Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Faites la bombe !

Dimanche 25 juin 1995

Le mois d’août approche, et on va bientôt commémorer le lancement de la bombe d’Hiroshima, larguée sur le Japon il y a un demi-siècle. À cette occasion, pas la peine de s’illusionner, les journaux, radios et télés vont se répandre dans le style lamentation de convenance, et on imagine déjà les papiers qui se préparent dans les rédactions depuis au moins un an.

Oh ! je sais bien qu’on ne célèbre pas un tel événement en convoquant Patrick Sébastien pour qu’il nous mitonne une soirée Super-Bombe A, avec flonflons, paillettes, Sim, Tatayet, madame Claude, Jack Lang Jack Lang, ministre de la Culture et de l’Éducation nationale en exercice, s’est en effet laissé inviter par Patrick Sébastien dans une émission où était aussi conviée la célèbre madame Claude, proxénète de haut vol – et qui a fait pour cela quelques années de prison. Ce voisinage n’a pas gêné le sémillant Jack, que rien ne gêne.et filles à poil. Mais enfin, qu’il me soit permis, par anticipation, de mettre un bémol. J’ai tendance, en effet, à trouver un tout petit peu moins catastrophique la destruction d’une cité japonaise, plutôt que celle d’une ville, par exemple, africaine, cambodgienne ou vietna-mienne. Attendez, avant de crier au racisme : je suis partial, c’est vrai, et on ne se refait pas, mais précisons quand même, à l’intention de ceux qui comprennent tout de travers, que je suis à l’opposé d’approuver la bombe et l’usage qu’on a pu en faire. On ne prend jamais trop de précautions oratoires. Mais, pour ce qui est de la distinction que je fais entre le Japon et les autres nations, voici.

On sait peu, raison de plus pour le révéler, que les Japonais envisageaient de lâcher les premiers une bombe atomique sur San Francisco, aux États-Unis, et cela, bien avant de se trouver eux-mêmes sur la trajectoire du boomerang : le patron des recherches sur la bombe japonaise était un ancien élève d’Einstein nommé Bunsaku Arakatsu, secondé plus tard par Hideki Yusawa, futur prix Nobel, mais oui ! La bombe était presque prête lorsque les Américains, avertis, bombardèrent et détruisirent les laboratoires japonais où elle se fabriquait. Ce qui relativise un peu les événements d’août 1945.

Ce n’est pas tout : lorsqu’il s’est agi de se vautrer dans l’horreur, les Japonais n’ont pas attendu, c’est le moins qu’on puisse dire, l’exemple de leurs vis-à-vis sur le Pacifique mal nommé. On pourrait même avancer sans crainte de démenti que si les États-Unis, en dépit de leurs tares évidentes et de quelques crimes avérés que leurs citoyens sont d’ailleurs les premiers à reconnaître et à condamner, demeurent le pays de la liberté, en revanche, le pays des geishas, du saké et des cerisiers en fleurs n’a jamais rien fait pour mériter le même qualificatif. Bien au contraire.

Le film de Frédéric Rossif, De Nuremberg à Nuremberg, dont l’ami Philippe Meyer a écrit le commentaire, nous a montré ce que fut le comportement des troupes japonaises lorsqu’elles ont envahi leurs voisins continentaux, Chine, Corée et Mandchourie : elles y ont massacré des bébés à la baïonnette, enterré vivants un grand nombre de prisonniers chinois, et autres amusettes qui devaient donner d’excellentes idées aux nazis, puisque, faut-il le préciser, cela a commencé en 1931, alors qu’Hitler n’était pas encore au pouvoir. Beaucoup plus tard, aux Philippines, en 1945, une circulaire officielle autorisa les soldats japonais à manger leurs ennemis morts ! Bien, vous allez me dire, c’est atroce, mais bien digne du genre humain, et toutes les armées en campagne commettent des atrocités. Discutable ! Surtout lorsque ces menus faits ont causé la bagatelle de vingt millions de morts, dont dix millions de Chinois, qu’on oublie régulièrement de mentionner, puisque ce ne sont QUE des Chinois ; mais passons.

