouvoir les produits auvergnats – ce qui incluait, je le suppose, votre propre personne –, vous n’avez pas dédaigné de passer, voici une décennie, dans une autre émission de France Inter, heureusement disparue, et qui se prétendait satirique, quoique à meilleur compte : on y recevait tout le monde, mais surtout les hommes politiques, de Charles Pasqua à Georges Marchais, et avec une constante déférence, puisque Jean-Marie Le Pen en personne y fut accueilli un dimanche matin avec tous les égards qui n’étaient pas dus à son rang. Ces chansonniers à l’oreille en coin mais à la dent usée émigrèrent un beau jour vers une autre antenne, good bye farewell, L’émission de France Inter qui a émigré sur Europe 1 s’appelait L’oreille en coin, avec Jacques Mailhot et Maurice Horgues. Elle passait le dimanche matin. Elle a duré une quinzaine d’années.et merci à Pierre Bouteiller de ne les avoir pas retenus.

Donc vous voilà. Ici même. Là, devant moi. Je n’en crois pas mes yeux. Cette impression de me trouver au musée Grévin ! J’ai presque envie de vous toucher. Vous n’avez aucune raison de me connaître, mais de mon côté, je vous connais très bien, et depuis longtemps. Pas étonnant, pensez-vous, c’est le cas de pas mal de Français. En fait, nos chemins se croisent aujourd’hui pour la deuxième fois. La première, c’était sur le continent africain (qui a dit « Tout le monde s’en fout » ?), où vous étiez venu, en qualité de ministre des Finances de Pompidou, inaugurer le pavillon français à la Foire bisannuelle de Casablanca. À l’image de la ville, le décor était banal et ringard ; un peu lugubre, aussi : il n’y avait pas un chat, ce tout début de matinée était pluvieux, et le bain de foule, rituel qui ne vous était pas encore coutumier, était ce jour-là remplacé par la douche tiède. Ce que je fichais à cet endroit n’a aucune importance, mais ce mini-événement me donnait l’occasion de croiser votre distinguée silhouette tout en longueur, et d’admirer au passage votre crâne d’œuf, à cet instant légèrement humide, et qui par la suite fit presque autant pour votre gloire que votre apparition en pull-over dans le métro au volant d’un accordéon, et pardon si je mélange un peu, vous en avez tant fait.

Tristounette matinée, en tout cas, et qui ne me laissait en rien deviner les joyeusetés de votre règne à venir quoique tout proche.

Oui, je dis « votre règne » et non « votre septennat », car c’est bien vous, n’est-ce pas ? qui avez mis à la mode cette trop fameuse monarchie républicaine qui a fait les choux gras des journaux, et que Mitterrand, votre successeur, poussa à ses dernières et regrettables extrémités. Ce n’est donc pas ce que vous avez fait de mieux, mais, sauf erreur, Élizabeth Teissier n’était pas là pour vous conseiller, vous avez donc des excuses.

Qu’on se rassure, je ne compte pas embrasser en trois minutes l’ensemble de votre carrière (j’ai bien d’autres choses à embrasser) ; d’ailleurs, je n’ai aucune compétence en matière de politique, contrairement à la majorité des Français, tous politologues comme on sait. Ne comptez donc pas sur moi, public et auditeurs, pour donner mon avis de Café du Commerce sur les polémiques du passé, du genre « Fallait-il oui ou non envoyer la Légion sauter sur Kolwezi ? » (à mon avis, non : ça nous aurait épargné un bien mauvais film La Légion saute sur Kolwezi est un film français de Raoul Coutard, avec notamment Giuliano Gemma.que l’on tourna quelque temps après, puisque le cinéma s’empara assez vite de l’épisode guerrier, histoire de battre le fer tant qu’il était chaud.

Mais bon, j’avais dit que je ne mettrais pas mon grain de sel sur les questions politiques). D’ailleurs, rosses parfois, cruels jamais, ainsi sommes-nous dans cette émission. Ce n’est pas notre genre de nous « gausser », comme dirait monsieur Barre, élu, LUI, maire de Lyon (la ville du saucisson), en soulignant lourdement la mésaventure d’un ancien président de la République incapable de se faire élire à la tête d’une ville de second ordre telle Clermont-Ferrand, et j’espère qu’il n’y a pas de clermontois dans la salle. Je vais donc me restreindre à évoquer quelques points de votre carrière, non point politique, Giscard, on l’ignore trop, possède un sens politique aigu. En 1989, il déclara : « La réunification de l’Allemagne n’est pas pour demain ». Stricto sensu, il avait raison, puisqu’elle eut lieu... l’année suivante.mais comique. Quoiqu’elle soit très riche elle aussi.

