Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Tout fait, Jean-Luc !

Mardi 9 mai 1995

Cher Jean-Luc Hees, Jean-Luc Hees a remplacé Yvan Levaï, congédié comme « trop à gauche », au poste de directeur de l’information de Radio-France. Ce qui ne l’empêcha pas de garder son émission quotidienne ; d’être, en somme, son propre directeur. Parvenu en 1999 au fauteuil de directeur de France Inter, il conserva son émission plusieurs mois. Ah ! les doubles casquettes...je suis très impressionné de devoir faire un papier sur un journaliste aussi considérable que vous. Mais quoi, aujourd’hui, les serpents se mordent la queue, et les vedettes de l’audiovisuel inspirent davantage de lignes qu’elles en lisent à l’antenne. Je vais donc tâcher de dominer mon émotion.

Sachez qu’à mes yeux, J.-L., vous êtes une énigme, car vous faites, de l’exercice de votre métier, un exploit permanent. En effet, on peut vous écouter sur cette antenne dans le journal de treize heures ; vous assurez en fin d’après-midi un magazine tout terrain, Synergie ; et vous vous produisez régulièrement à la télévision, sur la Cinquième, la chaîne clandestine.

Alors, je vous pose la question : comment faites-vous ? Est-ce qu’il vous arrive parfois de dormir ? Ne craignez-vous pas un contrôle anti-dopage ? Ou bien, à l’instar de notre ami Paul-Loup, Souvent invité chez Ruquier, Paul-Loup Sulitzer est un auteur réputé pour faire écrire ses livres par d’autres. L’un d’eux, Loup Durand, lassé, a fini par publier sous son propre nom. entretenez-vous une armée de nègres pour vous mâcher le travail ? Quand je pense au mal de loup, pardon... de chien qu’ici on se donne tous pour mettre sur le papier deux textes de trois minutes une ou deux fois par semaine ! Sincèrement, je vous admire. Je vous admire, bon, c’est un fait, mais… j’ai honte de l’avouer, je ne vous écoute pas souvent. Ou très rarement. Et même jamais, là, je l’ai dit. Le journal de treize heures, j’ai autre chose à faire à ce moment de la journée ; Synergie, de temps en temps, naguère, mais plus du tout depuis que j’ai pigé vos trucs. Et la Cinquième, je suis comme tout le monde, je la regarde chaque fois qu’il me tombe une dent.

Eh oui, disons-le une dernière fois, je reste baba devant votre omniprésence, votre puissance de travail, votre aisance, votre maîtrise de l’anglo-américain, votre compétence tous azimuts, e tutti quanti, mais VOUS ME TAPEZ SUR LE SYSTÈME ! Car, plus que n’importe qui à la radio, davantage encore que José Artur, et c’est pas peu dire, vous incarnez le pa-ri-sia-nisme.

Dans votre magazine sur France Inter, vous papotez quotidiennement avec des rappeurs new yorkais ; avec des comédiens venus vendre leurs dernières salades sur scène ou sur toile ; avec des réalisateurs aussi géniaux qu’américains (ah ! les interviews en V.O. de Jean-Luc Hees !…) ; avec des mannequins brésiliennes ou teutonnes (et tétonnées) ; avec des « tennismen » (je signale que ce mot n'existe dans aucune langue)... avec des tennismen chantant ou des patineurs analphabètes, et vice-versa ; avec des écrivains de Brooklyn ou du New Hampshire ; avec des starlettes de sitcom ou des « grandes dames » de la Comédie-Française ; avec des chanteurs hexagonaux qui font l’Olympia, le Zénith, Bercy, le Bataclan, la Cigale, ou le Palais des Congrès ; avec des scénaristes hollywoodiens ; avec des chefs d’orchestre ; avec des architectes ; avec des peintres ; avec des philosophes ; avec des chorégraphes… Bref, ça défile comme sur les Champs-Élysées le 14 juillet, et c’est aussi chiant.