En tout cas, ce n’est pas sur l’initiative d’un quelconque sous-chef de guerre, mais bien à celle du gouvernement de Tôkyô, qu’a été créée en 1935, à Togo, en Mandchourie devenue protectorat japonais, ce qu’on a appelé « l’Unité 731 », un centre de recherches dites « scientifiques », chargé, je cite, « de réaliser des armes bactériologiques (bombes, bouteilles explosives, bonbons aux bacilles d’anthrax L’anthrax s’appelle également le charbon.et autres). Cette unité disposait d’une escadrille de sept avions chargés de disséminer les germes produits » par ses laboratoires : en clair, et tu parles d’une chienne de météo, de les déverser sur la tête des populations locales. Populations que les Japonais ont toujours tenu, c’est vrai, dans la plus haute estime, puisqu’à Shanghai occupée, à l’entrée de certains jardins publics de cette métropole chinoise, on pouvait lire la pancarte « Interdit aux chiens et aux Chinois ». S’ils ne leur ont pas imposé le port de l’étoile jaune, c’est uniquement pour éviter une faute de goût dans le choix des couleurs, on suppose.

En tout cas, cette Unité 731 ne souffrait d’aucune pénurie de cobayes, puisque les prisonniers britanniques, américains, russes et bien sûr chinois y étaient soumis à toutes sortes d’expériences de biochimie amusante : on leur injectait des produits infectés par les bacilles de la dysenterie, de la typhoïde, de la peste, du choléra, on leur remplaçait le sang par de l’eau de mer, on pratiquait sur eux des vivisections sans anesthésie, que sais-je encore ? Le jeudi 26 août 1999, dans le cadre de l’Étrange Festival qui a lieu à l’Auditorium des Halles, à Paris, on projette un film, Camp 731, qui prétend relater ces tragiques événements. Le film, daté de 1988, a été produit en Chine communiste. Hélas, il s’avère très vite que le réalisateur, Tun Fei Mou, a pris le parti de ne traiter que l’anecdote, sans aucune analyse des causes, aucune recherche des véritables responsabilités... et sur le mode du film d’horreur. On y voit ainsi un jeune homme dont les membres, gelés au préalable, sont ensuite cassés à coups de bâton ; une femme, également les membres gelés, dont on arrache la peau et les chairs ; un homme enfermé dans une chambre de décompression où l’on fait le vide : son corps enfle et ses intestions finissent par lui ressortir de l’anus ; des cadavres découpés à la hache avant d’être jetés dans un four ; et, pour couronner le tout, un enfant disséqué vivant, ses organes vitaux, foie, cœur encore battant, etc., extraits un à un et mis dans des bocaux. Bref, de cette tragédie historique, le réalisateur a fait un film gore. Après la projection, et comme le réalisateur est présent pour le jeu de la discussion, je prends la parole le premier et demande s’il a vu Shoah, de Claude Lanzmann. Non, l’individu ne connaît pas ce chef-d’œuvre mondialement connu et respecté. Regrettable ! La cause méritait un autre film. Ces seules expériences ont fait trois mille victimes, et aucune Brigitte Bardot japonaise n’a « poussé un cri » pour sauver ces mammifères humains. Répétons que ces laboratoires de savant fou n’avaient rien de clandestin, puisque y travaillaient un certain nombre de savants et de personnalités japonaises, et que le prince Takeda, de la famille impériale, y occupait un poste de direction. Bref, rien que de l’estampillé officiel.