Votre règne passé, monsieur le présiblique de la Répudent, nous le regardons tous aujourd’hui avec nostalgie. En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples… Non, pardon. Je reprends : en ce temps-là, les rigolos régnaient en France. Est-ce vraiment un hasard si Coluche et Desproges connurent le début de leur gloire sous vous ? Desproges, Coluche… Et que dire de Thierry Le Luron, qui prit le premier comme nègre et le second comme épouse Thierry Le Luron et Coluche se sont en effet « mariés » à la mairie de Montmartre. Coluche, en somptueuse robe blanche, était la mariée, tandis que Le Luron arborait un habit de cérémonie avec haut de forme et fleur à la boutonnière. La noce défila en calèche dans les rues de Paris. Thierry Le Luron a beaucoup travaillé sur France Inter, notamment dans Le Luron de midi, une émission en direct, avec Desproges et quelques autres, et qui avait lieu en public dans le même studio que Rien à cirer.
Quant à Mourousi, quoique homosexuel (ce n’est pas un secret d’État), il s’est marié, et en grandes pompes. Cet événement mineur, il n’a eu que le tort de le faire « sponsoriser », comme on dit bêtement, par je ne sais plus quelle firme, et de vouloir lui donner une importance nationale en le célébrant dans les arênes de Nîmes en présence de milliers d’invités. Coluche et Le Luron ont voulu lui donner une leçon de pudeur en renchérissant sur l’indécence tapageuse de la cérémonie.
postiche et morganatique – avec le sournois dessein, souvenez-vous, de railler le tapage occasionné par le mariage d’Yves Mourousi –, Thierry, qui nous faisait tordre lorsqu’il officiait ici, dans ce même studio ? Le Luron dont vous prétendez volontiers, aujourd’hui, qu’il fut votre ami, alors que jamais, au grand jamais, lorsqu’il passait au théâtre Marigny voisin de l’Élysée, vous n’êtes allé le voir. Il est vrai que ce garnement infect, à cette époque promu premier persifleur de France, s’était fait une spécialité de retourner les diamants dans la plaie. On vous comprend…

Tout ça pour rappeler que, comme disait ma grand-mère, on savait rire en ce temps-là. Aujourd’hui, comme comique, à part Jacques Toubon et Arielle Dombasle, je ne vois vraiment pas…

Dès la première année de votre règne, la France comprit qu’elle n’allait pas s’embêter avec vous : enfin un président « atypique », comme disent les journaux bien écrits. Ah ! ce n’est pas votre prédécesseur Pompidou, pourtant peu bégueule, qui aurait emprunté la bagnole de Roger Vadim pour emboutir des camions de laitier à l’heure où Paris s’éveille. Encore moins De Gaulle, qui n’avait plus l’âge de séduire comme dans sa jeunesse des comtesses polonaises (authentique !) ; et de toute façon, tante Yvonne, pour ne pas faire mentir son look de chaisière à Saint-Honoré d’Eylau, était peu permissive. Vous étiez, vous, nanti d’une bourgeoise plutôt gironde, la plus sexy de toutes les épouses de président que cette République ait connues, quoique un peu coincée comme il sied dans ce seizième où vous créchez, et qui savait rester à sa place pour attendre vos retours d’escapade dans les petits matins blêmes.

Au risque de choquer votre électorat bien-pensant, vous ne reculiez pas non plus, cette année-là, devant les initiatives hardies, inédites, et parfois saugrenues : comme d’aller dîner chez les « Françaises-Français », coutume qui fut d’ailleurs à l’origine d’une farce de mauvais goût de la part d’un plaisantin resté anonyme. Il avait fait croire à une famille naïve que vous acceptiez l’invitation qu’elle vous avait envoyée : ces bonnes pommes vous attendent encore, et ont dû faire encadrer le chèque royal de deux cents francs que vous leur avez fait remettre pour les dédommager… Autre initiative, inviter au petit déjeuner des éboueurs maliens (Pasqua n’avait pas, à ce moment, fini de mettre au point le procédé génial qui reste attaché à son nom, l’expulsion par charter), et faire cadeau à ces braves musulmans d’une bouteille de champagne : vous n’étiez pas encore le « copain parfait » L’expression est due au roi lui-même. du roi du Maroc, et n’aviez dû voir des musulmans que dans Lawrence d’Arabie. Puis, aussi, faire une plaisanterie douteuse sur notre premier otage en date, « retenue » par ce grand ami de la France qu’était Hissen Habré, j’ai nommé l’ethnologue Françoise Claustre ; plaisanterie douteuse, donc, proférée au cours d’un dîner en ville, et qui vous valut, dit-on, une gifle administrée par Michel Piccoli. Bref, j’en passe, et des pas piquées des vers.

Et puisque je viens d’aborder par la bande le chapitre de vos amitiés étranges, impossible d’éviter le long copinage avec votre garde-chasse et « cher cousin » Bokassa, dont vous avez favorisé la lubie de se proclamer empereur au cours d’une cérémonie qui coûta cher à Antenne 2 (peut-être parce que, ce jour-là, Zitrone n’était pas disponible, elle fut commentée, avec toute la déférence de rigueur, par Jean-Pierre Elkabbach, qui ne s’en vante plus guère)… et vous coûta encore plus cher à la fin de votre septennat : votre réélection tant espérée. Entretemps, vous l’aviez fait renverser très proprement par « vos » parachutistes, vous attirant la haine éternelle de l’ex-empereur, qui s’en revancha en vous débinant longuement dans une conversation téléphonique au « Canard Enchaîné » (dont j’écoute de temps en temps avec délectation l’enregistrement, comme on se repasse, attendri, les diapos de famille), et en vous consacrant un livre, Ma vérité, que vous fîtes promptement interdire, car on est en France, merde quoi.

