Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Assez d’intermédiaires !

Dimanche 12 mars 1995

Doudou Balladur, aucun Français ne l’ignore même si lui ne s’en vante guère, est né en Turquie ; à Smyrne précisément. Heureux Smyrnotes, leur ville collectionne les coups de veine, puisqu’elle a cet avantage d’avoir été, en outre, le lieu de naissance d’Homère, l’illustre auteur de L’Iliade et de L’Odyssée.

Or, ces deux ouvrages du conteur aveugle, puisque Homère l’était, à ce qu’on prétend, sont à ce point dissemblables, tant par le style que par les thèmes traités et les préoccupations qui s’y font jour (rassurez-vous : je ne vais pas vous infliger un cours, c’est en dehors de ma compétence), que quelques spécialistes en sont venus à douter qu’ils aient été écrits de la même main ; certains vont jusqu’à prétendre que si L’Iliade, récit de guerre dont les femmes sont absentes, est bien un livre d’homme, L’Odyssée, où abondent les personnages féminins et les préoccupations féminines, est en réalité l’œuvre d’une femme – et notez bien que je n’ai pas dit « un ouvrage de dame », expression péjorative que jamais je n’emploierais, crainte de me faire huer ou peut-être pis par les émules de Mrs Bobbitt, la Bardot américaine (mais elle, c’est pas sur un âne qu’elle s’est fait la main, c’est sur John, son époux). L’Américain John Bobbitt avait trompé sa femme. Celle-ci l’en punit en lui tranchant le sexe avec un couteau. Heureusement pour le mâle émasculé, les médecins parvinrent à lui greffer le membre momentanément perdu. Pour prouver au monde entier qu’il avait bien recouvré sa virilité, John tourna un film porno, et donna une interview à Canal Plus, accompagné d’une fille très sexy, et vêtu d’un jean... très collant !

Or cette thèse, L’Odyssée rédigée par une femme, n’est pas complètement farfelue, même si elle bouscule un peu les idées reçues ! Un éminent professeur d’université, Raymond Ruyer, auteur par ailleurs de La gnose de Princeton, a écrit sur ce thème un livre assez curieux, Homère au féminin. Et je suis certain que Laurence Boccolini, dont la culture féministe ne se limite pas à « Cosmo », à « Biba », au Dictionnaire anti-mecs et à La cuisine facile, est de cet avis.

En somme, il y aurait plusieurs Homère, ce qui revient à dire qu’Homère tel qu’on se l’imagine n’a jamais existé. Qu’il serait, en quelque sorte, et à l’instar de Shakespeare, une légende littéraire.

Eh bien, les raisons ne manquent pas pour avancer que l’existence de Balladur serait, elle aussi, une légende – en moins littéraire, voilà tout. Sa fermeté de rahat-loukoum, remarquée par tous, sa présence falote que même les satellites météo les plus perfectionnés ne peuvent déceler lorsqu’il paraît en public, hormis les jours où il condescend à danser le french-cancan sur une table (qu’est-ce qu’il fait pour être à ce point incolore, Ballamou ? Il se shoote à l’eau de Javel, ou quoi ?), son esprit de décision digne d’un Rudolph Valentino à ses débuts (il était danseur de tango), voilà ce qui autorise les malveillants à prétendre que le Premier ministre-candidat, en fait, n’existerait pas.

Homère, Ballamou : de là à conclure que la ville de Smyrne serait spécialisée dans la production des mythes, il y a un pas que les plus mauvaises langues n’hésitent pas à franchir ! Or les mythes, tout le monde le sait, ça fait des trous dans la conscience collective. Réagissons donc.

Électeurs, je vous le demande, est-il envisageable de porter au sommet de l’État un personnage dont l’existence n’est pas prouvée ? Une sorte d’ectoplasme aussi tangible qu’une promesse de Charles Pasqua (lequel a dit, je le rappelle à ceux qui n’étaient pas là, que « les promesses n’engagent que ceux qui y croient », ce qui témoigne en quelle estime il tient ses électeurs) ? Et cela, au risque de nous retrouver avec un ersatz de Gerald Ford, le célèbre mâcheur de chewing-gum, De Gerald Ford, ancien Président des États-Unis, on disait qu’il ne pouvait faire deux choses à la fois, comme marcher et mâcher du chewing-gum ! pour décider de notre avenir ? Non, évidemment.

Par chance, il existe une solution de remplacement. Les médias nous l’ont révélé depuis lurette, Édouard Balladur ne fait rien sans l’avis, l’aval et l’assistance de ses deux porte-couteau, Nicolas Bazire et Nicolas Sarkozy, « les deux Nicolas », comme dit la presse, jamais en panne de formules originales. Eh bien, dans ce cas, pourquoi ne pas se passer d’intermédiaire ? Pourquoi, si l’on penche du côté balladurien, ne pas élire directement les deux Nicolas ? On aurait ainsi à la tête de l’État une dyarchie, situation inédite en France, et qui nous changerait du pouvoir personnel à tendance monarchique dont se gaussent les étrangers chaque fois qu’on leur parle de la « République » française.

Imaginons un peu : le nouveau chef de l’État pourrait prendre le nom de « Nicolas Deux », ça nous rappellerait l’amitié traditionnelle de la France avec la Sainte Russie, et on pourrait en profiter pour réclamer une fois de plus à Moscou le remboursement du trop fameux emprunt russe, qui causa en 1914 la ruine de tant de petits épargnants de chez nous ! Ça tombe bien, en avril de l’année dernière, le ministre russe de l’Économie s’est déclaré favorable à ce remboursement.

Oui, je sais, je sais, j’en entends déjà qui reprennent la chanson qu’interprétait Dalida, autrefois, en duo avec Alain Delon : « Paroles, paroles, paroles » ; ou qui se disent, toujours à propos de ce ministre russe : « Tiens, encore un émule de Pasqua ! Même si celui-là préfère la vodka au pastis ». Bon, admettons qu’il y ait comme un doute.

Pourtant, auditeurs, ça n’enlève rien à mon mérite. Avouez qu’une idée aussi géniale, élire deux présidents pour le prix d’un seul, ne se trouve pas sous le pas d’un cheval, ni dans le crâne d’un fabricant de concept à la direction des programmes de TF1.

Aussi, j’espère que le futur locataire de l’Élysée, quel qu’il soit, et surtout si j’ai contribué à son élection par la présente intervention sur la radio nationale, m’appellera pour faire appel à mes compétences : mon numéro est dans l’annuaire, et je ne refuserais pas un poste de conseiller à la Présidence. C’est même l’un de mes rêves secrets : bien que je prenne soin de toujours porter des slips propres, je n’ai rien contre les éminences grises !Éminence, rappelons-le, est une marque de slip, lesquels, s’ils sont blancs d’origine, et portés trop longtemps, tendent à devenir gris (au mieux !). Mais l’expression « éminence grise » désigne aussi un personnage historique, le père Joseph, conseiller occulte de son Éminence le cardinal de Richelieu !