Du côté des camps de prisonniers ordinaires, si l’on peut dire, ce n’était pas mal non plus. Tout le monde a vu Le pont de la rivière Kwaï, le fameux film de David Lean, avec ses prisonniers britanniques en haillons, son commandant héroïque mais givré Alec Guiness, et son chef de camp sadique Sessue Hayakawa ; eh bien, ni David Lean ni l’auteur français du livre dont il a été adapté, Pierre Boulle, n’ont exagéré : ce que montrait ce film n’était que de la petite bière à côté de la réalité. Là encore, les nazis auraient pu venir y prendre des cours du soir. Les hôtes forcés de ces camps, disséminés un peu partout en Asie, se comptaient par centaines de mille – certains auteurs avancent le nombre de trois millions –, et auraient fini par y crever en masse si la bombe d’Hiroshima n’avait mis fin instantanément à la guerre et entraîné leur libération immédiate.

Vous allez me dire : quelques centaines de milliers de prisonniers alliés d’un côté, les habitants a priori innocents d’Hiroshima et de Nagasaki de l’autre, qu’est-ce que c’est que cette arithmétique à la mords-moi le paf ? C’est vrai, pouce, je n’ai rien dit. Alors, laissez-moi conclure sur une note grotesque, mais un peu plus gaie, puisqu’elle nous concerne, nous Français.

L’empereur du Japon responsable de tout ce que je viens de vous raconter s’appelait Hiro-Hito, il régnait depuis 1926, et ce dernier allié d’Hitler n’a cassé son impériale pipe qu’en 1989, il y a seulement six ans. Oui, il y a encore six ans, un pote du regretté Adolf régnait toujours sur un pays que nous courtisons pour sa puissance commerciale. Battu, Louis XIV, qui ne régna que cinquante-quatre ans ! Ce grand humaniste (je ne parle pas de Louis XIV), ce dieu vivant (je ne parle pas d’Alain Delon) fut d’ailleurs massivement approuvé par « son » peuple lorsqu’il lança « son » aviation sur Pearl Harbour et « son » pays dans la bataille sans la moindre déclaration de guerre, ce qui minimise un tant soit peu l’innocence de ses sujets ! Sujets du reste un peu suicidaires, puisque les kamikazes Prononciation : ka-mi-ka-ZÉ. (s’il vous plaît, messieurs les journalistes qui glaviotez dans un micro, cessez de prononcer « kamikaz », le « e » muet n’existe pas plus en japonais que dans les autres langues : nous en avons le monopole !) – puisque les kamikazes, donc, c’est aussi une invention de l’Empire du Soleil Levant.

Hiro-Hito, ce criminel de guerre authentique, surnommé par certains « Hiro-Hitler », a d’ailleurs failli être jugé comme tel par les Américains, et le Président Truman était même partisan de le faire condamner à mort. C’est le général MacArthur, qui présidait l’administration d’occupation américaine au Japon après la cessation des hostilités, qui lui sauva la mise en prétendant que cette condamnation « traumatiserait les Japonais », ces petites fleurs délicates !

Ainsi, lorsqu’il mourut en 1989, entouré de la considération générale des nations à la mémoire courte, ce fut à qui, commerce international oblige, se précipiterait le premier à Tôkyô pour ses obsèques, notre Président Mitterrand dans le peloton de tête.

Hélas, le protocole japonais avait établi que les chefs d’État et de gouvernement prendraient place dans la tribune officielle selon l’ordre alphabétique de leur nom. Avec son « M », Mitterrand se trouvait ainsi relégué à un rang médiocre, parmi la piétaille. Le protocole français, alors, se démena tel un beau diable pour lui faire gagner quelques places, mieux en vue des caméras ; et on imagina de le désigner, non plus par son patronyme, mais par son prénom, Mais après tout, les journalistes ne s’obstinent-ils pas à dire « le Président Chadli » pour désigner l’ex-Président algérien, alors que Chadli est un prénom, et que son véritable nom est Bendjedid ? tout comme le vrai monarque qu’il avait si grande envie d’être. Le Président François, passé de « M » à « F », put ainsi avancer de quelques rangs.

Tout est grand chez les Grands. Surtout la vanité.

Dimanche 25 juin 1995

Faites la bombe !