Broutilles que tout cela, comme on dit ; car, battu par François Mitterrand, vous ne vous êtes pas retiré au désert : autre corde à votre arc, la littérature avec un grand « L » vous attendait. Cela commença peu avant votre défaite électorale, avec votre inénarrable passage à Apostrophes, où vous aviez tenu à disserter sur Maupassant, devant un Pivot impavide et poli, mais qui n’en pensait pas moins. Puis la démangeaison d’écrire vous gagna : un véritable prurit, comme dit mon dermatologue. Impossible d’énumérer tous vos livres, je me bornerai à en citer un seul, Le pouvoir et la vie, qui vous valut d’être poursuivi en justice, ainsi que votre fille Valérie-Anne qui est également votre éditeur (pratique !), par l’écrivain journaliste Roger Delpey : vous l’aviez accusé faussement d’avoir été le pourvoyeur de documents du « Canard Enchaîné », le maudit volatile susnommé, journal qui avait sapé votre réélection à la présidence avec l’affaire des diamants de Bokassa, encore lui. Vous fûtes ainsi le premier président de la République à se voir infliger pour diffamation une condamnation en correctionnelle : une grande première ! Heureusement, cette condamnation, un franc symbolique, ne vous ruina pas ; cela nous épargna de vous voir jouer les Philippe de Villiers, devenu hobereau mendiant après la dernière élection présidentielle.

Pourquoi j’inclus cet épisode glorieux dans votre carrière de grand fantaisiste national ? Parce que, au début de votre septennat, vous vous étiez engagé à ne jamais poursuivre un journal ni un journaliste, au contraire de vos prédécesseurs De Gaulle et Pompidou, ces bonnes âmes qui faisaient, du procès pour outrage au chef de l’État, leur pain quotidien. De Gaulle a fait poursuivre des centaines de Français qui l’avaient « outragé ». L’un d’eux, raconte Mitterrand, pour avoir crié « Ouh ! Ouh ! » sur le passage du cortège présidentiel. Pompidou fut à peine moins vindicatif… mais inventa un délit inédit : l’offense à épouse de chef d’État (sic), pour faire condamner le dessinateur Cabu.Or, Roger Delpey, vous ne l’avez pas poursuivi : vous vous êtes contenté de le faire arrêter et embastiller durant sept mois tant que vous étiez au pouvoir, puis, plus tard, lorsque vous n’y futes plus, de le diffamer. Alors, ce n’était pas de l’humour, ça ?

Et votre génie de la pub, qui sut persuader vos partisans de donner à leur regroupement, l’Union pour la Démocratie Française, ou UDF, une dénomination directement calquée sur le titre de votre premier bouquin, Démocratie française ? Génial, non ? Imaginez les socialistes s’auto-rebaptisant, d’après le livre le plus connu de leur grand chef, l’Union pour le Coup d’État permanentLe coup d’État permanent, le seul bon livre de François Mitterrand, était un violent pamphlet dirigé contre De Gaulle. Épuisé, le livre avait disparu. Quand Mitterrand fut élu à l’Élysée, des éditions pirates commencèrent à circuler. L’auteur se résolut alors à le faire rééditer.

Et la publication de votre roman Le passage, livre un peu fripon quoique légèrement décevant sur le plan du hard, ça n’était pas un gag excellent ? Légèrement décevant, oui, c’est vrai, car la concurrence est rude sur ce terrain, et vous n’avez pas le monopole du cul ; Rappel de la réplique méprisante adressée par Giscard à Mitterrand, qui l’attaquait sur son supposé manque de cœur, au cours d’un débat télévisé de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 1974 : « Vous n’avez pas, monsieur Mitterrand, le monopole du cœur ! », réplique qui, dit-on, fit perdre l’élection au futur François III. mais l’essai valait d’être salué, et tout le monde vous a applaudi, en souhaitant vous voir persévérer : on n’a pas si souvent l’occasion de rigoler avec des livres (enfin, « des livres »…). Tout autant que fut plébiscité votre sketch sur France 2, au journal de Bruno Masure, où vos larmes mal contenues, mais si télégéniques, à l’évocation des Allemands occupant la France, ont fait ricaner le pays tout entier.

Vous le voyez bien, que vous pouvez être drôle… quand vous ne voulez pas.

C’est pourquoi je ne désespère pas de vous voir, un jour prochain, devenir pensionnaire de Rien à cirer pour y occuper la chaire du comique involontaire, au cas où son grand âge viendrait à rendre indisponible maître Capelo : d’avance, si la proposition vous en est faite, je suis persuadé que vous accepterez ! Alors, à bientôt, cher camarade.

Mercredi 7 juin 1995

Valéry Giscard d’Estaing