Bon, vous allez me dire, tout ça, c’est inévitable, c’est le système de la promo, et, comme dirait Jérôme Bonaldi, qui a tout compris sauf que le public n’a pas son enthousiasme et se fatigue plus vite que lui, rien ne se vendrait si chacun ne faisait pas sa pub. Mais ça n’excuse que vos invités, pas vous !

Quoique les excès sont parfois cocasses, lorsque ledit invité est d’un tartignolle qui dépasse la moyenne. Tenez, un soir, sur Canal Plus (oui, je vous lâche la grappe cinq minutes, je vous reprends tout de suite après), on interviewait une jeune actrice dont j’ai oublié le nom (j’exagère : je ne l’ai jamais su) et qui a joué dans le film Farinelli, cette histoire romancée du célèbre castrat. Enfin… à présent il est célèbre ; moi, comme tout un chacun, je n’en avais jamais entendu parler. Le manieur de brosse à reluire appointé par Canal Plus, et que je m’abstiendrai de nommer car au fond, pour son côté nounours en peluche, j’aime beaucoup Philippe Gildas, lui demande, histoire de faire original, ce qui l’a incitée à vouloir jouer dans le film. Hein, Jean-Luc, que vous n’auriez jamais pensé à ce genre de question, vous ? Demander à une actrice pourquoi elle tourne des films, autant demander à une contractuelle pourquoi elle pose des papillons sur votre pare-brise, ou à un homme politique pourquoi il ment !

Réponse de la donzelle : elle brûlait de participer à cette aventure (ici, marquons une pause, et ouvrons une parenthèse ; alors que, dans nos sociétés « avancées » – comme les fromages –, et où tout est banalisé, même les voyages spatiaux ressemblent de plus en plus à un boulot d’archiviste à la Sécu, voilà-t-il pas que le moindre bout de pellicule du premier tâcheron venu devient « une aventure » dès qu’on en cause à la radio ou à la télé ?). Je reprends : elle brûlait, donc, de participer à cette aventure, parce que le personnage du castrat en question a vécu une existence « digne d’une rock-star ». Digne d’une rock-star ! Merci, chérie, c’était beau comme un Nocturne de Chopin, une statue de Praxitèle, un tableau du Caravage, un tube de Stone et Charden. On t’a longtemps attendue, mais ça valait la peine, à présent, on touche vraiment le fond. Patiente un peu, va falloir envoyer Jacques Maillol Ce plongeur français, spécialiste des records de plongée en profondeur, a inspiré le film de Luc Besson Le grand bleu.pour te récupérer. « Une rock-star » ! Quand on a entendu cette perle d’inculture, on peut prendre sa retraite de téléspectateur, non ? Il est trouvé, le maître étalon de la gloire lyrique : pas Maria Callas, pas Caruso, pas Édith Piaf, pas Jacques Brel, pas Sinatra. Pas même Pierre Bachelet, non ! Une rock-star.

Je sais bien – je ne vous jette donc pas la pierre, Jean-Luc – que trouver chaque jour un lot d’invités intéressants et préoccupés d’autre chose que de leur nombril n’est pas une sinécure (et ce n’est pas Ruquier qui me contredira, surtout après le passage ici même de Richard Berry et du docteur Maréchal) ; que toutes les actrices ne sont pas des Anne Wiazemski, des Anny Duperey ou des Marie-France Pisier ; qu’une « comédienne », comme elles s’intitulent toutes, n’est pas professionnellement obligée d’avoir le moindre vernis de culture ni la moindre ébauche d’embryon d’intelligence ; et on ne peut non plus oublier que le public, de son côté, a réservé un triomphe, il n’y a pas si longtemps, à une merde épaisse du cinéaste surfait quoique très en vue Milos Forman, je parle de l’œuvrette intitulée Amadeus, catalogue d’imbécillités qu’il (le public) a prise pour argent comptant. Ha ! Salieri « musicien médiocre » et « assassin de Mozart » ! J’en ris encore. Bon, les torts sont donc partagés ; mais tout de même !…

S’il m’est permis d’apostropher un instant les gens qui comptent, les trop modestes « faiseurs d’opinion », laissez-moi leur dire en substance : « Chers attachés de presse, acariens, morpions et autres parasites des médias, vous dont le job consiste à faire mousser les mérites réels ou prétendus d’un film, d’un livre, d’une pièce de théâtre, ôtez-moi d’un doute. Au nom simplement de la défense de votre propre gagne-pain, ne devriez-vous pas, lorsque vous envoyez au casse-pipe du service après-vente, et notamment chez notre inviteur-invité d’aujourd’hui, un acteur ou une actrice chargé de la promo, ne devriez-vous pas exiger que, par contrat, il ou elle s’engage à ne pas pisser dans le potage ? » Car enfin, pour ne prendre que mon modeste cas de spectateur à la cinéphilie exigeante, j’avais, avant d’ouïr le propos que je viens de citer, l’intention de voir ledit Farinelli. Or, à la suite de cette brillante opération de promotion, j’ai boycotté le film, par crainte, en effet, de voir débouler sur l’écran ce castrat promu rock-star du dix-huitième siècle, de le voir se pencher vers moi, et de l’entendre me susurrer à l’oreille, avec la voix de Laurent Gerra : « Euuuuhh, bonjour, c’est Johnny ! »

Bien sûr, à Synergie, il vous arrive de recevoir des bipèdes plus doués. Heureusement. Sans quoi, je ne vois pas pour quelle raison vous ne vous seriez pas encore retiré chez les trappistes. Mais converser dans votre salon, Jean-Luc Hees, ce n’est pas seulement débiter les banalités d’usage et que chacun de nous, auditeur résigné, s’attend qu’on lui balance dans les tympans, du style « le tournage s’est merveilleusement passé, et Dugenou est un metteur en scène génial, et tous mes camarades sont épatants », balivernes que plus personne ne gobe. Pas seulement ça. C’est aussi et surtout, foutus bravaches ! capituler sans chier la honte, comme dirait Frédéric Dard, face à tout ce qui est « dans le vent », tout en se donnant l’air, bien sûr, de faire de la résistance aux idées reçues ; c’est ressortir avec une régularité d’horloge atomique tous les lieux communs du moment, mais avec la fermeté d’un opposant clandestin, traqué par la Gestapo, la Stasi ou le KGB, faites votre choix, et qui aurait d’avance fait à la Juste Cause le don de sa vie. Tous des Jean Moulin !

Un de vos invités, par exemple, poussera la témérité jusqu’à dénoncer les crimes serbes, et cela, à moins de deux mille kilomètres de Sarajevo ; ces torses bombés si loin des bombes, déjà, faisaient bien marrer Pierre Desproges, ce n’est donc pas une manie récente. Un autre fustigera le gouvernement pour sa politique dans les banlieues défavorisées. Les plus gonflés, prenant une pose martiale, se donneront le délicieux frisson de railler feu Pasqua, de faire des réserves sur le pape, ou de condamner Le Pen. Purée de nous ôtres ! Comment font-ils ? On en tremble pour eux.

Quant à l’animateur, vous-même en l’occurrence, cher Jean-Luc, il conclura ces rodomontades d’un bénisseur « Eh bien voilà. Il fallait que ça soit dit ! », le tout dans une atmosphère d’héroïsme feutré qui gagne bientôt tout le studio. Au point qu’on s’étonne de ne pas voir de façon permanente, assiégeant la Maison de Radio France comme durant quinze ans ils ont investi le Quartier Latin après Mai-68, les fameux cars de CRS qui ont tant agacé Jacques Chirac le soir de son face-à-face pré-électoral avec Jospin.

Seuls les grincheux se diront une fois de plus que ces discours de baroudeur de salon, au fond, ça ne mange pas de pain, et que les temps ont bien changé depuis Henri IV et Sully, puisque aujourd’hui, verbiage et piapiatage sont les deux mamelles de Radio France.

Bon, on passerait volontiers là-dessus, et on éteindrait simplement sa radio aux heures où France Inter n’est plus France Inter, si, à cet insignifiant bruit de fond, ne venait s’ajouter la quintessence du parisianisme, qui consiste à laisser transparaître, à coups d’allusions pour happy few (à l’intention de Jacques Toubon qui m’écoute, je traduis : pour initiés)… qui consiste à laisser suinter une sorte de connivence entre l’animateur et le monde du show-biz – microcosme dont certains croient encore qu’il fait rêver les ploucs. La quintessence du parisianisme, cher Jean-Luc, c’est ce type de consensus que vous savez si bien établir avec vos invités, sur le mode « Vous et moi sommes du même monde, merde quoi ! » ; de sorte qu’entre vous règne cet esprit de famille qui supprime tout conflit, et ramène les désaccords au rang d’innocentes taquineries entre frangins. Puisqu’au fond, ON EST TOUS DU MÊME AVIS.

Cette connivence – l’invité ne court guère, à Synergie, le risque d’être critiqué –, vous avez d’ailleurs une façon bien à vous de la manifester, qui consiste à « faire peuple », sans trop de discernement lorsque votre invité, académicien ou prix Nobel de physique, ou tout simplement bien élevé, s’attend à une conversation d’une certaine tenue. Eh oui ! Bien qu’à vous voir, on devine le fils de bonne famille qui a décroché son bac à Janson-de-Sailly, à moins que ce soit à Louis-le-Grand, vous vous appliquez, attention touchante et presque pathétique, à causer populo, comme sans doute vous supposez qu’on le fait dans les banlieues glauques où crèchent vos auditeurs, ces culs-terreux. Ainsi, vous ne parlerez jamais d’un « livre », mais d’un « bouquin » – au grand ravissement des auteurs conviés, je le présume. Rarement, vos invités investissent des capitaux dans le financement d’un film : ils « mettent des sous » dans une « pelloche ». Et vous foncez quotidiennement et tête baissée dans tous les tics langagiers du moment, du niais et ressassé « incontournable », échantillon type de ce jargon prétentiard que les énarques ont réussi à refiler à l’homme de la rue, jusqu’à l’horripilant « C’est pas évident » de la caissière de supermarché. « Se lever tous les jours à six heures, oh la la, c’est pas évident ! ». Alors quoi, c’est difficile, de dire « C’est difficile » ?

Autre indice de connivence entre animateur et invité – connivence à laquelle s’oppose en vain la règle du service public qui veut que le tutoiement soit prohibé sitôt le micro ouvert, quand bien même les deux convives seraient dans la vie copains comme cochons ; et cela, pour épargner aux auditeurs la déplaisante impression d’être exclus de la conversation –, autre indice de connivence, dis-je, que cette manie de déblatérer sur les absents tout en restant dans le vague, détestable plat que vous nous resservez au moins une fois par jour. Ce festival de fausses audaces se termine invariablement par la phrase rituelle « On ne va pas dire des noms, mais tout le monde aura compris ! ». Là, l’auditeur, subjugué par tant de témérité, est illico renvoyé dans les cordes, ce bouseux qui n’a pas la privilège d’être de votre bord, et donc dans la confidence : les fameux noms qu’on « ne va pas dire », courage fuyons ! il voudrait bien les connaître, ces noms, mais vous, pas mécontent d’avoir administré la démonstration de votre bravoure et de votre indépendance d’esprit, vous le laissez sur sa faim et battez en retraite sans vergogne.

Ne vous étonnez donc pas si, pendant ce temps, relégué du mauvais côté du transistor, le même auditeur, accablé, rêve d’un invité qui, une fois au moins, ne jouerait pas votre jeu, mettrait les pieds dans le plat, pisserait dans la théière, se délesterait du surplus de sa digestion dans le sucrier puis se torcherait avec les napperons. Ha ! Il rêve, l’auditeur, et vous jouez gagnant à tous les coups, monsieur Hees : ce n’est pas demain qu’un inconscient ira saloper son « image » en s’écartant des rails que, tous, vous suivez docilement. Que voulez-vous, « les bonnes gens n’aiment pas que / l’on suive une autre route qu’eux. »

Alors, bonne route, puisque vous l’avez prise au sérieux, la blague que citait Pierre Bouteiller : « Une bonne émission de radio ou de télévision, c’est un sujet, un verbe et un compliment. »